Dès le matin, les paysans des deux sections de la commune étaient réunis
devant l'église. Les vieux et les infirmes voulaient se traîner au
chef-lieu de canton, qui est à six kilomètres. Mon fils fait atteler
pour eux un grand chariot qu'on accepte, et il s'en va à pied avec les
jeunes. Sur la route, on rencontre les autres communes marchant en ordre
avec leurs vieillards conduits par les voitures des voisins, qui, sans
s'être concertés, ont tous eu l'idée de fournir des moyens de transport,
et de se servir de leurs jambes plutôt que de laisser un électeur privé
de son droit. Pas une abstention! Ce vote au chef-lieu de canton a paru
une espèce de défi qu'on a voulu accepter.--Dans la journée, on vient
nous dire que tout est calme, qu'il n'y a pas eu l'ombre d'une querelle,
et notre village rentre sans avoir manqué à sa parole.
Les journaux confirment la démission Gambetta, et annoncent l'arrivée à
Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris.--Je reçois de
Paris une première lettre par la poste; mais, comme les Prussiens
veulent lire notre pensée, on ne se la dit pas et on est moins bien
informé que par les ballons.
Jeudi 9 février.
J'ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait
été cloué à un bureau de dépouillement. La liste _libérale_ l'emporte
jusqu'ici chez nous dans la proportion de cent contre un.
On m'assure que les choix de notre département sont réellement libéraux
et même républicains, qu'en tout cas ils ne sont nullement
réactionnaires. Dieu veuille qu'il en soit ainsi dans toute la France,
et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l'irritation
produite dans les masses par la tentative d'étouffement du vote. J'ai de
l'espérance aujourd'hui; notre pauvre France a appelé le bon sens à son
aide, et elle est disposée à l'écouter. Ce n'est pas une majorité
restauratrice que le bon sens demande, c'est une majorité réparatrice.
Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre? Je ne
le crois pas; mais, s'il est constaté qu'elle les a encore, espérons
qu'elle ne sera pas lâche et qu'elle usera de ce pouvoir et de ces
moyens.
Quoi qu'il arrive, l'équilibre rompu entre la France et son expression
va se rétablir. C'était la première condition pour nous rendre compte
de notre situation, qu'on nous défendait de connaître et que nous
allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les
principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges; il
était temps de se rappeler qu'ils n'appartiennent pas plus à un parti
qu'ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la
Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de
reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne
peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter.
Ce n'est pas parce que l'Empire en a disposé par surprise qu'une
république a le droit d'agir de même et de sacrifier l'homme à l'idée,
l'homme fût-il stupide et l'idée sublime.
Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l'élan miraculeux des
guerres patriotiques. D'ailleurs les choses de fait sont entrées dans
une nouvelle phase de développement. En même temps que la science
appliquée à l'industrie nous donnait l'emploi de la vapeur, de
l'électricité, et tant d'autres découvertes merveilleuses et fécondes,
elle accomplissait fatalement le cercle de son activité, elle trouvait
des moyens de destruction dont nous n'avons pas pu nous pourvoir à
temps, et qui ont mis à un moment donné la force matérielle au-dessus de
la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n'est rien de
plus. L'homme qui eût pu rendre immédiatement applicable un engin de
guerre supérieur à tous les engins connus eût plus fait pour notre salut
que tout un parti avec des paroles vides et un système d'excitations
inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà parlé d'un _rempart de
poitrines humaines_, parole féroce, si elle n'eût été irréfléchie. Les
poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les
traverse, et jamais un ingénieur militaire ne les assimilera à des
moellons. L'homme de coeur ne peut entendre les métaphores de
l'éloquence sans éprouver un déchirement profond. Le paysan, à qui on
prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang,
a raison de ne pas aimer les avocats.