Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
DANS LE CLOAQUE
MAURICE BARRÈS
de l'Académie Française
DANS LE CLOAQUE
NOTES
d'un membre de la Commission d'enquête
sur l'affaire Rochette
PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1914
JUSTIFICATION DU TIRAGE
2.173
_A MM. les Électeurs
du Premier Arrondissement de Paris
Hommage et Remerciements
de
leur Député et Ami_
_Maurice BARRÈS._
_7 Avril 1914._
DANS LE CLOAQUE
_AU LECTEUR_
_On se rappelle les faits._
_Le_ Figaro _menait une violente campagne contre M. Caillaux, ministre
des finances, et sa politique fiscale. Il l'accusait, notamment, d'avoir
entravé le cours régulier de la justice pour servir l'escroc Rochette.
Une note du procureur général Fabre en faisait foi, disait-il._
_Le 16 mars, Mme Caillaux vint aux bureaux du_ Figaro _et tua à coups de
revolver le directeur du journal, Gaston Calmette._
_L'émotion fut profonde, universelle, Jules Delahaye, à la Chambre,
interpella les ministres._ _Qu'est-ce que cette note du procureur
général Fabre? Tous, par leur silence ou par leurs dénégations, Doumergue
et Monis en tête, donnèrent à entendre à la Chambre qu'ils ne
connaissaient rien de ce fait, ni de cette pièce, et qu'on était en
présence de pures calomnies. Mais Barthou, brusquement, monte à la
tribune et livre à tous le document._
_Ce document, le voici:_
COUR D'APPEL DE PARIS
Procès-verbal-copie
_Cabinet du procureur général_
«J'ai été mandé par M. Monis, président du Conseil. Il voulait me parler
de l'affaire Rochette. Il me dit que le gouvernement tenait à ce qu'elle
ne vînt pas devant la cour le 27 avril, date fixée depuis longtemps;
qu'elle pouvait créer des embarras au ministre des Finances au moment où
celui-ci avait déjà les affaires de liquidation des congrégations
religieuses, celle du Crédit Foncier et autres du même genre. Le
président du Conseil me donna l'ordre d'obtenir du président de la
chambre correctionnelle la remise de cette affaire après les vacances
judiciaires d'août et septembre. J'ai protesté avec énergie, j'ai indiqué
combien il m'était impossible de remplir une pareille mission; j'ai
supplié qu'on laissât l'affaire Rochette suivre son cours normal. Le
président du Conseil maintint ses ordres et m'invita à aller le revoir
pour lui rendre compte. J'étais indigné, je sentais bien que c'étaient
les amis de Rochette qui avaient monté ce coup invraisemblable.
»Le vendredi 24 mars, Me Maurice Bernard vint au parquet. Il me déclara
que cédant aux sollicitations de son ami, le ministre des Finances, il
allait se porter malade et demander la remise après les grandes vacances
de l'affaire Rochette. Je lui répondis qu'il avait l'air fort bien
portant, mais qu'il ne m'appartenait pas de discuter les raisons de santé
personnelles invoquées par cet avocat et que je ne pouvais, le cas
échéant, que m'en rapporter à la sagesse du président.
»Il écrivit à ce magistrat. Celui-ci, que je n'avais pas vu, que je ne
voulais pas voir, répondit par un refus. Me M. Bernard se montra fort
irrité. Il vint récriminer auprès de moi et me fit comprendre par des
allusions à peine voilées qu'il était au courant de tout.
»Que devais-je faire? Après un violent combat intérieur, après une
véritable crise, dont fut témoin et seul témoin mon ami et substitut
Bloch-Laroque, je me suis décidé, contraint par la violence morale
exercée sur moi, à obéir. J'ai fait venir M. le président Bidault de
l'Isle. Je lui ai exposé avec émotion les hésitations où je me trouvais.
Finalement, M. Bidault de l'Isle a consenti, par affection pour moi, la
remise. Le soir même, c'est-à-dire le jeudi 30 mars, je suis allé chez le
président du Conseil. Je lui ai dit ce que j'avais fait. Il a paru très
content. Je l'étais beaucoup moins. Dans l'antichambre, j'ai vu M. du
Mesnil, directeur du _Rappel_, journal favorable à Rochette, et
m'outrageant fréquemment. Il venait sans doute demander si je m'étais
soumis.
»Jamais je n'ai subi une telle humiliation.
»V. FABRE.
»Le 31 mars 1911.»
_Sur l'heure, on décide de livrer tout ce mystère à une commission
d'enquête. Je demandai à en faire partie. «La lumière, toute et tout de
suite», dis-je à mes collègues. Ils me nommèrent. Je me suis employé à
tenir parole._
_Voici des pages écrites chaque soir au sortir des séances de la
commission d'enquête. Tout le jour, depuis neuf heures et demie du matin,
nous entendions les témoins, ministres, anciens ministres, députés,
magistrats, journalistes, banquiers. Nous ne cessions guère qu'à sept
heures et, parfois, plus tard. Je n'avais que le temps de jeter en hâte
mes impressions, mes images et mes raisons sur des feuillets que l'on me
prenait un à un pour l'imprimerie._
_Les traces de cette rapidité ne sont que trop_ _visibles. Si je passe
outre et si je laisse réimprimer ces improvisations, c'est que telles
quelles on y voit les couleurs toutes crues de la réalité,--d'une réalité
bonne à dire et à crier dans cette minute même._
M. B.
_5 avril 1914._
I
DEUX MAÎTRES, DEUX ESCLAVES
(_Écrit le vendredi soir 20 mars 1914_).
Gaston Calmette a été assassiné lundi soir. Le mardi, j'arrivai à la
Chambre. «Le voilà zigouyé,» disaient-ils. Un collègue me dit: «Calmette
est maintenant calmé.» Un ministre, en ôtant son pardessus, déclara: «Il
n'a que ce qu'il mérite.» Voilà les sentiments auxquels Thalamas se
chargea de donner une forme. Il écrivit sur l'heure sa lettre
impérissable:
_Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je sais
par expérience quelle est l'infamie de la presse immonde envers
les_ sentiments les plus intimes et les plus sacrés et quelle
guerre elle mène contre la famille et les affaires privées les
plus respectables de ceux qui luttent contres les privilèges des
riches et les menées cléricales._
_Vous en avez tué un, bravo!_
_Lorsqu'un homme en vient jusqu'à se mettre en dehors de la loi
morale et à côté des pénalités civiles les plus efficaces, il
n'est plus qu'un bandit. Et quand la société ne vous fait pas
justice, on n'a qu'à se faire justice soi-même._
_Faites de ma lettre l'usage que vous voudrez et voyez en elle,
avec mes respectueux hommages, le cri de la conscience d'un
honnête homme révolté et d'un journaliste député écœuré des
procédés de ceux qui déshonorent la presse et le Parlement._
THALAMAS.
P.-S.--_Ma femme, qui me prie de vous adresser l'expression de
ses sympathies, vient de faire sur votre acte un article dans la_
Dépêche de Versailles, _que je vous enverrai demain._
Ces sentiments, que seul l'insulteur de Jeanne d'Arc avait eu le front de
produire au grand jour, existaient à l'état confus dans toute la majorité
radicale. Elle était avec la meurtrière. Cela apparut dès la première
réunion de la commission d'enquête, le jeudi 19 mars dans l'après-midi.
Il s'agissait seulement, ce jour-là, de dresser le programme des réunions
qui allaient suivre, et d'établir dans quel ordre seraient appelés à
s'expliquer devant nous les divers personnages de la tragédie; mais, dès
cette première journée, les amis de M. Caillaux se montrèrent.
M. Ceccaldi prit la parole. Petit, mince, rapide, un peu roux, l'œil
brillant, la moustache guerrière, pareil à une lame d'épée, il a les
vertus habituelles de sa nation corse. Il s'est choisi un chef, il marche
pour Caillaux, il est de sa _gens_, de sa vendetta, s'il le faut. Il le
dit crânement. Lui et ses amis auraient voulu que MM. Monis et Caillaux
fussent les derniers à s'expliquer, car ils comprenaient l'avantage, pour
les ministres en cause, qu'on fit comparaître avant eux, le procureur
Fabre et qu'il vidât le premier son sac.
C'était peu raisonnable. Ils n'insistèrent pas.
Aujourd'hui, nous venons d'entendre successivement MM. Monis, Caillaux,
le procureur général Fabre et le Président Bidault de l'Isle.
* * * * *
En séance publique, le mercredi 18, Monis avait tout nié. Je le regardais
à son banc, près du mien. Il n'était pas à son aise. Il voyait venir
droit sur lui, une effroyable machine de guerre, et sans doute qu'il se
rappelait _in petto_ le mot suprême que lui cria Berteaux sur le champ
d'aviation d'Issy: «Nous allons être fauchés!» Tout perclus, les yeux
ronds, le cœur en désarroi, il ne quittait pas des yeux la bouche de
l'orateur. Ce vieil homme était superbe dans cette attitude expectante,
avec sa tête rentrée dans ses épaules et son énorme dos rond en cuirasse.
A l'instant tragique où Delahaye, adossé à la tribune, les bras croisés,
et le regardant fixement, le sommait de lui répondre sur le document, le
vieillard immobile nous semblait pareil à quelque roc moussu. Toute
l'opposition lui criait: «Parlez!» Ses collègues du ministère, les yeux
baissés, ne remuant que les lèvres, lui disaient: «Ne bougez pas!»
L'_Officiel_ ne rend pas l'ignominie de ce long silence sous les huées,
tous les députés au centre et à droite, debout et criant à ce sourd et
muet: «Répondez!» Et quand l'émotion qui gagnait toutes les travées
contraignit enfin ses collègues et lui-même, quand il se fut rapidement
concerté avec M. Doumergue et qu'il se leva, ce fut pour tout nier.
Aujourd'hui il parle, il avoue à demi.
Quels sont donc les intérêts politiques si puissants qu'il y avait pour
décider MM. Caillaux et Monis à ajourner le procès Rochette?
Eh! nous a répété M. Monis de vingt-cinq manières, M. Caillaux m'a parlé
du grand talent de l'avocat de M. Rochette, Me Maurice Bernard, qui ne
manquerait pas de raconter qu'il y a de nombreuses affaires pareilles aux
affaires de Rochette, et à propos desquelles aucune poursuite n'est
exercée. D'innombrables sociétés sont irrégulières et fonctionnent quand
même sous les yeux du gouvernement. Nous avons cédé à la crainte de cette
plaidoirie qui eût été la révision de nos dix dernières années
financières.
Quel aveu, quelle vue ignoble sur nos mœurs politico-financières! Il est
bien intéressant, ce ministre, quand il nous en trace ce tableau. Il
l'est moins quand il explique son affaire en disant qu'il n'est pas
intervenu judiciairement, mais administrativement! Tous, nous le
regardions avec un lourd ennui. Mais, à mesure que les visages autour de
lui devenaient plus mornes, il éclairait son regard, il risquait un
sourire; peu à peu, il se mit à faire le bonhomme et à griffer
furieusement le procureur général Fabre.
Avec cet homme enveloppé, ankylosé, de sang-froid, prudent, tout en
ouate, M. Caillaux fait un furieux contraste.
A l'ordinaire, c'est un homme élégant, quasi un jeune aristocrate, avec
quelque chose d'extravagant. Aujourd'hui, il est fatigué, plus grave, un
homme sur lequel il a plu. La jeunesse n'est plus que dans la voix et le
raisonnement. Son premier mot, assez saisissant, c'est pour demander la
permission de jurer:
--Sur mon honneur et ma conscience...
Mais le solennel n'est pas son genre. Très vite il rentre dans sa nature,
entraîné, semble-t-il, par sa parole facile et agréable. Et, avec
stupeur, on le retrouve toujours complaisant à soi-même. Écoutez cette
phrase, ce n'est rien, mais c'est toute une lueur sur l'homme: «Je me
retournais sur mon fauteuil, nous dit-il, avec un geste qui m'est
familier.» Il note ses gestes, il se regarde avec plaisir. Il explique
légèrement qu'en ajournant le procès de Rochette il a voulu faire plaisir
à un galant homme, M. Maurice Bernard, son ami.
Ainsi, voilà toute la raison qu'avait le gouvernement de servir Rochette
et de lui sacrifier sept mois encore l'épargne française! C'est peu,
c'est simple, et tout le reste n'est qu'invention du procureur général.
Dès maintenant, il saute aux yeux que pour MM. Monis, Caillaux et leurs
troupes, c'est le procureur général Fabre, le pelé, le galeux, à qui
l'on fera payer cher sa malencontreuse confession et ses scrupules
démodés.
A grands voleurs, grandes révérences;
A petits voleurs, grandes potences;
* * * * *
Mais voici midi. La séance est levée; on se retrouvera à deux heures et
demie pour entendre les deux magistrats, MM. Fabre et Bidault de l'Isle.
Dans l'entre-deux, je vais à l'enterrement de Gaston Calmette.
Tandis que les chants de la liturgie se développent avec magnificence, je
songe à ce camarade de ma jeunesse tragiquement frappé à son poste de
combat. Dans quelle lutte affreuse il est tombé, cette séance de ce matin
me l'éclaire encore! Ce n'est pas une lutte qui satisfait toute l'âme,
une lutte pour la patrie, la religion, la foi; c'est dans un choc
d'intérêts, plus noir encore par cette absence d'idéal, qu'il a trouvé
son guet-apens.
* * * * *
Le procureur général Fabre. Un homme à cheveux blancs, intimidé dans la
minute où il franchit notre porte et qui, assis, fait un effort pour se
ressaisir et y parvient.
Tout de suite les amis de M. Caillaux essaient de l'intimider. Comme il
cite une date, en donnant l'année, sans plus, on lui demande de préciser
le mois. Il s'excuse et reçoit ce soufflet:
--Vous avez oublié de faire une note, cette fois!
Mais l'instant d'après, il dit:
--Mon document je l'ai confié au ministre de la Justice, qui ne devait
pas en disposer.
Et, pour une seconde, le voici redevenu _persona grata_.
--Très bien! Très bien! disent les mêmes qui viennent de murmurer.
M. Fabre est un homme nerveux, méridional, qui parle bien, très bien. Je
n'ai jamais vu un homme dépenser autant d'éloquence à établir le bilan
des humiliations qu'il a encaissées. Il a reçu un ordre, et, trente fois,
il insiste sur le mot «ordre». L'acte qu'il a dû accomplir a fait courir
sur lui mille bruits à sa honte.
--Pouvais-je résister à cet ordre injuste? Oui, mais c'était ma perte
certaine. A la première occasion, on aurait brisé ma carrière. Ah! vous
pensez que j'aurais dû démissionner? Rien de plus commode que de donner
des leçons de vertu et d'héroïsme...
--Langage cynique, disaient à mi-voix quelques-uns des enquêteurs.
Et moi, je dis:
--Non, il est net.
Ce n'est plus le procureur drapé dans sa rhétorique, c'est le pauvre
fonctionnaire, bien désarmé devant les puissants et qui défend son
gagne-pain.
--J'ai servi treize ministres de la justice, dit-il. Puisse ce treizième
ne pas me porter malheur! Croyez-vous que ce soit facile de vivre, de
durer au milieu d'hommes politiques qui se déchirent? Je me suis maintenu
comme j'ai pu entre ces frères ennemis.
Ah! nous ne permettons pas à nos fonctionnaires de n'être pas sublimes!
Nous voudrions qu'ils s'ouvrissent le ventre plutôt que d'obéir aux
ordres injustes que nous leur donnons! Nous le méprisons, ce
fonctionnaire sans héroïsme! Moi je commence à l'aimer. C'est un esclave,
un pauvre esclave que je vois là, sur cette chaise, tourmenté de
questions par Ceccaldi, Franklin-Bouillon, Hesse, Paul Meunier, toute une
armée. Les heures passent; ils redoublent. Mais lui, il trouve une force
nouvelle dans sa joie de proclamer combien il fut humilié.
* * * * *
Nous avons entendu les trois protagonistes, et nous ne sommes pas arrivés
à nous faire dire l'intérêt que trouvait le gouvernement à être agréable
à Rochette et à lui donner un supplément de loisir pour continuer son
brigandage. Du premier coup d'œil, on vit bien que ce ne serait pas M.
Bidault de l'Isle qui éclaircirait le mystère.
Assez empêtré de gestes, un peu sourd, portant binocle, il commence:
--Je n'ai pas dit la vérité en 1912, je vais la dire cette fois-ci:
On murmure:
--Le pauvre homme!
C'est un esclave encore. Et qui d'ailleurs ne ménage guère le premier. Il
en fait une caricature:
--M. Fabre dit dans sa note qu'il était indigné. Je ne m'en suis pas
aperçu, non plus que de ses scrupules. Il est toujours un peu vibrant. A
l'audience, quand il parle, je voudrais lui souffler: «Calmez-vous donc!»
Lui, il a trouvé tout si simple! Un jour, le procureur général, qui
représente l'intérêt public, et l'avocat Maurice Bernard, qui représente
l'intérêt de Rochette, se sont trouvés d'accord pour la remise de
l'affaire; alors il s'est accommodé à l'avis de ces messieurs. Et
pourtant, quel ennui c'était pour lui de déranger son tableau d'ordre!
quel tracas, quel surcroît de complications!
--Je n'ai pas envisagé ce qu'était Rochette, je ne m'en soucie pas, je ne
sais pas s'il a fait des opérations frauduleuses. Je ne sais pas non plus
ce qu'ont voulu MM. Caillaux et Monis. C'est de la politique. La
politique n'a pas pour moi d'importance.
On lui montre qu'il n'est plus d'accord avec ses déclarations de la
première enquête.
--C'est que je ne voulais pas contredire M. le Procureur général!
Il a beaucoup de succès. Comme un auditoire varie! Tout à l'heure on
savait mauvais gré à M. Fabre de ses humiliations, celles de M. Bidault
de l'Isle enchantent.
Un autre mot de lui qui soulève une vive satisfaction, c'est quand il
déclare avec autorité d'un de ses confrères (d'ailleurs justement
estimé):
--Ah! M. Le Poittevin! Il est si fort qu'en huit jours il a fait un
volume.
_O sancta simplicitas!_ Mais ne ferait-il pas le naïf? Ne jouerait-il pas
les Jean-Jean?
J'ai à part moi l'idée qu'entre ces deux robins, maître Bernard était un
prétexte honnête et que tous deux, Bidault de l'Isle comme Fabre, ils
comprenaient très bien de quoi il retournait.
Il retournait de sacrifier l'épargne française, l'immense peuple des
gogos, aux brigandages de Rochette, aux combinaisons du gouvernement, et
à je ne sais quelle caisse noire.
Aujourd'hui, deux maîtres et deux esclaves n'ont pas voulu nous
renseigner. Demain, quelque rayon de lumière viendra-t-il éclairer ce
cloaque où il y a du sang?
II
MONSIEUR X
(_Écrit le samedi soir 21 mars 1914._)
Il est près de huit heures, et voici seulement que nous sortons de la
séance de la Commission. Elle fut consacrée à l'audition d'une série de
magistrats qui sont venus en corps, pourrait-on dire, soutenir le
procureur général et faire bloc, ma foi, contre les politiciens. Tous,
l'un après l'autre, dans cette sorte de défilé corporatif, ils exhalent
une même plainte; ils dénoncent la pression abusive exercée sur eux et
sur la justice par le pouvoir exécutif... Mais je vais à l'essentiel. Un
nouveau personnage vient de faire son apparition sur la scène. C'est lui
qui préside le drame, c'est lui qui l'a créé, il en sait tous les
secrets. Malheureusement, il porte un masque sur son visage.
Il a surgi cet après-midi, et c'est Me Maurice Bernard qui a introduit
parmi nous ce personnage mystérieux.
Me Maurice Bernard, un Lorrain de Nancy, devenu une figure de Paris. Un
homme solide, armé d'une merveilleuse clarté d'esprit et de parole, et
qui le sait. Ah! l'avocat ne ressemble pas aux magistrats que nous avons
vu défiler hier et ce matin. Il a une autre liberté, un autre ton, une
autre allure. Il avait l'air de nous dire: «Si vous n'êtes pas
satisfaits, messieurs, de mes paroles et de mes silences, eh bien! ça
m'est égal. Je n'ai besoin d'aucun de vous. J'ai des amis et ma
conscience.»
Aujourd'hui, il s'est fait fort de son indépendance d'avocat pour
proposer à la France entière une effroyable énigme.
--Un jour, nous raconte-t-il, quelqu'un que je ne veux pas nommer vint me
trouver dans mon cabinet et me dit: «Vous pouvez demander la remise de
l'affaire Rochette au procureur général, car elle est accordée
d'avance.» Je n'y croyais pas beaucoup, car M. Fabre poursuivait Rochette
avec ardeur. Mais c'était l'intérêt de Rochette et, d'autre part, je me
sentais fatigué. Je demandai la remise au magistrat. Elle me fut refusée.
Je fus fort mécontent, non pas du refus en lui-même, mais d'avoir fait un
pas de clerc. Très peu de jours après, on vint me dire de réitérer ma
demande, et que la remise, cette fois, me serait accordée. Je refusai de
faire cette seconde démarche. On me dit qu'en ne sollicitant pas cette
remise, je mettais le procureur général dans un mauvais cas. On me pria
de vouloir bien accepter ce que j'avais refusé la veille. Enfin je cédai,
je fis la demande, et j'eus ma remise. Et même, on me la donna avec
magnanimité, à très longue échéance, sans que j'eusse pensé à la désirer
aussi lointaine.
Le voici donc posé, et qui s'avance à pas feutrés, le tout-puissant
personnage qui sait tous les secrets du drame dont il fut le principe, le
mystérieux inconnu qui, désormais, attire sur lui tout l'intérêt du
débat.
--Vous ne voulez pas le nommer, maître Bernard?
Et, par trente fois, Me Maurice Bernard répond:
--Mon honneur d'avocat m'empêche de dire son nom. Sachez, toutefois,
qu'il n'est ni un homme politique, ni un journaliste.
Je pris alors la parole.
--Maître, vous venez de créer un personnage qui entre, à cette heure,
dans l'histoire du régime parlementaire. Vous n'avez pas levé son masque.
Mais comment ne pas le reconnaître, ce visiteur que votre devoir vous
empêche de nommer, qui soigne si puissamment les affaires de Rochette,
qui n'appartient ni au journalisme, ni à la politique, et qui dispose des
ministres? Aucun doute. C'est Rochette. Rien de plus logique. Rien de
plus infamant pour nos maîtres.
Me Maurice Bernard s'est tu.
Cette apparition monstrueuse, c'est le grand fait qui domine la journée.
Après cela, qu'importe le défilé des magistrats qui sont venus pendant
des heures, successivement, certifier, en la nuançant, la véracité du
procureur général. Il y a entre eux des divergences, mais, au total
(c'était l'avis unanime), à trois ans de distance, ils s'accordent mieux
sur l'historique des faits consignés dans le document Fabre, que nous
autres, commissaires, nous ne sommes à même de le faire sur telle
déposition de la veille, quand nous n'en avons plus la sténographie sous
les yeux. Ils piétinaient, répétaient à satiété des faits devenus
indifférents, maintenant que nous savons qu'un certain Monsieur X a mis
en branle Me Bernard, le procureur et les ministres.
Au soir, dans le moment où l'on allume l'électricité, nous vîmes
réapparaître soudain, parmi nous, le mystérieux personnage. C'est M.
Monis qui se chargeait de nous le ramener.
La mise en scène, cette fois, était, au vrai sens du mot, dramatique, car
sur notre petit théâtre, je veux dire au centre de notre table en fer à
cheval, ce n'était pas comme tout à l'heure un personnage qui faisait
paisiblement sa déposition, mais deux adversaires qui s'affrontaient.
Nous avions mis en présence M. Monis et le procureur général Fabre.
Deux chaises étaient préparées. Elles parurent trop rapprochées à un
huissier prudent. Il avait vu dans les couloirs ces deux messieurs et il
jugeait que la lutte ne serait pas sportive, les champions n'étant pas de
même classe, Monis plus lourd, Fabre plus svelte. Il s'élança pour
écarter les deux chaises.
Les deux lutteurs s'assirent et commencèrent de disputer, mais sans
jamais se mesurer du regard.
M. Monis a-t-il donné un ordre? C'est l'affirmation de M. Fabre. Ou bien
a-t-il simplement donné des suggestions? C'est ce que le ministre
affirme.
M. Jaurès, paternellement, les exhortait à faire un effort pour
harmoniser leurs souvenirs.
Peine perdue, éloquence superflue! Ils se seraient plutôt dévorés.
--Si je vous avais donné un ordre, dit Monis (et rien ne respirait plus
la haine que ce dialogue pressé entre ces deux hommes qui se touchaient
presque du coude, se déchiraient avec des mots et ne se jetaient pas un
regard), si je vous avais donné un ordre, vous n'auriez eu qu'à obéir;
vous ne seriez pas revenu me voir.
--Mais je suis revenu parce que vous m'avez téléphoné! Et c'est ce même
coup de téléphone qui a bien obligé mes hésitations à cesser. Ce fut un
coup de fouet qui m'a rappelé à la réalité.
Et quelle réalité! La destitution prochaine, si l'esclave n'était pas
docile.
Mais Monis bondit:
--Jamais je ne vous ai téléphoné, ni fait téléphoner.
_Moi._--Le téléphone marche donc tout seul dans votre cabinet
ministériel, monsieur Monis?
_Lui._--Il y a toujours des mystificateurs. Ainsi, tenez, l'autre jour,
on me dit: «M. Caillaux vous demande au téléphone.» J'y vais, j'y trouve
en effet M. Caillaux, qui me répond: «Moi! mais je ne vous demande pas!
Au contraire, on m'a dit que vous m'appeliez.»
Et le pauvre M. Monis ne voulut pas démordre de cette explication
piteuse. Il n'avait pas envoyé le coup de téléphone, et il ne pouvait
pas soupçonner qui l'avait envoyé.
Holà! monsieur le ministre, vous aussi, comme Me Maurice Bernard, vous
faites surgir M. X? Car enfin, soyons net. Cette affaire de la remise à
obtenir, cet ordre ou cette suggestion que vous venez de donner à votre
procureur, n'étaient connus que de vous, du procureur Fabre et du
mystérieux X, que nous venons de voir apparaître plus haut chez Me
Maurice Bernard. Si ce n'est pas vous qui avez téléphoné ou fait
téléphoner, ce ne peut être que M. X, impatient d'obtenir ce qu'il veut.
Et, cette fois encore, nous sommes bien obligés de conclure que cet X,
cet homme masqué, qui semble chez lui au Ministère, c'est Rochette.
M. Monis ne trouve pas de son goût cette observation.
--Ah! s'écrie-t-il, vous êtes d'une ingéniosité que j'admire. J'ai posé
devant votre objectif qui n'est pas bienveillant. Le talent que vous
mettez dans les descriptions me fait plaisir, parce que je sais savourer
l'art partout où je le trouve, mais en vérité, j'admire votre
ingéniosité. Parce qu'il y a un coup de téléphone, il faut admettre que
j'ai chez moi quelqu'un qui est le mandataire de Rochette.
Et M. Monis de soulever un incident en me contestant le droit de publier
des articles.
Là-dessus, immédiatement, j'ai interrogé la Commission:
--Ai-je outrepassé mon droit?
Le président et mes collègues ont été d'avis que la question n'avait même
pas à être posée.
Que diable! dans ces ignominies il est temps que le public soit
renseigné. C'est la tâche que je me donne.
III
LES FRÈRES ENNEMIS
(_Écrit le lundi soir 23 mars 1914._)
Ce matin, je suis arrivé un peu en avance à la Commission. Nous avons
quelques minutes avant que le spectacle commence, voulez-vous que je vous
dise comment cela se passe?
Nous siégeons dans un des bureaux où se réunissent les commissions
ordinaires. Une pièce assez haute, assez grande, dont les deux larges
fenêtres donnent sur le jardin intérieur du Palais-Bourbon. Une table à
tapis vert, en forme de fer à cheval, l'occupe entièrement. Nous nous
asseyons tout autour au hasard de notre arrivée et chacun a devant soi
du papier, de l'encre, des plumes. Faute de places, les derniers venus
doivent se tenir en arrière, contre le mur, et prennent des notes sur
leurs genoux.
Dans un coin, près de la fenêtre, devant une petite table, se tiennent
quelques sténographes et le rédacteur chargé de rédiger cette analyse que
les journaux publient chaque jour. A l'angle opposé, près de la porte, se
trouve une autre petite table chargée de bouteilles d'eau, de verres et
de petits pains. De temps à autre, entre deux dépositions, nous crions:
«Fenêtre! fenêtre!» Et, pour quelques minutes, on renouvelle l'air
empesté.
Hélas! la puanteur morale est moins facile à dissiper.
A chaque fois qu'un témoin est introduit, tout le monde se lève. Le
président lui adresse un mot de courtoisie et, en face de lui, l'invite à
s'asseoir entre les deux branches que dessine notre table. Le témoin
parle sans que personne l'interrompe. Ceux des commissaires qu'une phrase
met en éveil, d'un geste se font inscrire. Quand le témoin a cessé de
parler, le président procède à l'interrogatoire, puis, selon l'ordre
d'inscription, donne à chacun de ses collègues la parole. Et pour finir,
après un remerciement du président, chacun s'étant de nouveau levé, le
témoin se retire.
O vertu des formes procédurières! ô puissance calmante de la règle! Au
fond de cette affaire, il y a un homme assassiné, il y a d'innombrables
malheureux mis à nu par un escroc, il y a des chefs de gouvernement qui
mentent avec solennité, il y a des hommes politiques qui se poursuivent
le poignard à la main. Mais les formalités brisent les mouvements de
passion, et les interminables palabres recouvrent sous des mots
l'affreuse réalité des faits. Ce qui permet aux uns de dire, quand un
détail prête à sourire, que c'est une affaire comique, et aux autres de
souligner tout ce fatras en s'écriant: «Et c'est avec ces ragots que l'on
trouble un grand et beau pays!» Mais ni les uns ni les autres n'arrivent
à dissimuler, sous une apparence de comédie parlementaire, le drame
profond qui se joue. Et celui qui maintient son regard sérieux sur ces
choses confuses ne cesse pas un instant d'y discerner un grand spectacle
d'histoire.
* * * * *
A neuf heures trente-cinq, on introduit M. Caillaux. Il entre, salue,
s'assied et trouve quelque difficulté à étaler son dossier sur une
chaise. Alors un de ses amis, se levant, lui cède sa place à la table des
commissaires, à la gauche du président. Il l'accepte, s'y va installer,
mais dans le même moment on apporte une petite table et, d'un accord
commun, il retourne à la chaise ordinaire des témoins.
Ce n'est plus le Caillaux, le personnage Louis XV, que nous sommes
accoutumés de voir. Son visage, à l'ordinaire d'une mobilité
extraordinaire, a plus de sérieux, un sérieux aigu et fort. Contre son
habitude, il lit, avec de longs arrêts, pour mettre en valeur sa pensée,
et une action très variée. Continuellement il frappe des deux mains à
plat sur la table, comme sur un piano, accompagnant et soutenant de
cette musique ses serments. Par instants, il est profondément ému, les
yeux et la voix troublés. Il a la fièvre. «Donnez-moi à boire,» dit-il à
l'huissier qui lui verse un verre d'eau. Il charge, dans un récit bien
mené, MM. Barthou et Briand et dix autres personnes. Il prend à témoin
ses amis: «N'est-ce pas, Ceccaldi?» Ah! la campagne est féroce contre
moi. Eh bien! je me défends! L'instant d'après, il pose son poignard et
redevient un conteur agréable de choses financières. Il fait une
brillante leçon sur le caractère général des affaires créées par
Rochette. Il signale leur vice et indique que ce même vice se retrouve
dans d'autres affaires créées par d'autres financiers et non poursuivies.
Le morceau est excellent de clarté pédagogique. On dirait un chapitre
d'_Eulalie ou les Finances sans larmes_.
Pour finir, avec l'élasticité et le ressort d'un danseur, il se lève,
paraît s'élancer, et déclare:
--M. le procureur Fabre prétend que le 22 mars, M. Monis lui a dit que je
désirais une remise de l'affaire Rochette, à la suite d'une conversation
que j'avais eue avec Me Maurice Bernard. Or, voici un agenda qui est tenu
très exactement pour tous mes rendez-vous. Il indique que c'est le 24
mars seulement que j'ai reçu Me Maurice Bernard.
C'est taxer d'inexactitude le document Fabre. A tour de rôle nous
examinons l'agenda. C'est un petit registre de bureau en chagrin noir. Au
24 mars, la page porte une dizaine de rendez-vous. L'avant-dernier, avec
Me Maurice Bernard.
On décide d'entendre le procureur Fabre. Mais avant de le faire entrer,
il y a suspension de séance. M. Caillaux a demandé dix minutes pour se
reposer.
* * * * *
A onze heures, entrent les deux témoins pour la confrontation. M.
Caillaux passe devant. Ils prennent place, M. Caillaux fixant assez
impérieusement le magistrat, qui, lui, ne détourne pas les yeux de
Jaurès.
Jaurès met le procureur au courant de l'agenda et le lui tend. Le
procureur sans bouger, d'un geste déférent et indifférent, indique qu'il
juge inutile d'examiner le registre.
La minute est émouvante. Si le procureur convenait de s'être trompé sur
la date, toute la troupe qui assiste de son amitié, de ses vœux, le chef
malheureux, crierait:
--Il s'est trompé sur la date: la mémoire lui a manqué; elle lui a manqué
sur le tout. Une erreur disqualifie tout le document.
Bien plus, ils reprendraient le système essayé puis abandonné par M.
Monis: le document est de fabrication récente.
Mais le procureur, avec son air triste et résigné, sous tous ces fusils,
ne bronche pas. Et de cet accent méridional, qui ne semble fait que pour
accompagner le plaisir, il répète avec douceur:
--Eh! que voulez-vous que j'y fasse! J'ai mis sur cette note, sur cet
aide-mémoire la date exacte. Dans ce premier moment, tout près de
l'entrevue, je n'ai pas pu me tromper.
Alors, Caillaux continue. Employant tour à tour, avec les ressources les
plus pathétiques, l'autorité d'un chef sur un subordonné, et les accents
d'un galant homme envers un égal, il veut arracher au malheureux
magistrat des charges contre Briand et Barthou. A plusieurs reprises,
d'un jeune élan, il se lève, le bras et la main tendus:
--Je jure que je dis la vérité!
Mais M. Fabre, toujours assis, n'a pas moins l'accent d'un homme
véridique. Sa manière terne et ferme, son sourire résigné et ses
négations constantes ne sont pas moins persuasives que la fougue et la
variété de son brillant adversaire. Sur certains points il donne
satisfaction à l'ancien ministre:
--Jamais, parlant à ma personne, vous ne m'avez entretenu de Rochette.
Et M. Caillaux, à mi-voix, de dire: «Merci, monsieur.» Il répète encore:
«Merci.» De quoi le remercie-t-il? Le procureur a toujours dit que
c'était par Monis seul qu'il croyait connaître l'intérêt de Caillaux pour
la remise du procès Rochette.
A peine M. Caillaux pense-t-il s'être dégagé une jambe qu'immédiatement
il cherche à se dégager l'autre et redevient féroce. Il envoie des coups
de poignard dans toutes les directions. A Briand, à Barthou, ailleurs, et
plus haut encore. Pour ma part, je ne comprenais pas toujours où
tendaient ces furieuses attaques, car je sais mal les secrets du sérail
gouvernemental.
Devant cette commission où sa bonne grâce et ses faveurs lui ont assuré
de longue date les plus nombreuses et les plus énergiques amitiés, vous
pensez s'il était soutenu. Ses partisans criblaient de questions le
procureur et lui firent subir, tous en même temps, dans cette longue
heure, plus de réquisitoires qu'il n'en dresse dans un semestre.
Les amateurs frémissaient de joie. Le cercle se resserrait. Toutes les
têtes étaient tendues. On faisait: «Ah! ah!» aux bons coups. C'est
Caillaux qui le tient! Non! non! le procureur le met par terre.
Quel affreux, quel injuste spectacle qui m'offense! Je ne puis pas
supporter qu'on dégrade un homme et moins encore une fonction. Et
surtout, que m'importe ces discussions qui ne changent rien au fait
principal, trop prouvé: un procès avait lieu, et le président du conseil
a voulu en parler avec le magistrat en s'appuyant sur l'autorité du
ministre des finances. Cela n'est pas douteux. Cette intrusion, à elle
seule, est un scandale. La justice n'existe qu'à la condition qu'aucune
espèce de puissance n'intervienne auprès du juge.
* * * * *
Après sa déposition, M. Caillaux, sorti de notre salle, dit à l'huissier
dans le couloir:
--Appelez monsieur Ceccaldi!
Ceccaldi arriva au trot. L'autre l'entraîna dans l'embrasure d'une
fenêtre, et les deux hommes debout, se tenant par la taille, causèrent,
la bouche contre l'oreille. Ainsi enlacés et chuchotants, ils demeurèrent
là, plusieurs minutes, immobiles, au milieu du va-et-vient des curieux.
Pour finir, Caillaux, resserrant encore l'étreinte, embrassa Ceccaldi:
--C'est bon un ami, dit-il.
* * * * *
Vers le soir, notre cinématographe nous ramène Me Maurice Bernard,
toujours pareil à lui-même et toujours peu disposé à soulever le masque
de M. X..., sous lequel il n'est que trop facile de deviner le
tout-puissant Rochette.
En vain Jaurès l'adjure:
--Quel est-il donc, ce monsieur X..., qui est venu vous dire: «Maître
Bernard, demandez une remise, vous l'aurez. Marchez, la voie est libre?»
Me Bernard, les bras croisés, écoute, soupire, regarde le sol, le
plafond, et laisse couler une éloquence contre laquelle il m'a tout l'air
mithridatisé.
Maintenant, c'est son tour de bien parler. Il affirme froidement qu'il
est, lui aussi, rempli d'émotion. «Toutefois, dit-il galamment à Jaurès,
c'est une émotion moins débordante que la vôtre.» Il s'attache surtout
dans la vie à la solidité morale des principes. Et c'est pour lui un
principe intangible que le respect du secret professionnel.
J'admire ces deux âmes oratoires, mais je n'espère pas que de leur choc
jaillisse la lumière.
En vain appelle-t-on Caillaux à la rescousse. Ces messieurs se retirent
et font place à Briand, sans que nous connaissions le secret de
Polichinelle.
A cinq heures et demie, M. Briand commence de parler. Une parfaite
simplicité de ton, qui ne prête à aucun commentaire. A peine un peu de
pâleur. Il entame sur le champ un long récit très clair de son rôle dans
toutes les phases de cette interminable affaire Rochette. Il nous
confirme l'authenticité du document Fabre, et il ajoute qu'à ses yeux
cette note n'était pas une pièce de chancellerie, qu'elle ne se
rattachait officiellement à aucun dossier et que, d'autre part, lui et
Barthou avaient énergiquement pesé sur leur ami Calmette pour qu'il ne la
publiât pas:
--Gaston Calmette, pour qui j'avais la plus grande amitié, et de qui je
respecte la mémoire, nous avait donné, à l'un et à l'autre, sa parole
d'honneur de ne pas publier cette pièce dont il s'était, je ne sais
comment, procuré une copie, et je suis sûr que ce parfait honnête homme
n'eût pas manqué à sa parole.
Et ses deux mains jouant, tantôt ouvertes, tantôt fermées, sur le buvard
de sa table, il avait l'air de nous raconter une histoire du boulevard,
quand tout d'un coup nous nous sommes aperçus que nous entrions en plein
Byzantinisme, dans l'Histoire secrète de Procope. Qui n'aimerait cette
manière sobre jusqu'au grisâtre de raconter des choses sinistres? Depuis
le matin nous voyions donner des coups de poignard. Celui-ci ne s'en
priva guère. Mais ceux qu'il tuait, en deux tours de main il les mettait
à nu. C'était superbe et affreux.
Voici quelques échantillons de la manière.
Quand M. Briand eut reçu du procureur général le document, il se hâta
d'en donner quelques indications au Conseil des ministres, car il n'eût
pas voulu garder pour lui seul ce qui devait légitimement intéresser ses
collègues. Dans la suite, il eut l'occasion d'en dire quelques mots à M.
Caillaux et à M. Monis,--ce pauvre M. Monis, à la mémoire toute courte,
qui oublia absolument cette communication, comme on l'a bien vu dans la
séance publique. Là-dessus, M. Caillaux, pris d'émulation, voulut, tout
comme M. Briand, avoir son petit document Fabre. Il fit venir à son
cabinet le procureur général, et le pria de lui faire certain récit sur
le rôle qu'aurait joué M. Briand dans l'arrestation de Rochette.
Cependant il avait posté derrière un rideau son secrétaire qui, au
départ, rédigea et livra à son patron le procès-verbal de l'entrevue. Tel
est le récit de M. Briand qui ajoute: «J'en fus informé par une personne
que M. Caillaux lui-même chargea de m'avertir pour m'inviter à me tenir
tranquille.»
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand j'entends de pareilles
histoires, je tâte mes poches pour savoir si j'ai toujours ma montre, mon
porte-monnaie et mon portefeuille.
Ah! cette déposition de Briand! Quel jour sur la vie des ministres à ce
moment de la troisième République! On s'explique la tristesse, le
désabusement de ce procureur général, qui est venu d'Aix-en-Provence, où
il collectionnait les œuvres de Mistral, pour vivre cette vie infernale
entre ces politiciens qui aiguisent sur son crâne leurs couteaux!
IV
LES TROIS FILS DE LA LOUVE
(_Écrit le mardi soir 24 mars 1914._)
Maintenant, c'est le tour de Barthou.
Qu'il entre, qu'il s'explique, le traître, et tous les hommes de Caillaux
piétinent d'impatience guerrière.
Qu'ils le détestent! En leur cœur est toujours vivante la séance
publique du 17 mars, la séance où le document Fabre apparut à la lumière.
Si nous voulons ressentir ce qui se passe en eux, ranimons en nous ces
images d'il y a huit jours.
Monis venait de nier largement, nettement, qu'il connût le document, et
qu'il eût pesé sur le procureur Fabre. Doumergue s'était écrié: «C'est
aux accusateurs d'apporter la preuve; on n'a rien prouvé.»--«J'ai vu le
document,» avait dit crânement Delahaye.--«L'original ou la copie?»--«La
copie.» Tous alors de le chasser de la voix et du geste. L'allégresse de
la majorité se répandait avec fureur. C'était une danse du scalp: «On ne
veut plus écouter... Vous n'avez qu'à descendre de la tribune... Nous
sommes édifiés.» Mais soudain un socialiste a une idée: «M. Barthou
pourrait peut-être nous fournir quelques éclaircissements?» L'autre se
dresse: «Me voici!» et s'en va vers la tribune, d'où Delahaye, en hâte,
descend, comme un artificier, sa mèche allumée, décampe.
M. Barthou prit la parole. Son récit est aujourd'hui fameux: «Le
procureur général Fabre, dit-il, a raconté qu'il avait été victime d'une
pression de M. Monis. Il en a dressé un procès-verbal.» Et ce disant, de
sa poche gauche, avec le geste le plus aisé, il tire un papier proprement
plié qu'il pose sur la table de la tribune: «Voici le document, voici
l'original.»
Des poings tendus le menacent: c'est lui qui a fait la campagne du
_Figaro_! Et dans les couloirs, après la séance, tous disaient: «Nous le
traînerons devant une Haute Cour.»
* * * * *
Telle était la fureur le 17. Huit jours ne l'ont pas apaisée. Mais trêve
de souvenirs. Louis Barthou vient d'entrer dans notre bureau de la
Commission d'enquête. Levons-nous tous. Asseyons-nous. Il commence de
parler, ce petit homme aux yeux fatigués. Il n'a pas l'air d'un saint
Sébastien. C'en est un, pourtant! tout transpercé par les regards et les
mille flèches silencieuses des fidèles archers de Caillaux. «Le voilà,
disent-ils, celui d'où nous vient tout le mal! Gare au défaut de sa
cuirasse!»
Mais pour débuter, c'est lui, l'audacieux Béarnais, qui hardiment prend
l'offensive.
--Moi! j'aurais fait la campagne du _Figaro_! Allons donc! je l'ai
empêchée, il y a deux mois. Sur la sollicitation de M. Doumergue et de M.
Caillaux, j'ai convaincu M. Calmette d'abandonner les armes terribles
qu'il avait en main.
Quelles armes? Des dépêches mortelles pour M. Caillaux, et qui concernent
la politique étrangère.
Il dit, et, sans laisser à l'adversaire le temps de respirer, il lui
porte une nouvelle botte:
--Je tiens de M. Caillaux lui-même la raison pour laquelle il a demandé à
M. Monis d'obtenir la remise de l'affaire Rochette: Rochette avait la
liste des frais d'émission relatifs à ses entreprises, et menaçait de la
publier.
Quelle révélation!
Vous pensez bien qu'elle ne resta pas cinq minutes enfermée dans notre
bureau. Avec la rapidité d'une bombe, elle alla faire explosion au milieu
des journalistes et des députés. Ah! ah! disaient-ils, nous nous en
doutions. Les puissants de ce monde subventionnés par Rochette, pour
n'être pas dénoncés, ont pressé sur Caillaux et Monis!
Nous écoutons Barthou. Nous ne bougeons plus. Cependant il continue et
profite de la prise qu'il a sur son auditoire pour nous expliquer le plus
délicat de son affaire, à savoir comment il est entré en possession du
document Fabre.
--J'ai été un peu embarrassé par ce document d'un caractère imprévu. Je
voulais le verser à la direction des affaires criminelles. «Non! m'a dit
Briand, gardez-vous-en bien. C'est un document qui m'a été remis
personnellement.--Que faut-il que j'en fasse?--Vous le passerez à votre
successeur!»
Son successeur! s'écrièrent en chœur les archers de Caillaux. Il l'a mis
dans sa poche!
O scandale! ô mes frères! Voilons-nous le visage. Et sous le voile nous
nous répétons cette histoire d'un Ministre bien connu qui, le lendemain
de sa chute, sur ses épaules encore meurtries, emportait quarante
kilogrammes de documents secrets. Il fallut que les huissiers et les
commis l'arrêtassent. Il allait déménager tout le ministère!
--J'ai fait observer à M. Briand, poursuit Barthou imperturbable, que ce
n'était pas un document de chancellerie. La meilleure preuve est qu'il
n'est pas enregistré, comme je voyais de graves inconvénients à le faire
passer de main en main, je l'ai gardé. J'ai pensé un instant à le brûler.
Heureusement que je n'en ai rien fait! Que ne dirait-on pas aujourd'hui?
Je gardai donc le document, considérant que j'en étais dépositaire envers
M. Briand. Je l'ai toujours refusé à ceux qui me le demandaient. Quand
mon ami Gaston Calmette, qui l'avait eu je ne sais d'où, a eu l'intention
de le publier, je l'ai supplié de n'en rien faire. Et j'y suis parvenu,
grâce à l'appui que m'a donné dans le même sens M. Briand.
Pour faire face aux murmures que soulève sa déclaration chez ses
adversaires, M. Barthou, une fois encore, prend à partie M. Caillaux. Et
il reprend l'ignoble histoire du rideau:
--Je reçus un jour Me Maurice Bernard, qui m'apprit que M. Caillaux
venait de lui dire: «Ils ont leur procès-verbal, moi aussi, j'ai le mien.
Le procureur général Fabre m'a raconté chez moi, dans quelles conditions
MM. Barthou et Briand lui avaient donné l'ordre de mentir devant la
Commission d'enquête. Et, tandis que M. Fabre parlait dans mon cabinet,
j'avais deux personnes dissimulées derrière les portières qui ont tout
entendu et qui en ont dressé un procès-verbal.»
Voilà des histoires à dégoûter de tous nos politiciens, mais bien propres
à faire de Barthou un petit Saint-Jean à côté de Caillaux! Elles eurent
l'effet qu'il en espérait, un effet calmant, lénifiant, sur ses âpres
ennemis.
Ah! tous les membres de la Commission n'étaient pas satisfaits! Beaucoup
étaient irrités, d'une irritation longue et accumulée, et plus encore de
ne pas trouver le moyen de satisfaire leur haine. Mais ce malin Béarnais,
bien à l'aise, trouvait autant de vérités désagréables à entendre qu'on
lui posait de questions difficiles à résoudre, et les envoyait tout droit
comme des pelotes sur le mur du fronton. O miracle d'un souple joueur! Ce
fut une matinée charmante, à la française. Tel est l'art subtil et
familier des compatriotes du bon roi Henri IV.
Je le répète, un charmant travail bien français, mais tout de même d'une
philosophie un peu courte. Sans doute, quand on est au mur de la pelote
basque, ce n'est pas le temps de philosopher. Mais si l'on a l'honneur de
tenir le rôle, le grand rôle de vengeur de la morale publique, que
diable! il faut le savoir! Non, Barthou, ce n'est pas pour honorer la
mémoire de Calmette, pour riposter à Caillaux, que vous avez porté
courageusement à la tribune le document Fabre, c'est pour dénoncer et
empêcher à l'avenir l'intrusion de la politique dans l'exercice de la
justice.