28 au soir.

Mais les exaltés veulent le mâter, le livrer peut-être. Il y a encore eu

une tentative contre l'Hôtel-de-Ville, et cette fois des gardes

nationaux insurgés ont tiré sur leurs concitoyens. Ce parti, si c'en est

un, se suicide. De telles provocations dans un pareil moment sont

criminelles et la première pensée qui se présente à l'esprit est

qu'elles sont payées par la Prusse. On saura plus tard si ce sont des

fous ou des traîtres. Quels qu'ils soient, ils tuent, ils provoquent la

tuerie: ce ne sont pas des Français, ou ce ne sont pas des hommes.

On parle d'armistice et même de capitulation. Ces émeutes rendent

peut-être la catastrophe inévitable. Les journaux anglais annoncent la

fin de la guerre. Le gouvernement de Bordeaux s'en émeut et nous défend

d'y croire. Ne lui en déplaise, nous n'y croyons que trop. La misère

doit sévir à Paris. On a beau nous le cacher, nos amis ont beau nous le

dissimuler, cela devient évident. Le bois manque, le pain va manquer.

L'exaltation des clubs va servir de prétexte à ce qui reste de bandits à

Paris,--et il en reste toujours,--pour piller les vivres et peut-être

les maisons. La majorité de la garde nationale paraît irritée et blâme

la douceur du général Trochu. Le général Vinoy est nommé gouverneur de

Paris à sa place. Est-ce l'énergie, est-ce la patience qui peuvent

sauver une pareille situation?--Elle est sans exemple dans l'histoire.

Les Prussiens sont-ils appelés à la résoudre en brûlant Paris? On ne

ferme pas l'oeil de la nuit, on voudrait être mort jusqu'à demain,--et

peut-être que demain ce sera pire!

Dimanche 29 janvier.

C'en est fait! Paris a capitulé, bien qu'on ne prononce pas encore ce

mot-là. Un armistice est signé pour vingt et un jours. Convocation d'une

assemblée de députés à Bordeaux: c'est Jules Favre qui a traité à

Versailles. On va procéder à la hâte aux élections. On ne sait rien de

plus. Y aura-t-il ravitaillement pour le pauvre Paris affamé? car il est

affamé, la chose est claire à présent! La paix sortira-t-elle de cette

suspension d'armes? Pourrons-nous communiquer avec Paris? A quelles

conditions a-t-on obtenu ce sursis au bombardement? Il est impossible

que l'ennemi n'ait pas exigé la reddition d'un ou de plusieurs forts.

Il n'y a pas d'illusion à conserver. Cela devait finir ainsi! L'émeute a

dû être plus grave qu'on ne l'a avoué. Les Prussiens en profitent.

Malheureux agitateurs! que le désastre, la honte et le désespoir du pays

vous étouffent, si vous avez une conscience!

Le désordre et le dégoût où l'on a jeté la France rendaient notre perte

inévitable. Mais fallait-il laisser dire à nos ennemis:

--Ce peuple insensé se livre lui-même! Les haines qui le divisent ont

fait plus que nos boulets, plus que la famine elle-même!

Ah! mécontents de Paris, vous qui accusez vos chefs de trahison, et vous

aussi qui les abandonnez parce qu'ils veulent épargner la vie des

émeutiers, si les choses sont comme elles paraissent, vous êtes tous

bien coupables, mais si malheureux qu'on vous plaint tous et qu'on

tâchera d'arracher de son coeur cette page de votre histoire pour ne se

rappeler que cinq mois de patience, d'union, d'héroïsme véritable!

On vous plaint et on vous aime tous quand même: vous n'êtes plus

écrasés par les bombes, vos pauvres enfants vont avoir du pain. On

respire en dépit d'une douleur profonde, et on veut la paix,--oui, la

paix au prix de notre dernier écu, pourvu que vous échappiez à cette

torture! Quant à moi, il était au-dessus de mes forces de la contempler

plus longtemps, et j'avoue qu'en ce moment je suis irritée contre ceux

qui reprochent à votre gouvernement d'avoir cédé devant l'horreur de vos

souffrances. On réfléchira demain, aujourd'hui on pleure et on aime:

arrière ceux qui maudissent!

Janvier.

A présent nous savons pourquoi Paris a dû subir si brusquement son sort.

Encore une fois nous n'avons plus d'armée! Tandis que celles de l'Ouest

et du Nord sont en retraite, celle de l'Est est en déroute. Le

malheureux Bourbaki, harcelé, dit-on, par les exigences, les soupçons et

les reproches de la dictature de Bordeaux, s'est brûlé la cervelle.

Aucune dépêche ne nous en a informés, les journaux que nous pouvons nous

procurer le disent timidement dans un entrefilet. Mais on le sait trop à

Versailles, et devant l'évidence Jules Favre a dû perdre tout espoir.

Ce nouveau drame est navrant. Celui-là ne trahissait pas qui s'est tué

pour ne pas survivre à la défaite!

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 57 / 64 题