Ni lettres, ni journaux pour personne; on est en si grande défiance
qu'on croit ce silence _commandé_. On s'inquiète de ce qui se passe à
Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.
6.
Pas plus de nouvelles qu'hier; nous n'avons que les journaux
d'avant-hier, qui disent que l'armistice, mal réglé ou mal compris, a
amené de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d'une
partie de nos mobilisés qui a été conduite au feu, comme nous le
redoutions, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui s'est trouvée à
l'affaire de la reprise du faubourg de Blois. Ils s'y sont jetés comme
des fous, traversant la Loire en désordre sur un pont miné, tombant dans
la rivière, sortant de là en riant pour aller droit aux Prussiens
embusqués dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui
éclataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres
faute de se reconnaître et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres
enfants étaient cernés; la retraite leur était absolument coupée, et ils
attendaient l'écrasement final lorsque, après six heures d'attente dans
la boue, l'arme au pied, leur colonel fut obligé de leur laisser
connaître l'armistice, mais en leur déclarant qu'il ne l'acceptait pas.
Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera décoré ou général.--Avec
de tels chefs, l'_épuisement_ désiré ira vite, et le pouvoir de ceux qui
sacrifient ainsi la jeunesse d'un pays ne sera pas d'aussi longue durée
qu'ils l'espèrent.
Mardi 7 février.
On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta; elle a été
vive, et tous les journaux qui se sont permis de publier le décret du
gouvernement de Paris relatif à la liberté des élections ont été saisis
à Bordeaux. Le coup d'État est complet!
Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l'emporte, qu'il a dû
montrer une fermeté qui n'a pas été sans péril pour lui, que M. Gambetta
se décide à donner sa démission, et que le décret de Paris qui annule le
sien sera publié _demain_.
Demain! c'est le jour du vote! On aura commencé à voter, et dans
beaucoup de localités on aura fini de voter sans savoir qu'on est libre
de choisir son candidat; mais en revanche les préfets en fonctions
pourront être élus dans les localités qu'ils administrent encore. On
promène déjà partout des listes officielles qu'on appelle listes
républicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette
république-là aura suivi la forme impériale et admis des
incompatibilités inconnues sous l'empire. C'est une honte! mais qu'elle
retombe sur ceux qui l'acceptent!
Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son
devoir autant qu'il l'a pu, et oublions vite ce mauvais rêve d'un coup
de dictature avorté. Le vote sera libre quand même, grâce à la ferme
volonté que montrent les masses d'exercer leur droit dans toute son
étendue.
Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas à la
principale, la liste dite libérale, celle de la paix, comme l'appellent
les paysans. L'autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y tromperont
pas.
Aucun symptôme de bonapartisme ni de cléricalisme dans les esprits
autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui représentent pour
eux le vote pour la paix; je vis cloîtrée, je ne vois même presque
jamais les paysans de la nouvelle génération.
Ils ont beaucoup grandi en fierté et en bien-être, ces paysans de vingt
à quarante ans; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre,
ils n'ôtent plus leur chapeau. S'ils vous connaissent, ils viennent à
vous et vous tendent la main. Tous les étrangers qui s'arrêtent chez
nous sont frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et de l'aisance
simple, amicale et polie de leur attitude. Vis-à-vis des personnes
qu'ils estiment, ils sont, comme leurs pères, des modèles de
savoir-vivre; mais plus que leurs pères, qui en avaient déjà le
sentiment, ils ont la notion et la volonté de l'égalité: c'est le droit
de suffrage qui leur a fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent
tout bas de brutes n'oseraient les braver ouvertement. Il n'y ferait pas
bon.
Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d'alentour. Dans
la nôtre et dans les plus voisines, nous savons qu'il y a eu accord et
engagement pris d'observer le plus grand calme, de n'échanger avec
personne un seul mot irrité ou irritant, de ne pas s'enivrer, de partir
tous ensemble et de revenir de même, sans se mêler à aucune querelle, à
aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne
savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident,
ou, s'ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et
l'arrangement avec la sûreté d'observation qui aide le sauvage à
retrouver sa direction dans la forêt vierge. Ils ne disent jamais chez
nous d'avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms
propres à l'heure qu'il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les
candidats qui passent pour représenter leur opinion. S'ils font quelques
questions, c'est sur la profession et la situation des candidats; le
mot _avocat_ les met en défiance. _Avocat_ est une injure au village.
Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs éclairés, en général
tous ceux qui réussissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains
noms qu'ils aiment personnellement en disant:
--Que voulez-vous? il n'a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas
faire celles des autres!
Et ceci est une question d'ordre, d'économie, de sagesse et
d'intelligence, ce n'est pas une question de clocher. Le paysan n'a rien
à gagner chez nous au changement de personnes. Étant d'un des
départements les plus noirs sur la carte de l'instruction, il est au
moins préservé de l'ambition par son ignorance. Il n'aspire à aucun
emploi, il sait qu'il n'y en a pas pour qui ne sait pas lire. Il ne
désire pas sortir de son pays, où il est propriétaire, c'est-à-dire un
citoyen égal aux autres, pour aller dans des villes où son ignorance le
placerait au-dessous de beaucoup d'autres. L'instruction partielle n'a
d'ailleurs pas toujours de bons résultats, elle détache l'homme de son
état et de son milieu parce qu'elle le différencie de ses égaux. Il faut
qu'elle soit donnée à tous pour être un bien commun dont personne n'ait
lieu d'abuser.
Enfin! nous verrons demain si tout se passera sans désordre et sans
vexation. On est très-bon dans notre pays, et nous avons un excellent
sous-préfet, qui, sous l'Empire tout comme aujourd'hui, a professé et
professe un grand respect pour la liberté des opinions. Si on se
querelle, ce ne sera pas sa faute.
Un de nos mobilisés a écrit; malgré l'armistice, ils couchent plus que
jamais dans la boue, et malgré l'espoir et l'annonce de la reprise
prochaine des hostilités, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu
des morts et des blessés, il y a surtout des malades. Un médecin de La
Châtre, le docteur Boursault, malgré son âge assez avancé et sa fortune
assez médiocre, s'est attaché gratuitement au service du bataillon.
Je donnerais beaucoup pour être sûre que le dictateur a donné sa
démission. Je commençais à le haïr pour avoir fait tant souffrir et
mourir inutilement. Ses adorateurs m'irritaient en me répétant qu'il
nous a sauvé l'honneur. Notre honneur se serait fort bien sauvé sans
lui. La France n'est pas si lâche qu'il lui faille avoir un professeur
de courage et de dévouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des
héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs.
Nous avons bien le droit de maudire celui qui s'est présenté comme
capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu'au
désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n'a
même pas eu de bon sens.
Que Dieu lui pardonne! Je vais me dépêcher de l'oublier, car la colère
et la méfiance composent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu'un
poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contents du dictateur disent
qu'il aura des comptes sévères à rendre à la France, et que son avenir
n'est pas riant. Je souhaite qu'on le laisse tranquille. S'il faut
qu'une enquête se fasse sur sa probité, que je ne révoque point en
doute--les exaltés ne sont pas cupides--dès qu'il se sera justifié,
qu'on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le
chauffeur maladroit qui fait éclater la chaudière n'est pas punissable
quand il saute avec elle.
Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans l'air une détente qui
ne sera pas sans influence sur notre espèce nerveuse et impressionnable.
Non! on ne se battra pas demain.