31 janvier.

Dépêche officielle.--_Alea jacta est!_ La dictature de Bordeaux rompt

avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses

fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer la guerre civile, par

une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué!

Peuple, tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu'il faut attendre

des pouvoirs irresponsables! Tu en as sanctionné un qui t'a jeté dans

cet abîme, tu en as subi un autre que tu n'avais pas sanctionné du tout

et qui l'y plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits.

Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta

perte. Relève-toi, si tu peux!

«L'occupation des forts de Paris par les Prussiens, dit cette curieuse

dépêche, _semble_ indiquer que la capitale a été rendue en tant que

place forte. La convention qui est intervenue _semble_ avoir surtout

pour objet la formation et la nomination _d'une assemblée_.

«La politique soutenue et pratiquée par le ministre de l'intérieur et de

la guerre est toujours la même: _guerre à outrance, résistance jusqu'à

complet épuisement!_»

Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple? Le _complet épuisement_ est

prévu, inévitable, et le voilà décrété!

«Employez donc toute votre énergie, dit la dépêche en s'adressant à ses

préfets, à maintenir le _moral_ des populations!»

Le moyen est sublime! Promettez-leur le complet épuisement! Voilà tout

ce que vous avez à leur offrir. Eh bien! c'est déjà fait. Vous avez tout

pris, et cela ne vous a servi à rien. Il faut aviser au moyen de vider

deux fois chaque bourse vide et de tuer une seconde fois chaque homme

mort!

Viennent ensuite des ordres relatifs à la discipline.

«Les troupes devront être exercées tous les jours pendant de longues

heures pour s'aguerrir.»

Il est temps d'y songer, à présent que celles qui savaient se battre

sont prisonnières ou cernées, et que celles qui ne savent rien sont

démoralisées par l'inaction et décimées par les maladies! Ferez-vous

repousser les pieds gelés que la gangrène a fait tomber dans vos

campements infects? Ressusciterez-vous les infirmes, les phthisiques,

les mourants que vous avez fait partir et qui sont morts au bout de

vingt-quatre heures? Rétablirez-vous la discipline dont vous vous êtes

préoccupé tout récemment et que vous avez laissée périr comme une chose

dont _l'élément civil_ n'avait aucun besoin?

Mais voici le couronnement du mépris pour les droits de la nation: Après

avoir décrété la guerre à outrance, le ministre de l'intérieur et de la

guerre, l'homme qui n'a pas reculé devant cette double tâche, ajoute:

--_Enfin, il n'est pas jusqu'aux élections qui ne puissent et ne doivent

être mises à profit_.

Et puis, tout de suite, vient l'ordre d'imposer la volonté

gouvernementale, j'allais dire _impériale_, aux électeurs de la France.

--Ce _qu'il faut_ à la France, c'est une assemblée _qui veuille la

guerre et soit décidée à tout_.

«Le membre du gouvernement qui est attendu arrivera sans doute demain

matin. Le _ministre_,--c'est de lui-même que parle M. Gambetta,--_le

ministre s'est fixé un délai qui expire demain à trois heures_.»

C'est-à-dire que, si l'on tarde à lui céder, il passera outre et régnera

seul. Le tout finit par un refrain de cantate:

--Donc, patience! fermeté! courage! union et discipline!

Voilà comme M. Gambetta entend ces choses! Quand il a apposé beaucoup de

points d'exclamation au bas de ses dépêches et circulaires, il croit

avoir sauvé la patrie.

Nous voilà bien et dûment avertis que Paris ne compte pas, que c'est une

place forte comme une autre, qu'on peut ne pas s'en soucier et continuer

_l'épuisement_ rêvé par la grande âme du ministre pendant que l'ennemi,

maître des forts, réduira en cendre la capitale du monde civilisé. Il

n'entre pas dans la politique, si modestement _suivie_ et _pratiquée_

par le _ministre_, de s'apitoyer sur une ville qui a eu la lâcheté de

succomber sans son aveu!

Ce déplorable enivrement d'orgueil qui conduit un homme, fort peu

guerrier, à la férocité froide et raisonnée, est une note à prendre et à

retenir. Voilà ce que le pouvoir absolu fait de nous! Dépêchez-vous de

vous donner _des maîtres_, pauvres moutons du Berry!

1er février.

Aujourd'hui le _ministre_ refait sa thèse. Il change de ton à l'égard de

Paris. C'est une ville sublime, qui ne s'est défendue que pour lui

donner le temps de sauver la France, et il nous assure qu'elle est

sauvée, vu qu'il a formé «des armées _jeunes encore_, mais _auxquelles_

il n'a manqué _jusqu'à_ présent _que la_ solidité _qu'on_ n'acquiert

_qu'à_ la longue.»

Il absout Paris, mais il accuse le gouvernement de Paris, dont

apparemment il ne relève plus.

--_On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un

armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable légèreté,

qui livre aux troupes prussiennes des départements occupés par nos

soldats, et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au

repos pour réunir, dans les tristes circonstances où se trouve le pays,

une assemblée nationale. Cependant_ _personne ne vient de Paris, et il

faut agir._

On s'imagine qu'après avoir ainsi tancé la _légèreté coupable_ de son

gouvernement, le _ministre_ va lui résister? Il l'avait annoncé hier, il

s'était fixé un délai. Le délai est expiré, et il n'ose! Il va obéir et

s'occuper d'avoir une assemblée _vraiment nationale_. Pardonnons-lui une

heure d'égarement, passons-lui encore cette proclamation illisible,

impertinente, énigmatique. Espérons qu'il n'aura pas de candidats

officiels, bien qu'il semble nous y préparer. Espérons que, pour la

première fois depuis une vingtaine d'années, le suffrage universel sera

entièrement libre, et que nous pourrons y voir l'expression de la

volonté de la France.

Ce retard du délégué de Paris, qui offense et irrite le délégué de

Bordeaux, nous inquiète, nous autres. Paris aurait-il refusé de

capituler malgré l'occupation des forts? Paris croit-il encore que nos

armées sont à dix lieues de son enceinte? On l'a nourri des mensonges du

dehors, et c'est là un véritable crime. Nos anxiétés redoublent.

Peut-être qu'au lieu de manger on s'égorge.--Le ravitaillement s'opère

pourtant, et on annonce qu'on peut écrire des lettres _ouvertes_ et

envoyer des denrées.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 58 / 64 题