Toujours froid glacial. Nous sommes surpris par la visite de notre ami
Sigismond avec son fils. Ils n'ont pas plus d'illusions que nous, et
nous nous quittons en disant:
--Tout est perdu!
A minuit, j'embrasse mes enfants. Nous sommes encore vivants, encore
ensemble. L'exécrable année est finie; mais, selon toute apparence, nous
entrons dans une pire.
Il est pourtant impossible que tant de malheur ne nous laisse pas
quelque profit moral. Pour mon compte, je sens que mon esprit a fait un
immense voyage. J'ignore encore ce qu'il y aura gagné; mais je ne crois
pas qu'il y ait perdu absolument son temps. Il a été obligé de faire de
grands efforts pour se déprendre de certaines ardeurs d'espérance; il en
a eu de plus grands encore à faire pour conserver des croyances dont
l'application était un cruel démenti à la vérité. Il n'érigera point en
système à son usage ce qu'il a senti se dégager de vrai au milieu de ses
angoisses. Il voyagera au jour le jour, comme il a toujours fait. Il
regardera toujours avidement, peut-être verra-t-il mieux.
Il m'en a coûté des larmes, je l'avoue, pour reconnaître que, dans cet
élan républicain qui nous avait enivrés, il n'y avait pas assez
d'éléments d'ordre et de force. Il eût fallu le savoir, consentir à se
juger soi-même et demander la paix avec moins de confiance dans la
guerre. L'erreur funeste a été de croire que notre courage et notre
dévouement suffiraient là où il fallait le sens profond de la vie
pratique. Nous ne l'avons pas eu, le gouvernement de Paris n'a pas pu
diriger la France; ses délégués ne l'ont pas su. La France est devenue
la proie de spéculations monstrueuses en même temps que l'armée en est
la victime. Toute la science politique consistait à distinguer, entre
tant de dévouements qui s'offraient, les boucs d'avec les brebis. Ceci
dépassait les forces de deux vieillards,--hommes d'honneur à coup sûr,
mais débordés et abusés dès les premiers jours,--et celles d'un jeune
homme sans expérience de la vie politique et sans sagesse suffisante
pour se méfier de lui-même.
Tout serait pardonnable et déjà pardonné, malgré ce qu'il nous en coûte,
si la résolution de n'en pas appeler à la France n'avait prévalu. Il
s'est produit sourdement et il se produit aujourd'hui ouvertement une
résistance à notre consentement qui nous autorise à de suprêmes
exigences. Nous voulons qu'on s'avoue incapable ou qu'on nous sauve.
Nous continuons nos sacrifices, nous étouffons nos indignations contre
une multitude d'infamies autorisées ou tolérées, nous engageons le
peuple à attendre, à subir, à espérer encore; mais tout empire, et le
ton du parti qui s'impose devient rogue et menaçant.
C'est le commencement d'une fin misérable dont nous payerons le dommage.
La délégation dictatoriale va finir comme a fini celle de l'Empire. La
vraie république sauvera-t-elle son principe à travers ce
cataclysme?--Je le sauve dans ma conscience et dans mon âme; mais je ne
puis répondre que de moi.
Le roi Guillaume va sans doute écrire une belle lettre de jour de l'an à
sa femme. Rien de mieux; mais pourquoi les journaux allemands
reproduisent-ils avec enthousiasme ce que le roi dit à la reine, ce que
la reine dit au roi? C'est pour l'édification de la _chrétienté_ sans
doute, les rois sont si pieux! Ils remercient Dieu si humblement de tout
le sang qu'ils font répandre, de toutes les villes qu'ils brûlent ou
bombardent, de tous les pillages commis en leur nom! Ils vont rétablir
en Allemagne le culte des saints. J'imagine que saint Shylock et saint
Mandrin seront destinés à fêter la campagne de France et le bombardement
de Paris.
Nohant, 1er janvier 1871.
Pas trop battus aujourd'hui; on se défend bien autour de Paris, Chanzy
tient bon et fera, dit-on, sa jonction avec Faidherbe, que je sais être
un homme de grand mérite. Bourbaki dispose de forces considérables. On
se permet un jour d'espérance! C'est peut-être le besoin qu'on a de
respirer; mais que peuvent d'héroïques efforts, si _les causes profondes
d'insuccès_ que personne n'ignore et que nul n'ose dire augmentent
chaque jour?--Et _elles augmentent_!
Pour mes étrennes, Aurore me fait une surprise; elle me chante une
romance que sa mère lui accompagne au piano, et elle la chante
très-bien. Que c'est joli, cette voix de cinq ans!