IV

Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très

suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est, sur les

routes qui aboutissent à son clocher, une procession de voitures dans

laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage

dans la contrée; le long des haies vertes festonnées de ronces et de

clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à

la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur

les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou

bleue; et, si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de

paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie

aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.

Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues

pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle Hôtesse_, il se

produisit un mouvement de curiosité dans la foule: car, si les

charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau

était un événement dans le village.

Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient

les rumeurs: c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en

sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes

établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des

landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les rayons

d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes blanches,

elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. Leur

simplicité était tout à fait primitive: des gradins en bois brut, et

c'était tout; les premières avaient le soleil dans le dos, les petites

places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition était

d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour

faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.

--Certainement, nous allons être rôtis, dit Mme Barincq en s'installant

au premier rang.

Après dix minutes elle en était encore à chercher un moyen pour échapper

à cette cuisson quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la

tribune; en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au

soleil ni à la chaleur.

--Voilà le baron, dit-elle à Anie.

--Ne comptais-tu pas sur lui?

Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à son

idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le rencontrer.

--Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que

nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte

distance pour en voir une.

--Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La

journée sera, je le crois, intéressante: les bêtes sont vives, et les

écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean,

Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs

qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.

--Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur? demanda Mme

Barincq.

--L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et,

au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur

lui-même et la vache passe sans le toucher: il l'a écartée, ou plus

justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme

l'écarteur, mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous

allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou

fourrés dans un béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants

que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous

autres Landais ils ne valent pas un bel écart: le saut est fantaisiste,

l'écart est classique.

--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses? demanda Mme

Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait cependant

provoquées.

--Je ne crois pas; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.

--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder à

dîner cette semaine, c'est un homme aimable.

--Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.

--Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive

affection, continua Mme Barincq curieuse d'obtenir des renseignements

sur les relations qui avaient existé entre le capitaine et celui qu'on

lui donnait pour père.

Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se

contenta de répondre par un sourire vague.

--Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit Mme Barincq, elle ne

peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.

Le baron accentua son sourire.

--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme

on le dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.

Comme le baron ne répondait pas, elle insista:

--Pensez-vous que telle ait été son espérance?

--Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien

entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis

affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si,

comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que

j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché

en rien: il est au-dessus de ces choses.

--Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il

est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec

lesquelles on fait le type du parfait soldat.

--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type était vrai hier, il

n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.

--Je ne comprends pas bien.

--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas

les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques

années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale

chez l'officier, comme le mariage était l'exception; et, à cette époque,

le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce

parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses

ambitions dans la fortune. Mais le mariage,

[Illustration.]

maintenant si fréquent dans l'armée, a changé ces moeurs. En se voyant

demandé par les familles riches, et même poursuivi, l'officier a accordé

à l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils

ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle

d'une jolie fille:

«Ça apporte?» La fortune, en s'introduisant dans les régiments, a créé

des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait pas

il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce nouveau

type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu

de temps, aura complètement changé l'esprit et les moeurs de l'armée; et

bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui double sa

valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la fortune ne

sera pour lui que l'accessoire.

--Alors, c'est tout à fait un héros? dit Anie.

--Tout à fait.

--On peut donc admettre, continua Mme Barincq, revenant à son idée, que

la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été trop

douloureuse?

--On peut le croire.

Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita

de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec

rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie, ce

n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait

plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure

qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves,

cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de

la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours

bleu, était cordonnier: et celui-là, de si noble tournure, tonnelier!

Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune

dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune

dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un

trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux;

sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur qu'elle

aperçoit: il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tête

pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même et

elle passe sans l'atteindre; l'élan qu'elle a pris est si impétueux que

ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur un

autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des

applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de

la bête.

L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en

face: l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite; point de

_picador_ pour fatiguer le taureau: point de _chulos_ avec leurs

_banderilleros_ pour l'exaspérer; point de _muleta_ pour l'étourdir et

derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise; l'homme n'a

d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'oeil, son courage et

son agilité; la bête n'a pas de traîtrise à craindre: au plus fort des

deux, c'est un duel.

Il arriva une heure où l'entrain des écarteurs faiblit; la chaleur était

lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler

encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée; la

fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui, précisément

parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que

c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer

avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches

du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à provoquer

les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne trouva

personne devant elle: c'était une petite bête maigre, nerveuse, au

pelage roux truité de noir, au ventre ovale, n'ayant pas plus de mamelle

qu'une génisse de six mois: sa tête fine était armée de longues cornes

effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur qui

disait sa réputation.

--La Moulasse!

Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle: voyant

les écarteurs espacés ça et la le long du pourtour, elle se rua sur le

premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en moins de quatre secondes

elle eut fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de

cornes, et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au

plus vite, à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses:

cela fait, elle revint au milieu de la piste et mit a creuser la terre

qui sous ses sabots nerveux volait autour d'elle.

--Saint-Jean! Boniface! criait la foule, chacun provoquant celui des

écarteurs qu'il préférait.

Mais aucun ne parut pressé de descendre; Saint-Jean regardant Boniface

qui regardait Orner.

--A toi!

--Non, à toi!

En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire:

--Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais,

dit-elle.

C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les

arrêta au passage:

--Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.

Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains

sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.

Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense

s'éleva: on l' avait reconnu, et on l'acclamait.

--Le _baronne!_

Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,

c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir

cette lutte allumait un délire de joie.

--Le baronne! le baronne!

Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait,

curieux, enthousiasmé; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait

les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait

se passer.

Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans

cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir; le veston

boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les

deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue

provoqua la vache.

Instantanément elle fondit sur lui: l'attention était frénétique; on ne

respirait plus; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la

vache sur le sable; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la

tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et

elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée; au lieu

de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint

sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours

avec la même justesse, la même sûreté.

La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement

envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en

même temps ils s'y étaient abattus: provoquée de divers côtés, la

Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour

reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec

des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les

battements de pieds.

--Quelle émotion vous nous avez donnée! dit Mme Barincq en le

complimentant.

--Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne

courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.

Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un

écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la

ceinture qui le serrait à la taille; on se jeta sur elle, et il retomba

sur ses pieds pour se sauver en boitant.

--Vous voyez, dit Mme Barincq, le premier moment d'émoi calmé.

--C'est un maladroit.

--Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire? dit Mme

Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les

trois installés dans leur landau.

--En quoi?

--En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.

--Cela ne m'a pas plu du tout.

--Tu as eu peur?

--Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son

rang de se donner ainsi en spectacle.

_A suivre._

Hector Malot.

[Illustration.]

[Illustration couleur: PEINT PAR PINCHART.

AU PIGEONNIER.]

[Illustration couleur: PEINT PAR BOURGAIN.

LES PREMIERS GALONS.]

[Illustration: PEINT PAR ACHILLE FOULD.

MORTE-SAISON.]

[Illustration: PEINT PAR BOURGAIN.

PORTRAIT A CINQUANTE CENTIMES.]

L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891 · 第 22 / 23 题