surchauffée de la séance de nuit, le vendredi soir, Jaurès, président de
la commission d'enquête, entra en bataille avec toute l'artillerie des
arguments de sa cause. Ivre de fatigue et du prodigieux effort qu'il
vient de fournir, le sang à la tête, n'en criant que plus fort, se
livrant éperdument à ses inventions d'images, il exposa autour de la
tribune, comme six prisonniers enchaînés, MM. Caillaux, Monis, Barthou,
Briand, Fabre et Bidault de l'Isle, et après avoir commis l'injustice de
ce pilori, où les plus coupables et les plus innocents étaient
indignement confondus, il se donna les airs du plus scrupuleux des juges,
qui ne trouvait dans le Code aucune sanction pénale contre les faits
incriminés.
--Aucune sanction, M. Jaurès! Mais je viens de vous le dire tout à
l'heure, à la tribune, il y a l'article 179 du Code pénal qui s'applique
comme un gant à vos amis.
Sembat, comme Jaurès, repousse l'idée de déférer MM. Monis et Caillaux
aux tribunaux ordinaires. Mais il accepterait volontiers l'idée de les
traduire devant une Haute-Cour. (Le bon apôtre! Je vois d'ici le tableau;
elle ne retiendrait que Barthou.)
Je ne pus me contenir:
--Ah! non, m'écriai-je, j'ai vu trop d'honnêtes gens en Haute-Cour, je
n'y enverrai pas ceux-là!
Et, ma foi, je suis sûr qu'à ce moment de grandes et nobles figures
passèrent devant tous les esprits.
* * * * *
Vers minuit, la plus étrange opération fut tentée. Un être bizarre, tout
pareil à un œuf d'autruche piqué de quelques poils, le député de la
circonscription où se trouve Pégomas--et naturellement ses amis
l'appellent avec bonne humeur le bandit de Pégomas--parut à la tribune.
Son premier geste fut de porter son pouce à ses lèvres, et, levant le
coude, il fit entendre clairement à l'huissier qu'il désirait vider un
verre. L'échanson de la tribune obtempéra à son désir légitime. Il but et
commença de lire trois, quatre articles de vieux journaux, avec une telle
mimique que tous nous crûmes que c'était un divertissement, une entrée de
clowns, et l'on se mit à rire. «Ne riez pas, me dit un voisin avec un
grand sérieux: il est sorti premier de l'École normale! Mais, soudain,
l'on s'aperçut que le bizarre personnage avait un couteau à la main:
«--Ce que je viens de vous lire, déclara-t-il, c'est un jugement rendu
contre M. Jules Delahaye et qui m'empêche de le suivre dans son œuvre de
justicier.»
En quatre mots, Delahaye remet toutes choses au point:
«--Depuis dix ans, chaque matin, des lettres me menacent de révélations.
Les voilà donc! J'ai toujours sur moi l'arrêt en bonne et due forme qui a
cassé ce jugement. Regardez-le! Ah! si j'avais quelque chose à me
reprocher, les divers gouvernements que j'ai tous attaqués n'auraient pas
attendu aujourd'hui pour me briser les reins!»
Et le citoyen de Pégomas, cette figure de minuit pareille à celle de
quelque docteur Plume ou de quelque professeur Goudron sorti des rêves
d'Edgar Poë, de s'excuser, de s'incliner, de ne pas s'expliquer et de
s'évanouir dans la foule comme une buée sur le cloaque.
Mais qui donc avait mis ce couteau de carton aux mains de cet
extravagant?
* * * * *
Vers deux heures du matin, à la faveur des ténèbres amoncelées dans le
cirque par les discussions confuses autour des ordres du jour, les six
captifs, innocents et coupables, prirent lestement la clef des champs.
Briand, en tête, comme dans un fauteuil, correct, grave, paisible, la
redingote impeccable, seulement la voix un peu éraillée.
Barthou, plus pâle, tiraillé, harcelé par la meute, de bonne humeur
quand même, par nature et par volonté courageuse, courait pour le
rejoindre et le rejoignait.
Loin derrière, Caillaux, dépouillé de toutes ses présidences, soutenu
pourtant par quelques fidèles et surtout par les socialistes.
Et Monis? Vraiment Monis s'en est tiré? On l'avait laissé pour mort dans
le fossé de la route. Il s'est relevé dans l'ombre, paraît-il. Mais je le
crois malade.
Qu'ils soient courants ou gisants, MM. Monis et Caillaux, ce n'est point
l'intérêt de cette affaire. Elle vaut pour nous montrer toute la
ménagerie en action. Elle vaut surtout comme un trait de lumière qui nous
fait voir comment nous sommes gouvernés, par des hommes qui ne croient
plus au parlementarisme et qui le suppléent par des expédients illégaux,
voire criminels.
Il n'y a pas de loi en France contre les ministres coupables. C'est ce
que vient de proclamer et de voter la Chambre. C'est le sens, la moralité
de cette longue discussion et de l'ordre du jour où vient d'aboutir la
majorité.
Cette majorité radicale-socialiste peut être satisfaite. Elle triomphe.
Le ministère n'est même pas tombé, mais il y a une plus grande ruine
suspendue au-dessus de nos têtes: l'énorme masse du système parlementaire
qu'un souffle peut jeter par terre.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
INTRODUCTION 3
Deux maîtres, deux esclaves 7
II
Monsieur X 21
III
Les frères ennemis 31
IV
Les trois fils de la louve 47
V
Les animaux malades de la peste 59
VI
La fin du cinéma 71
VII
Je demande des poursuites 83
VIII
La pourriture des Assemblées 89
IX
La clef des champs 107
IMPRIMERIE CHAIX. RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--7442-4-14.
OEUVRES DE MAURICE BARRÈS
Collection à 3 fr. 50 c.
LE CULTE DU MOI
* SOUS L'OEIL DES BARBARES 1 vol.
** UN HOMME LIBRE 1 vol.
*** LE JARDIN DE BÉRÉNICE 1 vol.
LE ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE
* LES DÉRACINÉS 1 vol.
** L'APPEL AU SOLDAT 1 vol.
*** LEURS FIGURES 1 vol.
LES BASTIONS DE L'EST
* AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE 1 vol.
** COLETTE BAUDOCHE, histoire d'une jeune fille de Metz. 1 vol.
L'ENNEMI DES LOIS 1 vol.
DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT 1 vol.
AMORI ET DOLORI SACRUM (_La Mort de Venise_) 1 vol.
LES AMITIÉS FRANÇAISES 1 vol.
SCÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISME 1 vol.
LE VOYAGE DE SPARTE 1 vol.
GRECO OU LE SECRET DE TOLÈDE 1 vol.
LA COLLINE INSPIRÉE 1 vol.
HUIT JOURS CHEZ M. RENAN 1 vol.
LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE FRANCE 1 vol.
ADIEU A MORÉAS. Une brochure Prix 1 fr.
UN DISCOURS A METZ (15 août 1911). Une brochure Prix 1 fr.
_Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
pour tous pays. Copyright by Émile-Paul frères, 1914._