A présent que les communications régulières sont rétablies ou vont
l'être, je n'ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la
vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et
à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l'isolement
plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il
n'était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l'effet du
contre-coup des événements extérieurs. Très-peu parmi nous ont eu durant
cette crise le triste avantage de la contempler sans égarement d'esprit
et sans catastrophe immédiate. Je dis que c'est un triste avantage,
parce que, dans cette inaction forcée, on souffre plus que ceux qui
agissent. Je le sais par expérience; en aucun temps de ma vie, je n'ai
autant souffert!
Je n'ai pas voulu faire une page d'histoire, je ne l'aurais pas pu;
mais toute émotion soulevée par l'émotion générale appartient quand même
à l'histoire d'une époque. J'ai traversé cette tourmente comme dans un
îlot à chaque instant menacé d'être englouti par le flot qui montait.
J'ai jugé à travers le nuage et l'écume les faits qui me sont parvenus;
mais j'ai tâché de saisir l'esprit de la France dans ces convulsions
d'agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le coeur pour
savoir si elle est morte.
On ne peut juger que par induction, je tâte mon propre coeur et j'y
trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n'est pas l'espoir, c'est
toujours la foi, et si ce n'était même plus la foi, ce serait encore
l'amour; tant qu'on aime, on n'est pas mort. La France ne peut pas se
haïr elle-même, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu'on
aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle
n'a su faire ni l'un ni l'autre, quelque espérance que nous ayons fondée
sur ce gouvernement, quelques sympathies qu'il ait pu nous inspirer ou
qu'il nous inspire encore, accusons-le plutôt que de condamner la
France. Repoussons avec indignation le système de défense de ceux qui
nous disent qu'elle est perdue, parce qu'elle n'a pas voulu être sauvée.
Ce serait le même mensonge qui a été prononcé à Sedan lorsqu'on nous a
lâchement accusés d'avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut
plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu'elle a été
bonapartiste, c'est un blasphème. Elle a proclamé la république à Paris
avec un enthousiasme immense, elle l'a acceptée en province avec une
loyauté unanime. Le premier cri a été partout:
--Vive la patrie!
Et tout le monde était debout ce jour-là. La France de toutes les
opinions a offert ou donné sans hésitation le sang qu'elle avait dans
les veines, l'argent qu'elle avait dans les mains. Le paysan le plus
encroûté a marché comme les autres. Les sujets les plus impropres aux
fatigues s'y sont traînés quand même, des mères ont vu partir leurs
trois fils, des fermiers tous leurs gars; des hommes mariés ont quitté
leurs jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept ans de service
ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitté
avec orgueil leurs affections et leur bien-être, des industriels, des
savants et des artistes qui ont fait si bon marché de leurs précieuses
vies, et qui se sont volontairement dévoués, des jeunes gens engagés
dans des carrières honorables ou lucratives qui ont tout sacrifié pour
servir la grande cause: je parle de ceux qu'on accuse, qu'on méconnaît
et qu'on méprise, je parle des ignorants et des simples qui croyaient
encore à l'empereur trahi, vieille légende des temps passés, et qui
n'aimaient pas du tout la République, parce que _rien ne va sans un
maître_. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d'esprit
qui est allé se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim
et de misère dans la neige et la boue des campements. Si Jésus revenait
au monde, il écrirait avec notre sang sur le sable de nos chemins:
«En vérité, je vous le dis, celui-ci, qui ne comprend pas et qui marche
avec vous est le meilleur d'entre vous.»
Finissons-en avec ces récriminations contre l'ignorance, avec cette
malédiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces désirs ou
ces menaces de méconnaître son autorité. La paix est maintenant
inévitable, l'exaltation de parti la repousse et cherche à nous
entretenir d'illusions funestes. Elle a promis ce qu'elle n'a pu tenir,
elle ne veut pas en avoir le démenti, elle sacrifierait des millions
d'hommes plutôt que de s'avouer impuissante ou impopulaire. Il est temps
que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le différend, il
le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la
Prusse, et un homme nu, blessé, héroïque, la France militaire. Cet
homme, exaspéré par l'inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette en
désespéré sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme! place
entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta lourde main, plus
solide que tous les engins de la royauté. Arrête le vainqueur et sauve
le vaincu, dût-il te maudire et t'insulter. Tu veux qu'il vive, toi,
paysan qui par métier sèmes la vie sur la terre. Tu veux que le blé
repousse, et que la France renaisse. Voici tantôt le moment de ressemer
ton champ gelé. On va crier que tu as tué l'honneur. Tu laisseras dire,
toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celui-ci.
L'ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point
d'honneur, et que tu te trouves là, dans les situations extrêmes, pour
trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles!
Et à présent faisons une fervente prière au génie de la France.
Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la
notion du droit! Il est si clair et si précis, ce droit acquis et payé
si cher par nos révolutions! Liberté de la parole écrite ou orale,
liberté de réunion, liberté du vote, liberté de conscience, liberté de
réunion et d'association,--que peut-on vouloir de plus, et quelles
théories particulières peuvent primer ces droits inaliénables? N'est-ce
pas donner l'essor à toutes les idées que d'assurer les droits de la
discussion? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un
véritable attentat contre l'humanité que la conspiration et
l'usurpation, de quelque part qu'elles viennent?
L'orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrôle de tous: sachons
distinguer les vanités exubérantes des convictions sincères, n'imposons
silence à personne, mais apprenons à juger, et que l'abandon soit le
châtiment des écoles qui veulent s'imposer par la voie de fait, l'injure
et la menace. Ne subissons l'entraînement ni des vieux partis ni des
nouveaux. Le véritable républicain n'appartient à aucun, il les examine
tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais être
arrêtée systématiquement, car l'intelligence qui ne fonctionne plus est
une intelligence morte; qui n'apprend plus rien ne compte plus.
Observons le rayonnement des idées nouvelles à mesure qu'elles se
produiront, et sachons si elles sont étoiles ou bolides, c'est-à-dire
éclosion de vie ou débris de mort. La France a le sens critique si
développé et tant d'organes éminents de cette haute puissance, qu'il ne
lui faudra pas beaucoup de temps pour s'éclairer sur la valeur des
offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, à
la condition d'être loyale et sérieuse, fera aisément justice du mandat
_impératif_, qui n'est autre chose que la tyrannie de l'ignorance, si
bien exploitée par le parti de l'Empire. Faisons des voeux pour que la
distinction du droit et de la fonction déléguée soit bien comprise et
bien établie par nos écrivains, nos assemblées, nos publicistes de tout
genre. Ils auront beaucoup à faire à ce moment de réveil général qui va
suivre, à la grande surprise des autres nations, l'espèce d'agonie où
elles nous voient tombés. Il sera urgent de démontrer que le mandat
impératif est une idée sauvage, et qu'il y aurait erreur funeste à en
accepter l'outrage pour conquérir la popularité. Le droit du peuple à
choisir ses représentants, à consulter sa raison et sa conscience doit
être également libre, ou bien la représentation n'est plus qu'une lutte
aveugle, un conflit stupide entre les esclaves de tous les partis. Il
serait temps de se défaire de ces errements de l'Empire. Nés fatalement
dans son atmosphère, espérons qu'ils finiront avec lui.
Il y aura certainement aussi à éclairer l'Assemblée constituante qui
succédera prochainement à celle-ci sur un point essentiel, le droit de
plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, établisse la
volonté du peuple au-dessus de celle des assemblées élues par lui; si le
peuple est souverain, ce n'est pas un souverain absolu qu'il faille
rendre indépendant de tout contrôle, priver de tout équilibre. Le
plébiscite peut être la forme expéditive que prendra, dans un avenir
éloigné, la volonté d'une nation arrivée à l'âge de maturité; mais
longtemps encore il sera un attentat à la liberté du peuple lui-même,
puisqu'il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de
démission qu'il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce
droit n'est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en
soumettra l'exercice aux décisions des assemblées. En temps normal et
régulier, il ne faut jamais qu'un pouvoir exécutif puisse en appeler de
l'Assemblée au peuple et réciproquement. Je ne sais même pas s'il est
des cas exceptionnels où cet appel ne serait point un crime contre la
raison et la justice.
Mais _ce ne sont pas là mes affaires_, dit la fourmi, et je ne suis
qu'une fourmi dans ce chaos de montagnes écroulées et de volcans qui
surgissent; je fais des rêves, des voeux, et j'attends.
Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurez-vous tous été logiques
avec vous-mêmes sous cette dictature compliquée d'une guerre atroce?
Quelles vont être vos élections de Paris?
Je n'ai qu'un désir: c'est qu'elles soient l'expression de toutes les
idées qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prédominant
serait un malheur en ce moment où il faut que la lumière se fasse.
Si je dois encore une fois assister à la mort de la république, j'en
ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans
accablement le progrès faire fausse route, l'avenir reculer, l'homme
descendre, la vie morale s'éclipser; mais, si cette amertume nous est
réservée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne
nous croyons pas autorisés à la mépriser; elle passe par une si forte
épreuve! Ne disons jamais qu'elle est finie, qu'elle va devenir une
Pologne; est-ce que la Pologne n'est pas destinée à renaître?
L'Allemagne aussi renaîtra; riche et fière aujourd'hui, elle sera demain
plus malade que nous de ces grandes maladies des nations, nécessaires à
leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands coeurs et de
grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gémissant sur nos
désastres; ceux-là engendreront par la pensée la révolution qui
précipitera les oppresseurs et les conquérants. Sachons attendre aussi,
non une guerre d'extermination, non une revanche odieuse comme celle qui
nous frappe; attendons au contraire une alliance républicaine et
fraternelle avec les grandes nations de l'Europe. On nous parle
d'amasser vingt ans de colère et de haine pour nous préparer à de
nouveaux combats! Si nous étions une vraie, noble, solide et florissante
république, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple fût suivi,
et que nous fussions vengés sans tirer l'épée!
Le remède est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les
bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous déchirer les
entrailles, quand une bonne direction donnée par nous-mêmes à nos coeurs
et à nos consciences aurait plus de force que tous les canons dont la
Prusse menace la civilisation continentale? Croyez bien qu'elle le sait,
la Prusse! La paix que l'on va négocier n'éteindra pas la guerre occulte
qu'elle est résolue à faire à notre république. Quand elle ne nous
tiendra plus par la violence, elle essayera de nous tenir encore par
l'intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intérieures.
Serrons nos rangs et méfions-nous de l'étranger! Il est facile à
reconnaître; c'est celui qui se dit plus Français que la France.
Nohant, nuit du 9 au 10 février.