5 février.

Ni lettres, ni journaux pour personne; on est en si grande défiance

qu'on croit ce silence _commandé_. On s'inquiète de ce qui se passe à

Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.

6.

Pas plus de nouvelles qu'hier; nous n'avons que les journaux

d'avant-hier, qui disent que l'armistice, mal réglé ou mal compris, a

amené de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d'une

partie de nos mobilisés qui a été conduite au feu, comme nous le

redoutions, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui s'est trouvée à

l'affaire de la reprise du faubourg de Blois. Ils s'y sont jetés comme

des fous, traversant la Loire en désordre sur un pont miné, tombant dans

la rivière, sortant de là en riant pour aller droit aux Prussiens

embusqués dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui

éclataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres

faute de se reconnaître et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres

enfants étaient cernés; la retraite leur était absolument coupée, et ils

attendaient l'écrasement final lorsque, après six heures d'attente dans

la boue, l'arme au pied, leur colonel fut obligé de leur laisser

connaître l'armistice, mais en leur déclarant qu'il ne l'acceptait pas.

Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera décoré ou général.--Avec

de tels chefs, l'_épuisement_ désiré ira vite, et le pouvoir de ceux qui

sacrifient ainsi la jeunesse d'un pays ne sera pas d'aussi longue durée

qu'ils l'espèrent.

Mardi 7 février.

On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta; elle a été

vive, et tous les journaux qui se sont permis de publier le décret du

gouvernement de Paris relatif à la liberté des élections ont été saisis

à Bordeaux. Le coup d'État est complet!

Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l'emporte, qu'il a dû

montrer une fermeté qui n'a pas été sans péril pour lui, que M. Gambetta

se décide à donner sa démission, et que le décret de Paris qui annule le

sien sera publié _demain_.

Demain! c'est le jour du vote! On aura commencé à voter, et dans

beaucoup de localités on aura fini de voter sans savoir qu'on est libre

de choisir son candidat; mais en revanche les préfets en fonctions

pourront être élus dans les localités qu'ils administrent encore. On

promène déjà partout des listes officielles qu'on appelle listes

républicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette

république-là aura suivi la forme impériale et admis des

incompatibilités inconnues sous l'empire. C'est une honte! mais qu'elle

retombe sur ceux qui l'acceptent!

Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son

devoir autant qu'il l'a pu, et oublions vite ce mauvais rêve d'un coup

de dictature avorté. Le vote sera libre quand même, grâce à la ferme

volonté que montrent les masses d'exercer leur droit dans toute son

étendue.

Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas à la

principale, la liste dite libérale, celle de la paix, comme l'appellent

les paysans. L'autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y tromperont

pas.

Aucun symptôme de bonapartisme ni de cléricalisme dans les esprits

autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui représentent pour

eux le vote pour la paix; je vis cloîtrée, je ne vois même presque

jamais les paysans de la nouvelle génération.

Ils ont beaucoup grandi en fierté et en bien-être, ces paysans de vingt

à quarante ans; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre,

ils n'ôtent plus leur chapeau. S'ils vous connaissent, ils viennent à

vous et vous tendent la main. Tous les étrangers qui s'arrêtent chez

nous sont frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et de l'aisance

simple, amicale et polie de leur attitude. Vis-à-vis des personnes

qu'ils estiment, ils sont, comme leurs pères, des modèles de

savoir-vivre; mais plus que leurs pères, qui en avaient déjà le

sentiment, ils ont la notion et la volonté de l'égalité: c'est le droit

de suffrage qui leur a fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent

tout bas de brutes n'oseraient les braver ouvertement. Il n'y ferait pas

bon.

Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d'alentour. Dans

la nôtre et dans les plus voisines, nous savons qu'il y a eu accord et

engagement pris d'observer le plus grand calme, de n'échanger avec

personne un seul mot irrité ou irritant, de ne pas s'enivrer, de partir

tous ensemble et de revenir de même, sans se mêler à aucune querelle, à

aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne

savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident,

ou, s'ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et

l'arrangement avec la sûreté d'observation qui aide le sauvage à

retrouver sa direction dans la forêt vierge. Ils ne disent jamais chez

nous d'avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms

propres à l'heure qu'il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les

candidats qui passent pour représenter leur opinion. S'ils font quelques

questions, c'est sur la profession et la situation des candidats; le

mot _avocat_ les met en défiance. _Avocat_ est une injure au village.

Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs éclairés, en général

tous ceux qui réussissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains

noms qu'ils aiment personnellement en disant:

--Que voulez-vous? il n'a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas

faire celles des autres!

Et ceci est une question d'ordre, d'économie, de sagesse et

d'intelligence, ce n'est pas une question de clocher. Le paysan n'a rien

à gagner chez nous au changement de personnes. Étant d'un des

départements les plus noirs sur la carte de l'instruction, il est au

moins préservé de l'ambition par son ignorance. Il n'aspire à aucun

emploi, il sait qu'il n'y en a pas pour qui ne sait pas lire. Il ne

désire pas sortir de son pays, où il est propriétaire, c'est-à-dire un

citoyen égal aux autres, pour aller dans des villes où son ignorance le

placerait au-dessous de beaucoup d'autres. L'instruction partielle n'a

d'ailleurs pas toujours de bons résultats, elle détache l'homme de son

état et de son milieu parce qu'elle le différencie de ses égaux. Il faut

qu'elle soit donnée à tous pour être un bien commun dont personne n'ait

lieu d'abuser.

Enfin! nous verrons demain si tout se passera sans désordre et sans

vexation. On est très-bon dans notre pays, et nous avons un excellent

sous-préfet, qui, sous l'Empire tout comme aujourd'hui, a professé et

professe un grand respect pour la liberté des opinions. Si on se

querelle, ce ne sera pas sa faute.

Un de nos mobilisés a écrit; malgré l'armistice, ils couchent plus que

jamais dans la boue, et malgré l'espoir et l'annonce de la reprise

prochaine des hostilités, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu

des morts et des blessés, il y a surtout des malades. Un médecin de La

Châtre, le docteur Boursault, malgré son âge assez avancé et sa fortune

assez médiocre, s'est attaché gratuitement au service du bataillon.

Je donnerais beaucoup pour être sûre que le dictateur a donné sa

démission. Je commençais à le haïr pour avoir fait tant souffrir et

mourir inutilement. Ses adorateurs m'irritaient en me répétant qu'il

nous a sauvé l'honneur. Notre honneur se serait fort bien sauvé sans

lui. La France n'est pas si lâche qu'il lui faille avoir un professeur

de courage et de dévouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des

héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs.

Nous avons bien le droit de maudire celui qui s'est présenté comme

capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu'au

désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n'a

même pas eu de bon sens.

Que Dieu lui pardonne! Je vais me dépêcher de l'oublier, car la colère

et la méfiance composent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu'un

poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contents du dictateur disent

qu'il aura des comptes sévères à rendre à la France, et que son avenir

n'est pas riant. Je souhaite qu'on le laisse tranquille. S'il faut

qu'une enquête se fasse sur sa probité, que je ne révoque point en

doute--les exaltés ne sont pas cupides--dès qu'il se sera justifié,

qu'on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le

chauffeur maladroit qui fait éclater la chaudière n'est pas punissable

quand il saute avec elle.

Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans l'air une détente qui

ne sera pas sans influence sur notre espèce nerveuse et impressionnable.

Non! on ne se battra pas demain.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 61 / 64 题