10 février.

A présent que les communications régulières sont rétablies ou vont

l'être, je n'ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la

vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et

à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l'isolement

plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il

n'était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l'effet du

contre-coup des événements extérieurs. Très-peu parmi nous ont eu durant

cette crise le triste avantage de la contempler sans égarement d'esprit

et sans catastrophe immédiate. Je dis que c'est un triste avantage,

parce que, dans cette inaction forcée, on souffre plus que ceux qui

agissent. Je le sais par expérience; en aucun temps de ma vie, je n'ai

autant souffert!

Je n'ai pas voulu faire une page d'histoire, je ne l'aurais pas pu;

mais toute émotion soulevée par l'émotion générale appartient quand même

à l'histoire d'une époque. J'ai traversé cette tourmente comme dans un

îlot à chaque instant menacé d'être englouti par le flot qui montait.

J'ai jugé à travers le nuage et l'écume les faits qui me sont parvenus;

mais j'ai tâché de saisir l'esprit de la France dans ces convulsions

d'agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le coeur pour

savoir si elle est morte.

On ne peut juger que par induction, je tâte mon propre coeur et j'y

trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n'est pas l'espoir, c'est

toujours la foi, et si ce n'était même plus la foi, ce serait encore

l'amour; tant qu'on aime, on n'est pas mort. La France ne peut pas se

haïr elle-même, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu'on

aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle

n'a su faire ni l'un ni l'autre, quelque espérance que nous ayons fondée

sur ce gouvernement, quelques sympathies qu'il ait pu nous inspirer ou

qu'il nous inspire encore, accusons-le plutôt que de condamner la

France. Repoussons avec indignation le système de défense de ceux qui

nous disent qu'elle est perdue, parce qu'elle n'a pas voulu être sauvée.

Ce serait le même mensonge qui a été prononcé à Sedan lorsqu'on nous a

lâchement accusés d'avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut

plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu'elle a été

bonapartiste, c'est un blasphème. Elle a proclamé la république à Paris

avec un enthousiasme immense, elle l'a acceptée en province avec une

loyauté unanime. Le premier cri a été partout:

--Vive la patrie!

Et tout le monde était debout ce jour-là. La France de toutes les

opinions a offert ou donné sans hésitation le sang qu'elle avait dans

les veines, l'argent qu'elle avait dans les mains. Le paysan le plus

encroûté a marché comme les autres. Les sujets les plus impropres aux

fatigues s'y sont traînés quand même, des mères ont vu partir leurs

trois fils, des fermiers tous leurs gars; des hommes mariés ont quitté

leurs jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept ans de service

ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitté

avec orgueil leurs affections et leur bien-être, des industriels, des

savants et des artistes qui ont fait si bon marché de leurs précieuses

vies, et qui se sont volontairement dévoués, des jeunes gens engagés

dans des carrières honorables ou lucratives qui ont tout sacrifié pour

servir la grande cause: je parle de ceux qu'on accuse, qu'on méconnaît

et qu'on méprise, je parle des ignorants et des simples qui croyaient

encore à l'empereur trahi, vieille légende des temps passés, et qui

n'aimaient pas du tout la République, parce que _rien ne va sans un

maître_. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d'esprit

qui est allé se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim

et de misère dans la neige et la boue des campements. Si Jésus revenait

au monde, il écrirait avec notre sang sur le sable de nos chemins:

«En vérité, je vous le dis, celui-ci, qui ne comprend pas et qui marche

avec vous est le meilleur d'entre vous.»

Finissons-en avec ces récriminations contre l'ignorance, avec cette

malédiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces désirs ou

ces menaces de méconnaître son autorité. La paix est maintenant

inévitable, l'exaltation de parti la repousse et cherche à nous

entretenir d'illusions funestes. Elle a promis ce qu'elle n'a pu tenir,

elle ne veut pas en avoir le démenti, elle sacrifierait des millions

d'hommes plutôt que de s'avouer impuissante ou impopulaire. Il est temps

que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le différend, il

le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la

Prusse, et un homme nu, blessé, héroïque, la France militaire. Cet

homme, exaspéré par l'inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette en

désespéré sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme! place

entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta lourde main, plus

solide que tous les engins de la royauté. Arrête le vainqueur et sauve

le vaincu, dût-il te maudire et t'insulter. Tu veux qu'il vive, toi,

paysan qui par métier sèmes la vie sur la terre. Tu veux que le blé

repousse, et que la France renaisse. Voici tantôt le moment de ressemer

ton champ gelé. On va crier que tu as tué l'honneur. Tu laisseras dire,

toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celui-ci.

L'ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point

d'honneur, et que tu te trouves là, dans les situations extrêmes, pour

trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles!

Et à présent faisons une fervente prière au génie de la France.

Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la

notion du droit! Il est si clair et si précis, ce droit acquis et payé

si cher par nos révolutions! Liberté de la parole écrite ou orale,

liberté de réunion, liberté du vote, liberté de conscience, liberté de

réunion et d'association,--que peut-on vouloir de plus, et quelles

théories particulières peuvent primer ces droits inaliénables? N'est-ce

pas donner l'essor à toutes les idées que d'assurer les droits de la

discussion? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un

véritable attentat contre l'humanité que la conspiration et

l'usurpation, de quelque part qu'elles viennent?

L'orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrôle de tous: sachons

distinguer les vanités exubérantes des convictions sincères, n'imposons

silence à personne, mais apprenons à juger, et que l'abandon soit le

châtiment des écoles qui veulent s'imposer par la voie de fait, l'injure

et la menace. Ne subissons l'entraînement ni des vieux partis ni des

nouveaux. Le véritable républicain n'appartient à aucun, il les examine

tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais être

arrêtée systématiquement, car l'intelligence qui ne fonctionne plus est

une intelligence morte; qui n'apprend plus rien ne compte plus.

Observons le rayonnement des idées nouvelles à mesure qu'elles se

produiront, et sachons si elles sont étoiles ou bolides, c'est-à-dire

éclosion de vie ou débris de mort. La France a le sens critique si

développé et tant d'organes éminents de cette haute puissance, qu'il ne

lui faudra pas beaucoup de temps pour s'éclairer sur la valeur des

offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, à

la condition d'être loyale et sérieuse, fera aisément justice du mandat

_impératif_, qui n'est autre chose que la tyrannie de l'ignorance, si

bien exploitée par le parti de l'Empire. Faisons des voeux pour que la

distinction du droit et de la fonction déléguée soit bien comprise et

bien établie par nos écrivains, nos assemblées, nos publicistes de tout

genre. Ils auront beaucoup à faire à ce moment de réveil général qui va

suivre, à la grande surprise des autres nations, l'espèce d'agonie où

elles nous voient tombés. Il sera urgent de démontrer que le mandat

impératif est une idée sauvage, et qu'il y aurait erreur funeste à en

accepter l'outrage pour conquérir la popularité. Le droit du peuple à

choisir ses représentants, à consulter sa raison et sa conscience doit

être également libre, ou bien la représentation n'est plus qu'une lutte

aveugle, un conflit stupide entre les esclaves de tous les partis. Il

serait temps de se défaire de ces errements de l'Empire. Nés fatalement

dans son atmosphère, espérons qu'ils finiront avec lui.

Il y aura certainement aussi à éclairer l'Assemblée constituante qui

succédera prochainement à celle-ci sur un point essentiel, le droit de

plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, établisse la

volonté du peuple au-dessus de celle des assemblées élues par lui; si le

peuple est souverain, ce n'est pas un souverain absolu qu'il faille

rendre indépendant de tout contrôle, priver de tout équilibre. Le

plébiscite peut être la forme expéditive que prendra, dans un avenir

éloigné, la volonté d'une nation arrivée à l'âge de maturité; mais

longtemps encore il sera un attentat à la liberté du peuple lui-même,

puisqu'il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de

démission qu'il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce

droit n'est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en

soumettra l'exercice aux décisions des assemblées. En temps normal et

régulier, il ne faut jamais qu'un pouvoir exécutif puisse en appeler de

l'Assemblée au peuple et réciproquement. Je ne sais même pas s'il est

des cas exceptionnels où cet appel ne serait point un crime contre la

raison et la justice.

Mais _ce ne sont pas là mes affaires_, dit la fourmi, et je ne suis

qu'une fourmi dans ce chaos de montagnes écroulées et de volcans qui

surgissent; je fais des rêves, des voeux, et j'attends.

Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurez-vous tous été logiques

avec vous-mêmes sous cette dictature compliquée d'une guerre atroce?

Quelles vont être vos élections de Paris?

Je n'ai qu'un désir: c'est qu'elles soient l'expression de toutes les

idées qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prédominant

serait un malheur en ce moment où il faut que la lumière se fasse.

Si je dois encore une fois assister à la mort de la république, j'en

ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans

accablement le progrès faire fausse route, l'avenir reculer, l'homme

descendre, la vie morale s'éclipser; mais, si cette amertume nous est

réservée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne

nous croyons pas autorisés à la mépriser; elle passe par une si forte

épreuve! Ne disons jamais qu'elle est finie, qu'elle va devenir une

Pologne; est-ce que la Pologne n'est pas destinée à renaître?

L'Allemagne aussi renaîtra; riche et fière aujourd'hui, elle sera demain

plus malade que nous de ces grandes maladies des nations, nécessaires à

leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands coeurs et de

grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gémissant sur nos

désastres; ceux-là engendreront par la pensée la révolution qui

précipitera les oppresseurs et les conquérants. Sachons attendre aussi,

non une guerre d'extermination, non une revanche odieuse comme celle qui

nous frappe; attendons au contraire une alliance républicaine et

fraternelle avec les grandes nations de l'Europe. On nous parle

d'amasser vingt ans de colère et de haine pour nous préparer à de

nouveaux combats! Si nous étions une vraie, noble, solide et florissante

république, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple fût suivi,

et que nous fussions vengés sans tirer l'épée!

Le remède est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les

bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous déchirer les

entrailles, quand une bonne direction donnée par nous-mêmes à nos coeurs

et à nos consciences aurait plus de force que tous les canons dont la

Prusse menace la civilisation continentale? Croyez bien qu'elle le sait,

la Prusse! La paix que l'on va négocier n'éteindra pas la guerre occulte

qu'elle est résolue à faire à notre république. Quand elle ne nous

tiendra plus par la violence, elle essayera de nous tenir encore par

l'intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intérieures.

Serrons nos rangs et méfions-nous de l'étranger! Il est facile à

reconnaître; c'est celui qui se dit plus Français que la France.

Nohant, nuit du 9 au 10 février.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 63 / 64 题