mais il était l'expression d'une pensée. Ce texte a été gâché,
laminé, adultéré, démantibulé,--prenez toutes les métaphores de
destruction que vous voudrez,--phrase par phrase et mot par mot.
Sur la construction de M. Jaurès ont travaillé trente autres
pensées. Je n'y verrais pas d'inconvénient, car on pourrait
appliquer cette critique à tous les débats, s'il ne s'agissait
ici d'une question de points de faits, et si ce travail de
critique n'avait consisté à essayer d'établir un accord entre les
commissaires aux dépens de la crudité de ces faits.
«Le produit de cette opération transactionnelle, ces conclusions
que je suis impuissant à vous empêcher de voter, constituent un
document tellement hybride et minimisé qu'en le lisant dans son
ensemble, je me suis demandé si j'avais vraiment assisté aux
séances auxquelles vous m'avez vu assidu. Dans cette composition
politico-littéraire, qui devait être un vigoureux raccourci de la
réalité, il en reste si peu de cette réalité, et présenté avec
des nuances si atténuées, que, pour ma part, je ne la retrouve
plus,--et pourtant j'en ai été le témoin.
»2º Ma seconde raison est que ce document ainsi minimisé ne
saurait plus comporter de sanction. Votre apparente impartialité
est une absolution, et une absolution non justifiée.
»Parmi tous les faits qui nous ont été apportés ici, prenons-en
un seul comme exemple:
»M. Monis fait venir le procureur général. Il dépose à notre
barre: «Je ne lui ai pas donné d'ordre; je ne l'ai pas «menacé».
Pourquoi? Parce que je n'ai pas prononcé le mot: «Je vous
l'ordonne», parce que je n'ai pas dit: «Si vous n'obéissez pas,
je vous frappe.» Mais, messieurs, depuis quand est-ce qu'il y a
besoin de formuler ce mot: «Je vous ordonne», pour ordonner?
Est-ce qu'il n'y a pas le regard, le geste, l'accent de la voix?
Et quand un magistrat, entré dans le cabinet d'un premier
ministre, en sort avec une volonté retournée au point qu'il
exerce dans ses fonctions professionnelles une action telle que
ses collègues disent de lui (on nous l'a déclaré): «Ou bien il
est fou, ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu un
ordre», eh bien! quand ce magistrat agit ainsi, je dis, moi: «Ou
bien il y a des effets sans cause, ou bien il y a eu ordre et
menace.»
»Or, je me reporte à l'article 179 du Code pénal, j'y vois que le
mot _menace_ y est inscrit et que seul il permet d'atteindre M.
Monis. N'est-il pas assez naturel que M. Monis, qui connaît le
Code mieux que moi, ne vienne pas nous dire un mot qui eût
signifié: «Je tombe sous le coup de l'article 179»?--Il me semble
moins naturel à moi que des commissaires chargés, au nom du pays,
de faire justice de procédés qui ne visent à rien moins qu'à
compromettre la sûreté de tous les citoyens par l'intrusion de
l'exécutif dans le judiciaire, aient d'avance soustrait à cet
article 179 un homme politique qui a commis un abus de pouvoir
évident, puisqu'il a été suivi d'effets, et de quels effets!
»Je pourrais refaire le même raisonnement à propos de M.
Caillaux. Il est le complice. Et lui-même, s'il n'avait pas été
menacé en lui ou en ses amis, il n'aurait pas pesé sur son
collègue le chef du cabinet. Cet article 179, vous le voyez,
s'étend donc loin dans l'espèce, et plus il s'étend loin, plus
est grande la responsabilité de ceux qui soustraient tant de
coupables au châtiment.
»Puisque je suis en train de signaler votre excessive indulgence,
j'en veux encore donner un exemple. Comment pouvez-vous laisser
sans les blâmer, sans même les signaler, les dénégations opposées
en séance par le ministère actuel à toutes les indications qui
nous étaient données sur l'existence et le sens de ce document?
Sans l'intervention de M. Barthou, elles allaient tromper le
Parlement et le pays.
«3º Il y a une troisième raison pour laquelle je ne puis pas
m'associer à vos conclusions. C'est que je les considère comme
une atteinte à la conscience nationale. Il ne suffit pas de dire
qu'on fait œuvre de justice avec l'éloquence la plus enflammée.
Il faut la faire. Il ne faut pas que les humbles, que les faibles
puissent dire: Il n'y a pas de châtiment pour les puissants. Il
ne faut pas, dans un pays qui souffre profondément du mal des
divisions politiques, qu'il soit dit qu'il suffit d'être d'un
parti pour que ce parti couvre toutes les défaillances, si graves
et si avouées qu'elles soient. C'est une leçon d'immoralité
politique que vous allez donner au pays. Je ne m'y associerai
pas.»
VIII
LA POURRITURE DES ASSEMBLÉES
Un mal qui s'attrape par des
poignées de mains.
Avant-hier et hier, jeudi et vendredi, 2 et 3 avril, durant trois
séances, un public immense--trente mille cartes, me dit-on, furent
demandées à la questure--un public immense est venu au Palais-Bourbon
avec l'idée de voir pendre deux ministres. O monotone répétition de
l'histoire! Cette perspective, cet espoir excitèrent toujours
merveilleusement les imaginations! Dès midi et demi, des femmes
élégantes, pour être plus sûres de trouver place au beau spectacle,
s'asseyaient sur leurs manchons, le long des grilles du Palais-Bourbon.
Le soir, ce fut bien pire; il fallut appeler les soldats de garde pour
prêter main-forte aux huissiers débordés et refouler sur le quai d'Orsay
ce public de grande première, en frac et en robes de soirées, à qui l'on
avait dit: «Quand les députés siègent le soir, c'est le plus beau: ils se
tuent!»
Les spectateurs et spectatrices, paraît-il, n'ont pas été satisfaits. A
les croire, on ne leur aurait pas présenté le grand jeu. Ils se trompent.
Ils ont vu quelque chose d'importance historique: les aveux d'un système
qui meurt. Seulement, je l'accorde, cette flore de mensonge ne
s'épanouissait pas tout à son aise. Les députés étaient contractés,
tendus, absorbés. Au cours de ces deux journées, ils ne se livrèrent pas
de plein cœur, en toute liberté, au plaisir de la partie. Ceux-là mêmes
qui, pour l'ordinaire, s'abandonnent le plus passionnément à la fureur
sportive du lieu avaient leurs regards et leur imagination ailleurs. Où
donc? Dans leurs circonscriptions.
Cela apparut dès la première heure de cette longue discussion, dès le
discours par où Jules Delahaye ouvrit ce dernier acte de l'affaire. Ce
fut un réquisitoire de procureur général, vigoureux et violent, offensant
à chaque ligne, contre lequel, en toute autre saison, ils eussent réagi
en braves combattants. Mais cette fois, ils l'écoutèrent sans broncher.
Inutile de se compromettre, pensaient-ils. L'électeur nous regarde, qui,
peut-être, n'aime pas qu'on protège les escrocs.
--Eh bien! vous allez faire merveille pour sauver votre ami? disais-je à
un radical.
--Mon ami! Ah! croyez-moi, je m'en f.... de Caillaux. Je vous jure que je
ne sais plus ni son nom, ni son prénom: je ne connais que mon parti.
(Lisez: ma réélection).
Nous étions à deux doigts d'une débâcle des radicaux, dans une atmosphère
de sauve-qui-peut.
* * * * *
Le second jour, je pris la parole. Voici mon discours[1]:
[1] D'après l'_Officiel_ du samedi 4 avril.
«Messieurs, je faisais partie de la commission d'enquête; je ne me suis
pas rangé dans sa majorité, je réclame des poursuites judiciaires. Je ne
puis pas m'associer aux conclusions de mes honorables collègues.
»Pourquoi?
»Parce que je n'y retrouve pas la réalité que, pendant dix jours, j'ai vu
défiler sous mes yeux. Les conclusions de la commission sont à la fois
incomplètes et amoindries.
»Elles sont incomplètes. Je vous prierai, par exemple, de vous reporter à
la page 161 du compte rendu sténographique. Vous verrez qu'elles ne font
aucune allusion à un incident demeuré mystérieux et qui est
singulièrement étrange.
»M. le procureur général Fabre a déposé devant la Commission que trois ou
quatre jours après qu'il avait été appelé chez M. Monis et qu'il en avait
reçu l'ordre d'obtenir une remise, tandis qu'il était hésitant, plein de
scrupules, plein de douleur, un coup de téléphone est venu, brutal comme
un coup de fouet, a-t-il dit, le mettre en demeure et l'a obligé à se
courber, à prendre sa décision.
»Quand nous avons demandé à M. Monis ce qu'était ce coup de téléphone
parti de son cabinet, il n'a pas voulu savoir de quoi nous lui parlions,
et quand nous lui avons dit: «Mais enfin, c'est bien extraordinaire que
M. le procureur général ait reçu ce rappel. Cela ne vous dit rien?», il a
invoqué une histoire véritablement pitoyable. Il nous a répondu: «Ah!
messieurs, si vous saviez comment les choses se passent! Il n'y a pas
plus d'une huitaine de jours, on m'a dit que M. Caillaux me téléphonait.
Je suis allé au téléphone. Je lui ai dit: «Vous m'appelez?» Il m'a
répondu: «Non! on m'a dit aussi que vous m'appeliez?» et c'était une
mystification.»
»M. Monis a-t-il voulu nous donner à croire qu'une conversation qui ne
pouvait être connue que de lui et de M. le procureur général sur un sujet
si grave, avait permis à je ne sais quel farceur d'intervenir?
(_Applaudissements au centre et à droite._)
»Sur ce mystère, pas un mot, pas un éclaircissement dans les conclusions
qui vous sont apportées et, dans ces conclusions, il n'est guère
davantage question du véritable scandale auquel nous avons tous assisté,
quand nous avons vu jusqu'à la dernière minute le ministère actuel faire
tous ses efforts, soit par des dénégations formelles, soit par un silence
obstiné, pour empêcher la vérité d'éclater devant la Chambre et le pays.
(_Applaudissements au centre et à droite._)
»Les ministres qui siègent à ce banc, par leur silence, par leurs
affirmations, jusqu'à la dernière heure ont voulu nous laisser entendre
qu'ils ne savaient rien du document Fabre, et cela, dans un moment où
véritablement une telle persistance à tromper le pays était, qu'ils me
permettent de le dire, puérile, n'avait plus l'excuse d'être un expédient
de Gouvernement pour éviter un scandale. A ce moment-là, de toutes parts
le scandale fusait, et ces dénégations obstinées, ce silence mensonger ne
pouvaient même pas obtenir de résultat. (_Applaudissements au centre et à
droite._)
»Mais ces conclusions, elles ne sont pas seulement incomplètes, elles
sont d'un bout à l'autre édulcorées et elles le sont par la méthode même
de travail que la commission a été amenée à employer.
»M. Jaurès avait établi un texte. Ce texte valait ce qu'il valait. A mon
avis, c'était une pensée minima. Mais enfin c'était une pensée logique;
c'était la pensée de M. Jaurès.
»Là-dessus, pendant une longue suite de jours, phrase par phrase, mot par
mot, chacun des commissaires s'est appliqué à modifier ce texte, à le
tirailler dans tous les sens et d'ailleurs à le tirailler dans le sens
que vous pouvez deviner d'après la composition de la majorité, de telle
manière que la commission a abouti à une dissertation politique qui ne
présente plus un rapport serré avec les faits qu'elle avait à définir,
mais seulement, tant bien que mal, arrive à vous fournir, comme dans un
miroir, l'image des commissaires. (_Applaudissements et rires au centre
et à droite._)
»J'ajoute que ces conclusions, édulcorées dans leur ensemble, le sont
gravement sur le point principal, à savoir sur l'entrevue de M. Monis
avec le procureur Fabre. D'une façon très nette et très certaine, pour
celui qui a entendu, pour celui qui a vu, pour celui qui a lu la
sténographie, pour celui qui réfléchit sur les événements, c'est bien un
ordre, accompagné de menaces, qui a pesé sur ce magistrat. Entré dans le
cabinet du ministre en homme qui avait toujours pris position, d'une
manière presque personnelle, très combative, contre Rochette, il en est
sorti avec sa volonté retournée. Comme on l'a déposé devant nous, dans
tout le Palais, on disait: ou bien le procureur général est devenu fou,
ou bien il a reçu de l'argent, ou bien il a reçu des ordres.
»Quand un homme se met dans une telle situation, il faut reconnaître
qu'il a subi une pression menaçante pour lui, ou bien il faut abandonner
ce principe général qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
(_Applaudissements au centre et à droite._)
»Mais là, nous distinguons très bien pourquoi la commission ne voulait
pas entendre qu'il y eut ordre et menace. C'est que le fait de la menace
faisait tomber les ministres sous le coup de l'article 179 et qu'on
voulait ne pas aboutir à des poursuites. (_Applaudissements au centre et
à droite._)
»Pourquoi? Pourquoi la thèse du châtiment a-t-elle fait reculer les
commissaires? Pourquoi les mots que nous entendions, les situations que
nous examinions, ne produisaient-ils pas les mêmes effets dans nos
esprits? Pourquoi ne réagissions-nous pas, tous, de la même manière?
»Il est aisé de s'en rendre compte.
»Il y avait parmi nous des hommes attachés, liés, dominés, commandés par
leurs amitiés, par leur fidélité dans le malheur. Sur ceux-là, je ne
ferai aucun commentaire. D'autres jugeaient que M. Caillaux, en se
faisant l'interprète du désir d'un avocat son ami, Me Maurice Bernard,
avait voulu être obligeant, avait donné un témoignage de bienveillance
naturelle, une preuve de camaraderie, que M. Monis, d'autre part, en
cédant au désir de M. Caillaux, était entré dans le même esprit de
bienveillance, de camaraderie, de facilité. On semblait autour de moi
trouver qu'il est tout naturel à des ministres, pour satisfaire des amis,
de fausser le mécanisme de la justice en faveur du plus notoire des
escrocs. Dans une telle conception, aux yeux de nos commissaires, les
grands coupables, ce sont les Briand et les Barthou; ce sont eux les
méchants qui s'acharnent sur ces hommes véritablement bons et tombés dans
l'embarras à cause de leur bonté même, les Caillaux et les Monis.
(_Applaudissements et rires au centre et à droite._)
»Facilitons-nous la vie aux uns les autres, voilà le sentiment qui
dominait les esprits dans la commission (_Applaudissements et rires sur
les mêmes bancs_), et cela s'accorde avec la définition qu'Anatole France
donne de notre régime quand il écrit: «C'est le régime de la facilité.»
(_Sourires à droite._)
»Cet état d'esprit de ceux qui veulent l'acquittement, ce renversement de
la morale, c'est un mal bien connu, analogue à celui qui sévit dans les
grandes agglomérations de malades et qu'on appelle la pourriture des
hôpitaux, c'est la pourriture des assemblées. (_Applaudissements à
droite._)
»La Chambre est-elle atteinte de cette pourriture des assemblées, de
cette maladie qui se gagne par les poignées de main? C'est ce que votre
vote aura à décider.
»Le problème n'est pas un problème restreint, médiocre, vous n'aurez pas
à juger des défaillances individuelles; vous aurez à vous prononcer et à
dire si vous acceptez la défaillance même du régime.
»Je parle du corps parlementaire et je diagnostique sur lui une maladie.
Cette maladie, elle se révèle d'ailleurs d'une manière évidente pour tous
ceux qui connaissent cette Assemblée depuis un certain nombre d'années.
»J'en appelle à l'expérience de tous les anciens et à ceux qui veulent
réfléchir sur le passé le plus récent de notre Parlement. J'ai ici des
souvenirs qui datent déjà de vingt-cinq années.
»Il y a vingt-cinq années, c'était tout autre chose qu'aujourd'hui, il y
avait des partis constitués à l'intérieur du Parlement, et je parle
surtout de ces bancs où se trouve cette majorité nombreuse de laquelle
sortent les chefs qu'elle suit successivement dans les directions les
plus variées. (_Rires et applaudissements à droite._)
»Autrefois les partis affichaient hardiment des doctrines; il y avait des
programmes politiques, programmes immédiats et à plus longue échéance.
Les partis étaient raccordés dans le pays à des hommes qui, sans
s'occuper étroitement de politique, étaient en accord avec les chefs
parlementaires par un ensemble de conceptions philosophiques. Ces idées
et ces sentiments, ces principes et ces aspirations en commun donnaient à
l'activité quotidienne des partis une certaine noblesse et de l'unité.
»Mais aujourd'hui, que voyons-nous sur ces bancs de la majorité? Nous
voyons des combinaisons momentanées. Nous voyons des hommes autour
desquels se groupent un plus ou moins grand nombre de députés pour des
opérations déterminées, à échéance limitée. Il se passe ici quelque chose
d'analogue à ce que l'on voit dans le monde financier, où l'on dit
couramment: un tel et son groupe; où l'on dit couramment: un tel marche
avec un tel; où l'on peut très bien voir, quelques semaines après, le
même individu se détacher, faire une autre opération à échéance limitée,
marcher avec un autre chef.»
_M. Marcel Sembat._--«C'est tout à fait juste!»
_M. Charles Benoist._--«C'est du condottiérisme politique!»
_M. Maurice Barrès._--«Au lieu de partis fixes ayant des conceptions
précises, vous avez des groupements d'intérêts, et comme ces groupements
ne sont pas clairs, comme ils ne sont pas en accord avec une vérité
profonde, comme ils n'ont pas un caractère historique, ils ne se relient
dans le pays qu'à d'autres groupements d'intérêts, à des cercles où
entrent des hommes qui comptent, moyennant qu'ils accusent leur bonne
volonté à ces chefs momentanés, obtenir des décorations, des faveurs.
(_Applaudissements au centre et à droite._)
»Et souvent, dans cette disparition des anciens partis, ces groupes
mobiles de députés sont raccordés étroitement aux groupes financiers du
dehors auxquels je viens de vous dire qu'ils ressemblent.
»Ici nous touchons au dernier degré de la pourriture parlementaire.
»Messieurs, il dépend de nous tous de remédier à cet état de choses, il
dépend surtout de nous tous de nous affirmer, dès aujourd'hui, contre un
état, ou, si vous croyez que j'exagère, contre un danger qui est
pressant...
»J'entends un collègue qui parle de vertu... Vous vous méprenez
singulièrement sur le sens de ce que je vous dis. J'essaye, en termes
raccourcis, de vous indiquer l'historique du Parlement dans notre pays
depuis quelques années. C'est un autre problème de venir ici parler au
nom de la vertu: ce n'est pas la tâche que j'ai entreprise. Je vous dis
que j'ai connu, que nous avons tous connu, il y a un certain nombre
d'années, un Parlement organisé en partis, ayant des vues déterminées.»
_M. Franklin-Bouillon._--«Permettez-moi, monsieur Barrès, de vous
demander si vous êtes bien d'accord avec vous-même? Ce Parlement si bien
organisé, dites-vous, autrefois, vous l'attaquiez de la même façon à
cette époque, au nom du boulangisme. Comment pouvez-vous en faire l'éloge
rétrospectif aujourd'hui?»
_M. Jules Delahaye._--« Mais le boulangisme, c'était une réaction contre
la pourriture parlementaire!»
_M. Maurice Barrès._--«Monsieur Franklin-Bouillon, le boulangiste que
j'ai été adressait au système parlementaire des critiques que
l'expérience a justifiées. Dans le système parlementaire, les
inconvénients et le danger augmentent à mesure qu'au lieu d'être
solidement organisés les partis se dissolvent en groupes comme nous
voyons à cette heure. (_Très bien! très bien! sur divers bancs au centre
et à droite_).
«Le moyen de nous dégager de cette liquéfaction, de rompre ces liens
malsains créés dans l'intérieur des groupes et qui vous mèneraient à
l'indulgence pour ce qui ne peut pas mériter l'indulgence, c'est de ne
considérer que l'intérêt général, que l'intérêt national.
«La même disparition des partis se manifeste dans le pays et, pour parler
d'un terrain que je connais mieux, pour parler de Paris où j'ai quelque
connaissance de la politique et où je prie ceux qui en ont plus que moi
l'expérience de contrôler ce que j'en affirme, je dis que dans Paris, si
l'on met à part le parti socialiste et le monde catholique, qui ont,
chacun à leur manière, leur organisation, les autres partis sont tout
désorganisés, qu'ils ne sont que de minces groupements, des cadres sans
grande force, sans grande solidité, mais que de plus en plus, dans cette
masse se dégage un sentiment qui fait l'union: le désir de voir juger
toutes choses non du point de vue d'un clan, d'une coterie (les partis ne
sont plus que cela) mais du point de vue de l'intérêt national.
(_Applaudissements au centre et à droite._)
«Inspirez-vous de ces vues. Dans le vote que je vous demande d'émettre
aujourd'hui, en repoussant les conclusions de la commission, en ne vous
prêtant pas à cette excessive indulgence, en déférant les coupables à la
justice, il s'agit de mettre le bien public au-dessus de tous ces groupes
incertains. En réclamant des sanctions pénales contre des ministres
coupables d'avoir entravé par ordres et menaces l'action régulière de la
justice qui poursuivait un escroc, c'est l'intérêt national que je vous
demande de mettre au-dessus d'une camaraderie et au-dessus de ces luttes
de groupes où les petits papiers remplacent les programmes, et dont les
chefs se poursuivent dans l'ombre avec des poignards à la main. (_Très
bien! très bien! au centre et à droite._)
»Faites une besogne de salubrité publique en frappant les deux ministres
coupables.» (_Vifs applaudissements au centre et à droite._)
_M. Bedouce._--«Tous les coupables, non pas deux.» (_Applaudissements à
l'extrême-gauche._)
_M. Maurice Barrès._--«Je n'en connais que deux.»
IX
LA CLEF DES CHAMPS
(SUITE DU DÉBAT SUR LES CONCLUSIONS DE LA COMMISSION).
(_Écrit le 4 avril 1914._)
Comme j'avais raison de leur dire, à ces radicaux, qu'ils ne sont plus un
parti organisé, hiérarchisé! Déjà, dans la Commission, je les avais vus
animés, dirigés, sauvés par la seule pensée de Jaurès, tout incapables
par eux-mêmes de trouver la voie et les moyens, la formule pour sauver
leurs chefs Caillaux et Monis. Au cours de cette séance, leur débandade
de moutons affolés était telle qu'en écoutant ce Briand, si détesté
l'avant-veille, ils se disaient entre eux: «Il a figure de chef.
Puisqu'aussi bien Caillaux est mort, pourquoi ne prendrions-nous pas
celui-ci pour régner sur nous?»
Dans leur affolement, ils auraient passé sur le ventre de leur ancien
berger Monis, et même de Caillaux. Ils ne pensaient qu'à fuir l'abattoir
électoral. Et certainement, en fin de journée, ils s'en seraient allés
piquer une tête dans la rivière, s'ils n'avaient eu, les pauvres, pour
les ramener, pour les rallier, MM. Jaurès et Sembat, ces loups devenus
bergers.
Ce fut Sembat qui, juste après mon discours, fit la sonnerie au drapeau
radical. Depuis une demi-heure nous l'écoutions sans trop le comprendre,
en dépit de ses phrases si nettes. Où voulait-il en venir? Il réclamait
la répression et, tout à la fois, blaguait les justiciers. Soudain, il se
saisit de l'argument déjà fourbi à la Commission par Jaurès:
--Si Caillaux avait suivi, comme ministre des Finances, une autre
politique et soutenu moins vigoureusement ses projets financiers, il
n'aurait pas eu à subir la même campagne de moralité; jamais le document
Fabre n'aurait paru.
Mais ces socialistes qui veulent sauver le radicalisme dans la personne
de MM. Monis et Caillaux veulent surtout mettre à mal «le modérantisme»
dans la personne de MM. Briand et Barthou,--Barthou plus qu'aucun autre.
Et eux, les deux hommes en danger, ils sont là, l'un et l'autre, tout
prêts à faire face. Sitôt leurs noms prononcés, ils réclament la parole.
Briand d'abord, et qui s'en tire avec une maëstria dont les amateurs, du
plus grand au plus petit, demeurent bouche bée. Les troupes
radicalo-socialistes se consolent en pensant qu'elles vont se rattraper
sur Barthou. Il y a toujours cette diable d'histoire du document qu'il a
pris pour empêcher qu'un autre ne le prenne! Mais ce grief, qui leur
paraît si énorme en l'absence de Barthou, sitôt qu'ils sont devant lui
ils ne savent plus le formuler. Il leur explique bien en face son bon
droit, sans qu'ils trouvent le défaut de la cuirasse. Et encore
s'abstient-il, bien à tort selon moi, de leur offrir son meilleur
argument, à savoir qu'il a agi dans l'intérêt général. Ah! Barthou à la
tribune, c'est un bon petit Béarnais qui sait gaillardement défendre ses
mollets contre les chiens qui veulent en tâter.
Et puis, quoi! nous n'oublions pas que c'est lui qui a fait triompher la
loi de trois ans.