III

Bien que Mme Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la

fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle

le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait

appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ses

griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être;

pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant

d'années elle avait redouté et maudit.

Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le

lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un

changement que les observations que son mari et sa fille ne lui

épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais

produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était

un autre homme.

Aussi, quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et

elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si

vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance

impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un

refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait

particulièrement délicat.

Bien que de son côté il put lui aussi les considérer comme des voleurs

d'héritage, il n'avait, en toute justice aucun reproche fondé à leur

adresser, ni au mari, ni à la femme, ni à la fille: ni l'un ni l'autre

n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps,

avait été sienne; il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité

seule avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles

personne n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre

responsables d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les

complices de la mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui

on ne pouvait éprouver que de la sympathie, comme la fille était une

très jolie et très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus

jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou

lui eût permis de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi,

convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait

prendre pour de la rancune et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins

qu'il n'éprouvait à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments;

désappointé qu'on n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait,

oui, il l'avait été, et même vivement, très vivement, car il n'était pas

assez détaché des biens de ce monde pour supporter, impassible, une

pareille déception; mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa

place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'était point, et ne

voulait pas, conséquemment, qu'on put supposer qu'il le fût.

Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui

appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.

--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans

les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.

Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux

de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le

capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir

quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée:

assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère,

comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il

en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans

les meilleures dispositions pour répondre aux questions que Mme Barincq

lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.

C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et

l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'entant montrait ce que

serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les

exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des

prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemples aux maîtres de

gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, ouvert, généreux,

n'ayant qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient

légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait

jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur

internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins

étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx

qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de

douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à

l'arrivée du capitaine à Bayonne.

Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et

aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme

de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une

supériorité qui lui avait fait une célébrité: l'escrime et l'équitation

aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze

lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller

de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte

romaine, la lutte à mains plates, qui avait établi surtout sa

réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque

Molier, avec Pietro, qui est reconnu parmi les professionnels comme le

roi des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et

l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette

musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens

du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un

ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Thouloureux,

autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une

séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de

cheval ou de course à pied.

Mme Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle

interrompit:

--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se

pratique dans les foires?

--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus

maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui

donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le

Pelletier ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu

partout; des amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les

exercices physiques, pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en

faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de

ces amateurs.

--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.

--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des

plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble

de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse,

l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle

celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.

--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de

M. d'Arjuzanx, dit Anie.

--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier

quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux

qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices.

D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe

le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses

proportions et lui donner son maximum de beauté: tandis que les autres

détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un

organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à

l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes

arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont

servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.

--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et

surtout le Narcisse, dit Anie.

Tout cela étonnait Mme Barincq, et ne répondait pas à ses préoccupations

de mère, elle voulut donc préciser ses questions.

--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.

--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une

écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de

d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui

coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car

il n'a aucun souci des choses d'argent.

Volontiers, Mme Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de son

caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son avenir;

mais Anie détourna la conversation, et sur la maintenir sur des sujets

qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser

supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur

le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.

L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle

n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée,

c'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa

mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir

pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il était acceptable; les

avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune

lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un

mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au

devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.

Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus

avec sa mère très franchement.

--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un

jeune homme sans que tu t'en fâches? dit celle-ci surprise.

--Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait

que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la

fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la

misère? riche d'argent laisse-moi l'être de dignité.

Mais ces observations n'empêchèrent pas Mme Barincq de persister dans

son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.

--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de

raisons pour le fuir.

--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,

c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire

comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.

L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891 · 第 21 / 23 题