Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux blés sont rentrés sous
terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d'un ton
affreux. Des espaces immenses sont rasés par la gelée. Il est dit que
nous perdrons tout, même l'espérance. M. de Bismarck nous envoie des
dépêches! Il déclare qu'il n'admet pas les _incompatibilités_ de M.
Gambetta. C'est lui qui nous protége contre notre gouvernement. C'est la
scène grotesque passant à travers le drame sombre.
Lettres du Midi. Ils sont effrayés. Le coup d'État les menace,
disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons républicains vont voter
pour les conservateurs. C'est une combinaison fortuite amenée par la
situation.
Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste
républicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta payera cher la
faute de son chef. Il y a là des noms aimés; mais, pour défendre le
système qu'ils s'obstinent à représenter, il faudrait fausser sa propre
conscience, et peu de gens estimables s'y décideront. Il y en aura
pourtant; il y a toujours des politiques _purs_ qui font bon marché de
leurs scrupules et de leurs répugnances pour obéir à un système convenu;
c'est même cela qu'ils appellent la _conduite politique_. J'avoue que
j'ai toujours eu de l'aversion pour cette stratégie de transaction.
Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta disait, en finissant, une
parole énigmatique:
--Pour atteindre ce but sacré (la guerre à outrance représentée par le
choix des candidats), il faut y dévouer nos coeurs, nos volontés, notre
vie, et, _sacrifice difficile peut-être, laisser là nos préférences_.
Aux armes! aux armes! etc.
Le parti entend sans doute son chef à demi-mot. Pour nous, simples
mortels sans malice, nous nous posons des questions devant le texte
mystérieux. Ne serait-ce pas l'annonce d'une évolution politique comme
celle de ces républicains du Midi qui m'écrivaient hier:
«Devant l'ennemi du suffrage universel, nous passerons à l'ennemi de
l'ennemi!»
M. Gambetta, passant à l'alliance avec les rouges qu'il a contenus
jusqu'ici dans les villes agitées par eux, serait plus logique;
jusqu'ici ses _préférences_ ont été pour ses confrères de Paris qui lui
ont confié nos destinées, faisant en cela, selon nous, acte d'énorme
légèreté. A présent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et
son appui aux ennemis d'hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne
s'entendraient pas, puisqu'ils sont aussi friands que lui de dictature
et de coups d'État.