J'ai écrit quinze lettres, arriveront-elles?--Il fait un temps
délicieux; j'ai écrit la fenêtre ouverte. Les bourgeons commencent à se
montrer, le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes blanches
rayées de vert. Les moutons sont dans le pré du jardin, mes
petites-filles les gardent en imitant, à s'y tromper, les cris et appels
consacrés des bergères du pays. Ce serait une douce et heureuse journée,
s'il y avait encore de ces journées-là; mais le parti Gambetta nous en
promet encore de bien noires. Il a pris le mot d'ordre; il veut la
_guerre à outrance_ et le _complet épuisement_. Pour quelques-uns, c'est
encore quelques mois de pouvoir; pour les désintéressés, c'est la
satisfaction sotte d'appartenir au parti qui domine la situation et
fait trembler la volaille, c'est-à-dire les timides du parti
opposé;--mais le paysan et l'ouvrier ne tremblent pas tant qu'on se
l'imagine! Le paysan surtout est très-calme, il sourit et se prépare à
voter, quoi?--La paix à outrance peut-être; on l'y provoque en le
traitant de lâche et d'idiot. L'autre jour, un vieux disait:
--Ils s'y prennent comme ça? On leur fera voir qu'on n'attrape pas les
mouches avec du vinaigre.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se prononceront ici en masse
contre le complet épuisement, et ils n'auront pas tort.
--Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux que l'ennemi a ravagés, si
on ravage le reste?
Ils n'ignorent pas que les provinces défendues souffrent autant des
nationaux que des ennemis, et, comme le vol des prétendus fournisseurs
et le pillage des prétendus francs-tireurs entrent à présent sans
restriction et sans limite dans nos prétendus moyens de défense, ils ne
veulent plus se défendre avec un gouvernement qui ne les préserve de
rien et les menace de tout.
Vendredi 3 février.
Le mal augmente. La menace se dessine. Le ministre de Bordeaux décrète
de son chef des incompatibilités que la République ne doit pas
connaître. Il exclut non-seulement de l'éligibilité les membres de
toutes les familles déchues du trône, mais encore les anciens candidats
officiels, les anciens préfets de l'Empire, auxquels, par une logique
d'un nouveau genre, il substitue les siens. On ne pourra pas élire les
préfets d'il y a six mois; en revanche, on pourra élire les préfets
actuellement en fonctions! C'est le coup d'État de la folie; il y a des
gens pour l'admirer et en accepter les conséquences.--Que fait donc le
gouvernement de Paris, qui, on le sait, ne veut pas accepter cette
modification à la première, à la plus sacrée des lois républicaines?
L'ennemi l'empêche-t-il de communiquer avec la délégation? Ce serait de
la part de M. de Bismarck une nouvelle et sanglante perfidie que de
vouloir outrager et avilir le suffrage universel.
Beaucoup de préfets n'oseront pas, j'espère, afficher l'outrage au
peuple sur les murs des villes. Ce serait le signal de grands désordres.
Les maires ne l'oseront pas dans les campagnes. Dieu nous préserve des
colères de la réaction, si stupidement provoquées et si cruellement
aveugles quand elles prennent leur revanche! Que la soupape de sûreté
s'ouvre vite, que le gouvernement de Paris répare la faute de son
ex-collègue, et que le peuple vote librement! Tout est perdu sans cela.
Une guerre civile, et c'est maintenant que la paix avec l'étranger
devient à jamais honteuse pour la France.
Vendredi soir.
Enfin! Jules Simon est arrivé à Bordeaux avec un décret signé de tous
les membres du gouvernement de Paris, donnant un démenti formel aux
prétentions du délégué. Se prononcera-t-il aussi contre la mesure qui
vient de faire un si grand scandale, et dont le ministre de la justice a
endossé la cruelle responsabilité? L'atteinte portée ces jours-ci à
l'inamovibilité de la magistrature a été pour nous, qui aimons et
respectons Crémieux, une douloureuse stupéfaction. Certes les magistrats
frappés par cette mesure n'ont pas nos sympathies; mais détruire un
principe pour punir quelques coupables, et se résoudre à un tel acte au
moment de perdre le pouvoir, c'est inexplicable de la part d'un homme
dont l'intelligence et la droiture d'intentions n'ont jamais été mises
en doute, que je sache. Que s'est-il donc passé? Cette verte vieillesse
s'est-elle affaissée tout d'un coup sous la pression des exaltés?
Le parti Gambetta était donc fermement convaincu que _la guerre
commençait_, qu'il fallait entrer dans la voie des grandes mesures
dictatoriales pour donner un nouvel élan à la France, et qu'on avait un
an de lutte acharnée, ou une prochaine série de grandes victoires pour
arriver au consulat?
A Paris, on est triste, mais résigné; il n'y a pas eu le moindre
trouble, bien qu'on l'ait beaucoup donné à entendre pour nous effrayer.
Il y a un système à la fois réactionnaire et républicain pour nous
brouiller avec Paris; les meneurs des deux partis s'y acharnent.
Nous apprenons enfin que l'armée de Bourbaki a passé en Suisse au moment
d'être cernée et détruite. L'ignorait-on à Bordeaux? A coup sûr, M. de
Bismarck ne l'a pas laissé ignorer à Paris.
Le pauvre général Bourbaki n'est pas mort, bien qu'il se soit mis
réellement une balle dans la tête. Les uns disent qu'il est légèrement
blessé, d'autres qu'il l'est mortellement. Quoi qu'il en soit, il a
voulu mourir; c'est le seul général qui ait manqué de philosophie devant
la défaite. Tous les autres se portent bien. Tant mieux pour ceux qui se
sont bien battus!