ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

[Illustration.]

En effet, les deux jeunes gens revenaient sur leurs pas.

--Cette fois nous allons bien voir, dit Mme Barincq, s'il affecte de ne

pas te saluer.

Il fit plus que saluer; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un

mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et

tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à

la main, en s'inclinant devant Mme Barincq et Anie:

--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me

permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour

laquelle je voulais vous écrire?

--Je suis tout à votre disposition.

--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes

visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent:

deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des

vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous

prie de me pardonner de ne pas l'avoir encore fait.

--Ces objets ne nous gênent en rien.

--Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitté Bayonne peu de

temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette

semaine; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer

chercher le jour que vous voudrez bien me donner.

--Nous rentrons lundi.

--Mardi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.

--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer

par Manuel.

--C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres

qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout

ce qui touche aux livres Manuel n'est pas très compétent.

--Votre ordonnance l'est davantage?

Le capitaine sourit:

--Pas beaucoup.

--Alors?

--Évidemment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en

commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous

renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.

--Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la

peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, Mme

et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.

Le capitaine hésita un moment, regardant Mme Barincq et Anie.

--Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit

Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.

Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine.

--Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.

Comme il allait se retirer, après avoir salué Mme Barincq et Anie,

Barincq lui tendit la main.

--A mardi.

Le capitaine rejoignit son compagnon.

C'était l'habitude de Mme Barincq d'interroger sa fille sur toutes

choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les

impressions qu'elle recevait.

--Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de

quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu

ne l'as pas remarqué.

--Je le trouve très bien.

--N'est-ce pas? dit Barincq.

--Que vois-tu de bien en lui? continua Mme Barincq.

--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien

timbrée, ses manières sont faciles et naturelles; la physionomie respire

la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand

j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre

ni mieux que celui-là.

--Es-tu satisfaite? demanda Barincq à sa femme; si tu voulais un

portrait, en voilà un.

--On dirait qu'il te fait plaisir.

--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais

encore je le plains.

--La voix du sang.

--Pourquoi ne parlerait-elle pas?

--Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que

cette certitude n'existe pas.

--Voilà précisément qui rend la situation intéressante.

Anie les interrompit:

--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.

--Que peut-il vouloir encore? demanda Mme Barincq.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la

main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:

--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous

être présenté.

--J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point,

excuserait ce désir, dit le baron.

--Vous êtes le fils d'Honoré? demanda Barincq.

--Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de

Sixte; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels, que j'ai

cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi

qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.

Ce fut Mme Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir: des

chaises furent apportées par le capitaine, et un cercle se forma.

Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de

collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de

Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et, à mesure que les

femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur

cabines, il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur

elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent,

et quand elles lui manquèrent, il tira d'un carnet toute une série de

petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent

sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les

photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus

drolatiques encore: il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs

dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale,

comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient

rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur

invraisemblables.

--Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.

--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.

Ce fut Mme Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus

gracieux, fière du succès de sa fille.

Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne

répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant

toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant

lui-même M. et Mme de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir

voir son vieux château de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire

le voyage dans la journée sans fatigue.

--Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle? demanda-t-il à

Anie.

--Oui.

--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de

ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les

deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité, ce n'est

pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par

Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque; pour le

reste, vous reconnaîtrez: très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y

a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis,

vous verrez mes vaches.

--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en

moyenne? interrompit Mme Barincq qui, à force d'entendre parler de lait,

de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de

betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la

matière.

Le baron se mit à rire:

--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.

--A Ourteau, continua Mme Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne

de 1,500 litres.

--Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux

confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit

guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères; mais, si

pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites,

et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une assez courte

distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.

--Il y a des courses? dit Barincq.

--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.

--Certainement nous irons, dit Mme Barincq avec empressement; nous

n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu

parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.

L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à

l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en

une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait

perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se

lever.

A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que Mme Barincq rapprocha

vivement sa chaise de celle de sa fille:

--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.

--Qui? demanda Anie.

--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx?

--Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.

--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie;

nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un

mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en

paix de cette liberté.

--Je ne peux pourtant pas fermer mes yeux à l'évidence, et il est

évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est

cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne

lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien;

c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés

d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.

--De là à penser au mariage, il y a loin.

--Pas si loin que tu crois.

Cessant de s'adresser à sa fille, elle se tourna vers son mari:

--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?

--Je n'en sais rien.

--Quelle était celle du père?

--Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.

--Et sa situation?

--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille

noblesse de la vicomté de Tursan; un d'Arjuzanx a été l'ami d'Henri IV;

plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.

--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où

certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient

mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.

L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891 · 第 20 / 23 题