Mais que vais-je parler d'intérêt général, d'assainissement politique, de

conception philosophique et de volonté du bien public! Nous n'assistons

pas là à des chocs de systèmes, mais à des luttes de personnalités. Je

regarde MM. Caillaux, Briand et Barthou. Pourquoi se battent-ils? Ils

sont si bien faits pour collaborer! Ce sont des intelligences capables de

s'engrener les unes dans les autres, comme les roues d'une montre. Il ne

manque que l'horloger pour monter, ajuster l'instrument. Nous vivons en

parlementarisme, et la règle du jeu, c'est la bataille. Nos gens se

battent, mais ils ont à peu de chose près la même conception politique.

Sans doute Caillaux veut l'impôt sur le revenu que repoussent les deux

autres. Mais qui ne sent que c'est là une opinion prise comme une arme.

Cette arme de l'impôt sur le revenu, Barthou ou Briand auraient pu la

saisir s'ils l'avaient crue favorable à leur ambition. Il n'y a là rien

qui tienne à la formation profonde d'aucun des trois. Expliquez-moi

pourquoi cet aristocrate de Caillaux se trouve être un chef de la

démocratie avancée? Caillaux, Briand et Barthou me semblent trois jeunes

chiens qui ont formé leurs forces en jouant ensemble dans le chenil

parlementaire. Ce sont trois vigoureuses bêtes d'une même portée dans la

minute où l'on sert la soupe. Vienne le moment où ces hommes, dont les

visées et l'horizon ne diffèrent pas, sont amenés à se disputer le

pouvoir; ils ne savent et ne peuvent que se faire une guerre personnelle.

Ils s'envient les portefeuilles pour le plaisir légitime d'exercer leur

activité, mais non pour faire triompher chacun une vue particulière. De

là l'âpreté de cette lutte. Ils ne peuvent pas s'atteindre dans leurs

idées: ils n'en ont pas ou elles leur sont communes. Ils s'atteignent

dans leurs personnes. Si MM. de Mun, Ribot, Jaurès se disputaient le

pouvoir, ils n'auraient que faire de se poursuivre dans les faits de leur

vie, ils se reprocheraient chacun leurs conceptions de l'univers.

Caillaux, Briand et Barthou n'ont point de si vastes surfaces de

frottement. Ils se bombardent d'accusations personnelles, parce qu'ils ne

peuvent pas se jeter les principes à la tête, et faute de pouvoir se

saisir solidement par leurs programmes, ils se saisissent aux cheveux.

Quelle lutte atroce! Les uns et les autres finiront par mourir d'une

maladie de cœur. C'est la destinée des hommes politiques. Mais pas tout

de suite! Ils dureront: ils ont de la défense. Leur cœur périssable

palpite sous une épaisse cuirasse. Tout de même, dans ce moment, leur

mère, la louve parlementaire, doit les regarder avec bien de la

tristesse!

Elle-même, la pauvre bête, elle est bien malade. Il n'y a plus de partis

dans cette Chambre, ni peut-être dans le pays. Rien qu'une masse amorphe

et désabusée, avide d'être vigoureusement gouvernée, où quelques bêtes de

proie se disputent, comme elles peuvent, une précaire royauté.

* * * * *

_P.-S._--L'après-midi fut indigne d'une si heureuse matinée. Nous

n'avions aucune grosse pièce à notre tableau. Des magistrats, des

liquidateurs, à qui nous demandions vainement où en étaient les affaires

de Rochette au moment de la remise exigée par Caillaux et Monis.

Avez-vous pu trouver trace de subventions données à des hommes puissants

qui auraient agi sur les ministres?

A ces questions intéressantes, nous n'avons obtenu aucune réponse

notable. Et pourtant, aujourd'hui que la véracité du document est

certaine, il faut nous en tenir là, revenir devant la Chambre en

affirmant la forfaiture des ministres, ou bien obtenir (mais où?) des

réponses à cette question que tout homme de bon sens se pose: Pourquoi

voulait-on servir Rochette? que craignait-on de lui? qu'espérait-on de

lui?

Toute cette affaire est inexplicable s'il n'y a pas quelque grand secret

à son origine. Il faut chercher _cui prodest_ et se souvenir qu'un escroc

ne réussit qu'autant qu'il intéresse à ses escroqueries quelques

personnages puissants.

V

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

(_Écrit le mercredi soir 25 mars 1914._)

Aujourd'hui, c'est la quadruple confrontation: Monis, Caillaux, Fabre,

Maurice Bernard. La plus brillante rencontre de la saison, comme on dit

dans les journaux sportifs.

On installe ces messieurs protocolairement: Monis et Caillaux, aux tables

d'honneur, MM. Fabre et Maurice Bernard, en lapins, aux deux bouts de

notre fer à cheval.

_Le président._--Vous jurez de dire toute la vérité?

--Je le jure... je le jure... Je le jure, sauf le secret professionnel.

Oh! oh! me dis-je. S'ils se mettent maintenant à dire la vérité, il va

falloir tout recommencer!

* * * * *

A prolonger ainsi ces séances, ne sommes-nous pas en train de recouvrir

sous des bavardages ce que nous avons pu obtenir de clarté? Nous voulons

qu'à trois ans de distance on nous fournisse sur toutes choses, et sur

les plus minces détails, des précisions de dates, de sentiments et de

mots. Nous tenons à crime qu'on nous déclare sur quelque point ne pas se

souvenir. Nous sommes trente-trois à exiger des réponses nettes. C'est le

bon moyen pour recevoir des erreurs et des mensonges.

Ce matin, je voyais clairement qu'il n'y avait plus rien à tirer de nos

gens. Avec trente-six tâtonnements, ils ont à cette heure, tous ensemble,

sous nos yeux, construit un système autour du document. Qu'ils en soient

satisfaits ou non, ils n'osent plus y toucher. Il leur faudrait se

dédire, rattraper la sténographie. Vaille que vaille, ils s'entêteront.

C'est une construction de fortune, bâtie de silences, de mensonges, de

demi-vérités, d'erreurs, mais cette mauvaise glaise est figée, séchée,

définitive.

Toutefois, au milieu de cette bâtisse sans vérité, il y a une carcasse de

métal qui soutient la glaise et le carton. Voici des faits acquis pour

tous, et que nos quatre témoins n'ont cessé de nous rappeler toute la

matinée:

M. Caillaux déclare que pour faire plaisir à Me Maurice Bernard, qui se

sentait fatigué, et à qui il était reconnaissant d'avoir plaidé pour lui,

il a demandé à M. Monis de voir si l'on ne pourrait pas accorder la

remise de l'affaire Rochette. M. Monis déclare qu'il a fait venir le

procureur général et lui a suggéré de ménager le renvoi de l'affaire. Le

procureur général déclare qu'il a reçu de M. Monis l'ordre de faire

renvoyer l'affaire, et qu'après de tragiques débats intérieurs, il s'est

résigné à obéir pour ne pas être brisé. Me Bernard déclare qu'il a reçu

la visite de M. X... qui lui a dit: «Demandez la remise de l'affaire

Rochette. Elle vous sera accordée.»

--Mais qu'avez-vous dit, maître Bernard, à M. Caillaux?

--Je refuse de répondre à cause du secret professionnel.

--Et vous, monsieur Caillaux, qui n'êtes pas lié par le même secret, que

vous a dit Me Bernard?

--Il m'a dit qu'il était un peu fatigué.

--Est-ce bien là, maître Bernard, ce mystère que vous empêche de dévoiler

le secret professionnel?

--Je refuse de répondre.

Que demander de plus? A quoi bon, durant des heures, prolonger des

querelles de dates, des explosions de rancunes, des bavardages sans

rapport avec le principe du débat? Je ne vois là qu'un moyen de tout

embrouiller et, comme on dit, de noyer le poisson. La cause politique est

entendue. Pour favoriser un escroc, le gouvernement a pesé sur les juges.

Quant à fixer le degré de criminalité de chacun, ce n'est pas en les

faisant plus longtemps causer qu'on en saura davantage.

Et vous en seriez certain comme moi, si vous veniez d'entendre, durant

sept heures d'horloge, ces fastidieux palabres où voltigeaient avec une

souveraine aisance les adverbes: loyalement, franchement, sincèrement, où

chacun s'écrie à tour de rôle: J'affirme de toutes les forces de mon

énergie et de ma conscience!

Vraiment, je ne vous apprendrais rien en vous répétant ce qu'ont dit ces

Messieurs aujourd'hui pour la trentième fois. Et plus que leurs paroles,

ma foi, leurs attitudes sont instructives. Regardons-les ensemble.

Caillaux surveille avec une attention aiguë et une perpétuelle agitation.

En se déplaçant sur sa chaise, il murmure à mi-voix des menaces

sibyllines qu'il jette à droite et à gauche.

Monis a l'air d'être caché dans un sac de pommes de terre. Mais cet homme

paisible est toujours prêt à se fâcher. (En cela, d'ailleurs, je lui

accorde des circonstances atténuantes.)

Me Bernard, toujours le même, bon pied, bon œil, et de la verve,

surveille, lui aussi, l'horizon. Mais surtout il surveille la pendule.

Des quatre, c'est lui le plus tranquille. Car il a tout près de lui son

impénétrable terrier, où il se glisse à la moindre alerte: le secret

professionnel.

Mais j'ai tort. C'est un lion! Il y a de la fierté dans cette

indépendance des avocats qui maintiennent devant les politiciens la

dignité de leur état.

Le procureur général Fabre ne parle guère. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin

de rien ajouter? Son document parle tout seul et défie toutes les

critiques. C'est un homme brimé qui se dit en regardant Monis, Caillaux

et leurs zélateurs: «Rien d'eux ne m'étonne plus.» Quand Monis, Caillaux,

Me Bernard et la majorité des commissaires assènent sur ce petit

vieillard leurs regards furieux et leurs invectives, je crois voir

l'assemblée des animaux malades de la peste dénonçant:

Ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal.

* * * * *

Il y a des minutes où l'on s'aperçoit que l'on a peu de cœur, ou tout au

moins que l'on possède un cœur de qualité bien inférieure! Ce fut le

cas pour moi, lorsque M. Monis vint nous raconter, comme une chose qui

devait nous tirer des larmes: «Un dimanche matin, au début de mon

ministère, M. Caillaux m'a dit qu'il avait un scrupule de conscience

d'avoir accepté un portefeuille avant d'avoir pu arranger une affaire de

sa vie privée, mais que cette affaire était réglée. Je m'en réjouis avec

lui. Il ajouta qu'il avait éprouvé une vive satisfaction du concours que

lui avait prêté Me Bernard. Aussi, quelques jours après, quand M.

Caillaux m'a parlé du désir de Me Bernard d'obtenir la remise, je n'ai

pas été surpris qu'il eût dessein de lui être agréable.»

En voilà un raisonnement! Me Bernard a été excellent pour M. Caillaux. Je

vais en sa faveur bouleverser la justice. C'est très drôle, très drôle!

Surtout qu'il y eut un lapsus de Monis, nous disant combien son vieux

cœur avait été ému des confidences de M. Caillaux, et s'écriant d'un air

attendri: «Il m'a raconté ses méfaits!»

Le pauvre! Il voulait dire ses ennuis. Mais s'il n'avait jamais fait que

ce lapsus!

* * * * *

Le roi de la journée (je pense toujours au personnage de la fable de La

Fontaine, le roi des _Animaux malades de la peste_), ce fut M. Caillaux.

Son panégyrique occupa la séance de l'après-midi. Il est vrai que ce fut

lui qui le prononça. Mais il a parmi nous une majorité de partisans qui

lui faisaient, par leur seule respiration, un profond et constant

soutien.

Il n'y a vraiment que dans leur cercle qu'il pourra faire accepter

l'explication qu'il donne du rideau derrière lequel il avait caché ses

secrétaires: «Je voyais se développer contre moi une campagne.

J'entendais parler d'un document du procureur général. N'étais-je pas en

état de légitime défense? N'avais-je pas le droit de faire venir le

procureur général? Et si le hasard voulait qu'un témoin y assistât...

Enfin, quoi! je n'allais pas attendre simplement le coup de poignard!»

Cet homme, le plus haï de France, groupe autour de lui, dans la Chambre,

une véritable garde de zélateurs fanatiques. Ils se laissent séduire et

prennent pour une vertu vraie ce qui n'est qu'une conception forcenée de

la vie. Avec admiration, ils répètent ce qu'il leur disait ces jours-ci:

«Ils me tueront peut-être; ils ne m'abattront pas.»

Nul, toutefois, ne lui refuse de la résistance, de la défense. Après tant

de nuits qu'il a dû passer sans sommeil, il parlait clair aujourd'hui,

avec arrogance, et même, le croirait-on? avec frivolité. Dans son long

discours _pro domo_, à chaque fois qu'il sortait de ses explications

techniques de financier, il recommençait à donner des coups de poignard

et s'y amusait si fort, qu'ayant à reproduire un propos de Briand, il

l'imita, le mima, se mit, ô surprise! à rendre cette voix un peu

caverneuse et lente, et se balança, puis rit lui-même de sa bonne farce.

A cette minute, il avait si parfaitement oublié sa situation, qu'il

s'amusait, se complaisait dans ses effets et dans l'applaudissement des

siens, à nouveau il goûtait la vie.

Sa plaidoirie terminée, le voilà qui allume sa cigarette dans cette salle

où tout le monde s'est imposé de ne pas fumer.

Quel homme! Il y a chez lui de l'enfant gâté. Enfant heureux, privilégié,

il devait arriver dans son collège, à Stanislas peut-être, léger,

heureux, aimable, un petit riche avec sa voiture à la porte et de belles

cravates variées. Et les deux autres! les Briand, les Barthou, de quel

air, amical sans doute, mais de haut, il les eût regardés, ces deux

petits camarades plébéiens! Aujourd'hui, l'enfant élégant, l'enfant

vieilli, sans rien perdre de sa gentille manière qui enchante ses

familiers, est devenu un pur, un chef de la démocratie avancée et doit

bien rire, quand il nous traite de vieux réactionnaires encroûtés, nous

autres petits bourgeois! La grande affaire, voyez-vous, pour un

aristocrate, c'est de ne jamais être un bourgeois. Les grands cercles ou

le marchand de vins! Mais l'entre-deux désoblige.

Ah! pourquoi parler d'aristocratie à propos d'un homme qui ne sait que

détruire les choses, les autres et soi-même? A la minute où j'écris, je

suis frappé au cœur par la mort de Mistral. Et ma pensée, écœurée des

spectacles sur lesquels depuis cinq jours je la maintiens, s'évade pour

s'enfuir pieusement à Maillane. C'est là que je salue et que va reposer

pour toujours un vrai noble qui sut se créer immortel et tout autour de

lui ranimer, grouper, protéger tout ce qui nous importe _pro aris et

focis_.

O Provence, ô sainte bergerie sur laquelle a veillé un pasteur plus

diligent que nous n'en trouvons pour la France!

VI

LA FIN DU CINÉMA

(_Écrit le jeudi soir 26 mars 1914._)

Le cinéma de la Commission n'a pas cessé de fonctionner toute la journée.

Comme toujours, M. Jaurès ne quitte pas l'écran. En face de lui viennent

se placer, d'heure en heure, des personnages nouveaux.

Comment préside-t-il, Jaurès? me dit-on.

C'est bien simple. Chaque matin, à neuf heures et demie, il commence un

discours qu'il termine vers sept heures du soir; mais je me hâte de le

dire, il permet libéralement les interruptions. Et c'est sous forme

d'interruptions que se placent les dépositions des témoins et les

questions des commissaires.

Pour résumer mon impression sur la manière dont, aux meilleurs moments,

il dirige la controverse, je puis dire que nous avons à notre tête, dans

ce révolutionnaire, un excellent président de thèse en Sorbonne.

Ce matin, nous nous sommes préoccupés de connaître quelles affaires

menait Rochette à l'époque de la remise de son procès. Notre juste

hantise est de découvrir quels gens pouvaient avoir intérêt à ce qu'on

lui laissât du répit. S'agissait-il pour lui de mener à bien certaines

affaires en cours, dont il aurait partagé le bénéfice avec ses

protecteurs? On parle d'une tourbe dorée qui lui faisait une garde du

corps.

Les noms? Les noms? Nous les demandons à M. Lescouvé.

Il nous donne lecture d'actes de sociétés; il énumère des noms

d'administrateurs. Mais comment nous y reconnaître? Quel gibier y a-t-il

pour nous dans tout cela?

Nous sommes naturellement de mauvais juges d'instruction. Ce n'est pas

notre métier. Et puis, peut-on instruire une affaire à trente? Nos

questions auraient fait perdre la tête à M. Lescouvé s'il ne l'avait

fort solide. Elles le tirent à hue et à dia; elles l'entraînent dans

vingt directions différentes. Et nous ne restons jamais sur le fait.

Voilà que Painlevé abandonne Rochette et ses sociétés pour venir à

Maurice Bernard.

--Qu'est-ce que vous nous disiez, l'autre jour, monsieur Lescouvé? Maître

Bernard vous a affirmé que la remise avait été demandée, non pas pour

servir son intérêt personnel, sa convenance, mais bien pour obéir aux

désirs du président du Conseil et du ministre des Finances. Dans ce cas,

c'est le gouvernement qui a pris l'initiative de tirer Rochette

d'affaire?

--Parfaitement, dit M. Lescouvé. C'est bien ce que j'ai toujours compris

dans les propos de maître Bernard.

Alors, Painlevé de juxtaposer cette déposition avec celle de Maurice

Bernard! Ce sont deux textes qu'il épluche. Dans chacun d'eux il souligne

les mots significatifs, étudie leur place, recherche l'accent avec lequel

ils ont été prononcés. Puis il demande, à plusieurs reprises, que le

témoin exprime de nouveau sa pensée. Il compare les mots des diverses

explications, recherche leurs sens divers et leurs étymologies. Et à

mesure qu'il creuse, toute clarté s'évanouit, tant il s'éloigne de la

vie. Mon éminent confrère, dans un état affreux, se livre tout entier à

son génie mathématique. Ah! Painlevé, distinguons toujours l'esprit de

finesse et celui de géométrie!

M. Hébrard, lui, n'est pas géomètre. Quel fin vieillard en biscuit de

Sèvres, fragile et fort! Nous lui crions tous:

--Nous comptons sur vous pour nous livrer le secret de Polichinelle.

--Après vous, messieurs, répond-il.

Et une fois de plus, comme nous ne sommes pas capables de suivre une

idée, au lieu de continuer à parler de M. X... et de la troupe des

ventres dorés qui s'ébattaient autour de Rochette, nous filons par la

tangente sur l'immense affaire de la _Grande Chartreuse_, dont nous ne

sommes ni saisis ni informés.

M. Hébrard s'efface, Rosemberg apparaît. Un homme jeune, élégant,

étrange, plus qu'étrange, stupéfiant d'exotisme et d'accent. Je n'en ai

jamais vu de pareil que dans les sleeping-cars. Un accent guttural, des

yeux de gazelle, un ressort intérieur: de ces gens qui jetteraient bas

toute la chrétienté pour obtenir une heureuse différence de cours.

--A quelle époque avez-vous appartenu à l'affaire la Lianosoff?

--L'affaire! dit-il en joignant les mains, avec un accent sublime, comme

s'il prononçait le nom de son dieu.

Il nous a donné mille renseignements sur la hausse et les beaux

dividendes de la Lianosoff, et je m'attendais à ce qu'il nous invitât à

prendre des actions. Il ajouta que sa maison et tous ses amis y avaient

gagné de l'argent et qu'il ne pouvait pas souhaiter mieux. Pour conclure,

galamment, il nous déclara:

--Vous savez, si quelqu'un a été une fois ministre en France, cela suffit

à l'Etranger. Et dans les Conseils d'administration on les aime!

Ah! nous avons du prestige.

Décidément, il faut renoncer à apprendre de tout ce monde qui est M.

X... Profitons du moins de nos nouvelles relations pour savoir quel homme

est Rochette.

En deux mots, j'ai cru comprendre que Rochette n'était à aucun degré un

industriel, mais un financier joueur. Il lui arrivait d'avoir de bonnes

affaires. Mais son propre était de les fausser. Il jouait toujours sur

les valeurs, les faisait monter et baisser et détruisait même celles qui

étaient bonnes.

* * * * *

L'après-midi, M. Bienvenu-Martin est venu tout doucement, paisiblement,

comme un bon et honnête vieux monsieur, expliquer à la Commission ce

qu'il savait du document Fabre.

Vous trouvez drôle que nous ayons attendu la dernière heure du dernier

jour pour questionner le garde des sceaux, quand depuis une semaine nous

passons nos journées avec ses magistrats et qu'il s'agit d'une pièce qui

a traversé son cabinet de la place Vendôme. On s'explique mieux la chose

quand on a passé une demi-heure en face de M. Bienvenu-Martin. C'est un

homme tout blanc, un peu embrouillassé, très doux, empêché pour un rien,

fût-ce par le cordon de son binocle, sympathique d'ailleurs, mais un peu

insignifiant.

--Ce n'est pas un combatif, me dit un de mes voisins. Lors de la

constitution du dernier ministère Rouvier, notre groupe radical l'envoya,

avec un autre, en messager auprès de M. Rouvier pour protester et lui

dire qu'il n'avait pas notre confiance. On ne les a jamais vus revenir!

L'autre les avait retenus et en avait fait deux ministres.

Évidemment, c'est un homme faible.

N'empêche qu'il nous a raconté des choses pleines de substantifique

moelle.

--Quand on s'est mis à parler de tous les côtés qu'il y avait un document

Fabre (c'est-à-dire vers le temps de l'assassinat de Calmette), j'ai fait

chercher dans toutes les armoires du ministère le document, et je ne l'ai

pas trouvé.

Ainsi parle-t-il. Aimable naïveté! On le presse de continuer.

--Qu'avez-vous fait après cette déception, monsieur le garde des sceaux?

--J'ai interrogé M. le procureur Fabre. Il m'a dit qu'en effet il avait

remis à M. Briand une note dont il m'exposa le sens. Je le priai de me la

donner. Il hésitait. «Mais enfin, lui dis-je, je suis le ministre.--Oui,

me répondit-il, mais je préfère tout de même ne pas vous la

donner.--Pourquoi?--C'est un document à moi.»

--Et alors, monsieur le ministre? lui disions-nous.

--Alors? J'en suis resté là. Je craignais de paraître user

d'intimidation. J'ai jugé plus correct de me tenir sur la réserve.

Vous pensez quel effondrement! J'ai demandé la parole.

--Monsieur le ministre, ai-je dit, il y a deux conclusions à tirer de

votre témoignage. C'est d'abord que vous ne teniez pas beaucoup à entrer

en possession de cette pièce. C'est ensuite que vous la connaissiez tous

sur le banc des ministres, quand, au cours de la séance Delahaye, vous

niiez si énergiquement qu'elle vous fût connue.

Je pense que vous voyez la couleur de cette petite scène, une des plus

réussies de notre cinéma. C'est gris, très gris. Les amis du gouvernement

faisaient grise mine. M. Bienvenu-Martin gardait sa mine habituelle. Et

nous avions le triomphe modeste: à vaincre sans péril, on triomphe sans

gloire.

* * * * *

A la fin du spectacle, comme deux vedettes impatiemment attendues, MM.

Briand et Barthou, l'un après l'autre, sont revenus devant la Commission.

Ils désiraient apporter quelques retouches ou plutôt quelques précisions

dans le débat.

M. Barthou déclara qu'au moment où il avait reçu le document de M.

Briand, il ne dit pas à son collègue qu'il entendait le garder. (On

reconnaît ce courage, cette netteté que, dès la première heure, au cours

de cette affaire, nous avons salués chez M. Barthou.)

M. Briand avait désiré rencontrer devant nous M. le procureur général

Fabre.

--Monsieur le procureur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous aviez vu

passer treize ministres de la justice et que vous aviez beaucoup de peine

à vous équilibrer entre ces frères ennemis. Avez-vous jamais pensé que

vos fonctions fussent au service de mes convenances politiques ou de

celles de mes amis?

Et le procureur général de répondre avec une triste philosophie:

--L'enquête prouve assez qu'ils existent, les frères ennemis! Mais

j'affirme que jamais M. Briand ne m'a fait entendre une parole

d'irritation ou de haine contre aucun de ses collègues.

Le procureur se retire. Et M. Briand de passer à un second point:

--On a dit l'autre jour ici que la mise en liberté de Rochette avait eu

des conséquences plus graves que la remise de son procès, et qu'elle

avait été accordée sous un ministère dont je faisais partie. Permettez!

Cette mise en liberté fut accordée conformément au vœu de la Commission

d'enquête déjà présidée par M. Jaurès. Mais moi et le parquet nous nous

efforcions de retenir en prison ce Rochette pour qui, alors, monsieur

Jaurès, vous réclamiez la liberté.

Dame! personne n'a rien répondu. En huit jours, que les temps sont

changés! Quel silence aujourd'hui devant Briand et tout à l'heure devant

M. Barthou! Eux-mêmes, sûrs de leur fait, ont eu le mérite qu'on

apprécie, surtout après avoir vu M. Caillaux, de ne pas dépenser de force

inutile et de n'allonger que des coups qui portent. Ils n'ont jamais

perdu leur sang-froid, depuis le début de l'affaire. Et maintenant ils

parviennent à l'imposer autour d'eux. S'il est vrai que l'on reconnaît un

bon cavalier à la tranquillité puissante de sa monture, l'attitude de

toute la Commission témoigne que voilà MM. Barthou et Briand bien en

selle. Contre eux, autour de notre table, plus un mot, plus un geste de

lutte. Ce sont des chefs qui reviennent sur un champ de bataille d'où les

fourgons d'ambulance viennent d'emporter MM. Ernest Monis et Caillaux.

Et c'est fini. Ce soir, on éteint les lumières dans la salle du cinéma.

Aujourd'hui, vendredi, tandis que mes lecteurs parcourent cet article, la

Commission aborde la dernière partie de sa tâche, je veux dire

l'établissement de ses conclusions. Cela ne va pas aller tout seul.

Quelle méthode employer? Pour moi, le mieux serait de dresser un

questionnaire où nous ramasserions, dans leur ordre, les faits et leurs

circonstances, et auquel nous répondrions comme fait le jury en présence

d'un crime.

Quel sera l'avis de mes collègues? Et surtout, à quelle sanction vont-ils

s'arrêter? Comment se classeront-ils? Sur quelles troublantes discussions

se départageront-ils? Pourrons-nous faire l'unanimité? Il ne m'appartient

pas de rien préjuger, encore moins de rien divulguer. Cette dernière

partie de nos travaux est secrète, sans sténographie.

Je quitte mes lecteurs pour les retrouver quand nos conclusions seront

publiées.

Sortirons-nous du cloaque?

VII

JE DEMANDE DES POURSUITES

(_Écrit le mardi soir 31 mars 1914._)

Il ne m'appartient pas d'entrer dans le détail des discussions qui

aboutirent à l'établissement du texte des conclusions adoptées par la

Commission d'enquête.

Cette après-midi, quand M. Jaurès en eut donné la lecture définitive et

avant qu'il fût procédé au vote sur l'ensemble, j'ai fait la déclaration

suivante:

«Messieurs,

«Je ne puis accepter vos conclusions.

Et cela pour trois raisons:

«1º La première, c'est que la méthode même de travail que vous

avez adoptée pour les rédiger enlève toute portée à ces

conclusions.

Dans le cloaque Notes d'un membre de la Commission d'enquête sur l'affaire Rochette · 第 2 / 4 段