Dépêche officielle.--_Alea jacta est!_ La dictature de Bordeaux rompt
avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses
fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer la guerre civile, par
une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué!
Peuple, tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu'il faut attendre
des pouvoirs irresponsables! Tu en as sanctionné un qui t'a jeté dans
cet abîme, tu en as subi un autre que tu n'avais pas sanctionné du tout
et qui l'y plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits.
Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta
perte. Relève-toi, si tu peux!
«L'occupation des forts de Paris par les Prussiens, dit cette curieuse
dépêche, _semble_ indiquer que la capitale a été rendue en tant que
place forte. La convention qui est intervenue _semble_ avoir surtout
pour objet la formation et la nomination _d'une assemblée_.
«La politique soutenue et pratiquée par le ministre de l'intérieur et de
la guerre est toujours la même: _guerre à outrance, résistance jusqu'à
complet épuisement!_»
Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple? Le _complet épuisement_ est
prévu, inévitable, et le voilà décrété!
«Employez donc toute votre énergie, dit la dépêche en s'adressant à ses
préfets, à maintenir le _moral_ des populations!»
Le moyen est sublime! Promettez-leur le complet épuisement! Voilà tout
ce que vous avez à leur offrir. Eh bien! c'est déjà fait. Vous avez tout
pris, et cela ne vous a servi à rien. Il faut aviser au moyen de vider
deux fois chaque bourse vide et de tuer une seconde fois chaque homme
mort!
Viennent ensuite des ordres relatifs à la discipline.
«Les troupes devront être exercées tous les jours pendant de longues
heures pour s'aguerrir.»
Il est temps d'y songer, à présent que celles qui savaient se battre
sont prisonnières ou cernées, et que celles qui ne savent rien sont
démoralisées par l'inaction et décimées par les maladies! Ferez-vous
repousser les pieds gelés que la gangrène a fait tomber dans vos
campements infects? Ressusciterez-vous les infirmes, les phthisiques,
les mourants que vous avez fait partir et qui sont morts au bout de
vingt-quatre heures? Rétablirez-vous la discipline dont vous vous êtes
préoccupé tout récemment et que vous avez laissée périr comme une chose
dont _l'élément civil_ n'avait aucun besoin?
Mais voici le couronnement du mépris pour les droits de la nation: Après
avoir décrété la guerre à outrance, le ministre de l'intérieur et de la
guerre, l'homme qui n'a pas reculé devant cette double tâche, ajoute:
--_Enfin, il n'est pas jusqu'aux élections qui ne puissent et ne doivent
être mises à profit_.
Et puis, tout de suite, vient l'ordre d'imposer la volonté
gouvernementale, j'allais dire _impériale_, aux électeurs de la France.
--Ce _qu'il faut_ à la France, c'est une assemblée _qui veuille la
guerre et soit décidée à tout_.
«Le membre du gouvernement qui est attendu arrivera sans doute demain
matin. Le _ministre_,--c'est de lui-même que parle M. Gambetta,--_le
ministre s'est fixé un délai qui expire demain à trois heures_.»
C'est-à-dire que, si l'on tarde à lui céder, il passera outre et régnera
seul. Le tout finit par un refrain de cantate:
--Donc, patience! fermeté! courage! union et discipline!
Voilà comme M. Gambetta entend ces choses! Quand il a apposé beaucoup de
points d'exclamation au bas de ses dépêches et circulaires, il croit
avoir sauvé la patrie.
Nous voilà bien et dûment avertis que Paris ne compte pas, que c'est une
place forte comme une autre, qu'on peut ne pas s'en soucier et continuer
_l'épuisement_ rêvé par la grande âme du ministre pendant que l'ennemi,
maître des forts, réduira en cendre la capitale du monde civilisé. Il
n'entre pas dans la politique, si modestement _suivie_ et _pratiquée_
par le _ministre_, de s'apitoyer sur une ville qui a eu la lâcheté de
succomber sans son aveu!
Ce déplorable enivrement d'orgueil qui conduit un homme, fort peu
guerrier, à la férocité froide et raisonnée, est une note à prendre et à
retenir. Voilà ce que le pouvoir absolu fait de nous! Dépêchez-vous de
vous donner _des maîtres_, pauvres moutons du Berry!
1er février.
Aujourd'hui le _ministre_ refait sa thèse. Il change de ton à l'égard de
Paris. C'est une ville sublime, qui ne s'est défendue que pour lui
donner le temps de sauver la France, et il nous assure qu'elle est
sauvée, vu qu'il a formé «des armées _jeunes encore_, mais _auxquelles_
il n'a manqué _jusqu'à_ présent _que la_ solidité _qu'on_ n'acquiert
_qu'à_ la longue.»
Il absout Paris, mais il accuse le gouvernement de Paris, dont
apparemment il ne relève plus.
--_On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un
armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable légèreté,
qui livre aux troupes prussiennes des départements occupés par nos
soldats, et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au
repos pour réunir, dans les tristes circonstances où se trouve le pays,
une assemblée nationale. Cependant_ _personne ne vient de Paris, et il
faut agir._
On s'imagine qu'après avoir ainsi tancé la _légèreté coupable_ de son
gouvernement, le _ministre_ va lui résister? Il l'avait annoncé hier, il
s'était fixé un délai. Le délai est expiré, et il n'ose! Il va obéir et
s'occuper d'avoir une assemblée _vraiment nationale_. Pardonnons-lui une
heure d'égarement, passons-lui encore cette proclamation illisible,
impertinente, énigmatique. Espérons qu'il n'aura pas de candidats
officiels, bien qu'il semble nous y préparer. Espérons que, pour la
première fois depuis une vingtaine d'années, le suffrage universel sera
entièrement libre, et que nous pourrons y voir l'expression de la
volonté de la France.
Ce retard du délégué de Paris, qui offense et irrite le délégué de
Bordeaux, nous inquiète, nous autres. Paris aurait-il refusé de
capituler malgré l'occupation des forts? Paris croit-il encore que nos
armées sont à dix lieues de son enceinte? On l'a nourri des mensonges du
dehors, et c'est là un véritable crime. Nos anxiétés redoublent.
Peut-être qu'au lieu de manger on s'égorge.--Le ravitaillement s'opère
pourtant, et on annonce qu'on peut écrire des lettres _ouvertes_ et
envoyer des denrées.