4 février.

Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux blés sont rentrés sous

terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d'un ton

affreux. Des espaces immenses sont rasés par la gelée. Il est dit que

nous perdrons tout, même l'espérance. M. de Bismarck nous envoie des

dépêches! Il déclare qu'il n'admet pas les _incompatibilités_ de M.

Gambetta. C'est lui qui nous protége contre notre gouvernement. C'est la

scène grotesque passant à travers le drame sombre.

Lettres du Midi. Ils sont effrayés. Le coup d'État les menace,

disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons républicains vont voter

pour les conservateurs. C'est une combinaison fortuite amenée par la

situation.

Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste

républicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta payera cher la

faute de son chef. Il y a là des noms aimés; mais, pour défendre le

système qu'ils s'obstinent à représenter, il faudrait fausser sa propre

conscience, et peu de gens estimables s'y décideront. Il y en aura

pourtant; il y a toujours des politiques _purs_ qui font bon marché de

leurs scrupules et de leurs répugnances pour obéir à un système convenu;

c'est même cela qu'ils appellent la _conduite politique_. J'avoue que

j'ai toujours eu de l'aversion pour cette stratégie de transaction.

Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta disait, en finissant, une

parole énigmatique:

--Pour atteindre ce but sacré (la guerre à outrance représentée par le

choix des candidats), il faut y dévouer nos coeurs, nos volontés, notre

vie, et, _sacrifice difficile peut-être, laisser là nos préférences_.

Aux armes! aux armes! etc.

Le parti entend sans doute son chef à demi-mot. Pour nous, simples

mortels sans malice, nous nous posons des questions devant le texte

mystérieux. Ne serait-ce pas l'annonce d'une évolution politique comme

celle de ces républicains du Midi qui m'écrivaient hier:

«Devant l'ennemi du suffrage universel, nous passerons à l'ennemi de

l'ennemi!»

M. Gambetta, passant à l'alliance avec les rouges qu'il a contenus

jusqu'ici dans les villes agitées par eux, serait plus logique;

jusqu'ici ses _préférences_ ont été pour ses confrères de Paris qui lui

ont confié nos destinées, faisant en cela, selon nous, acte d'énorme

légèreté. A présent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et

son appui aux ennemis d'hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne

s'entendraient pas, puisqu'ils sont aussi friands que lui de dictature

et de coups d'État.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 60 / 64 题