4 novembre.

Dans beaucoup de lettres que je reçois, de paroles que j'entends, de

journaux que je lis, c'est l'exaltation qui domine: mauvais symptôme à

mes yeux; l'exaltation est un état exceptionnel qui doit subir la

réaction d'un immense découragement. On invoque les souvenirs de 92; on

les invoque trop, et c'est à tort et à travers qu'on s'y reporte. La

situation est aujourd'hui l'opposé complet de ce qu'elle était alors. Le

peuple voulait la guerre et la république; aujourd'hui il ne veut ni

l'une ni l'autre. Villes et campagnes marchaient ensemble; aujourd'hui

la campagne fait sa protestation à part, et le peuple plus ardent des

villes ne l'influence dans aucun sens. Si nous sommes déjà loin, sous ce

rapport, de 1848, combien plus nous le sommes de 92!

Ceux qui croient que l'élan de cette grande époque peut se produire

aujourd'hui par les mêmes moyens sont dans une erreur profonde. Les

conditions sont trop dissemblables. On ne peut pas ne point tenir compte

du fatal progrès matériel qui s'est accompli dans l'industrie du

meurtre, des armes de destruction et de la science militaire qu'on nous

oppose. En outre la discipline est une chose morte chez nous.

L'obéissance passive semble incompatible avec le progrès que chacun a

fait dans le sentiment de la possession de soi-même. Les soldats veulent

être bien soignés et bien commandés; ils ne veulent plus mourir sans but

et sans utilité. Quelques-uns abusent de ce droit jusqu'à la révolte ou

à la désertion; le grand nombre fait bravement son devoir, mais il

comprend les fautes des chefs, il s'indigne des souffrances gratuites

que l'incurie, la scélératesse ou le désordre des intendances lui

inflige. Il est aussi patient, aussi résigné que possible, et fournit à

chaque page de cette lamentable histoire de nos revers des preuves de sa

réelle vertu patriotique; mais il ne fait pas les miracles du temps

passé et il ne les fera plus. Il n'a plus la foi aveugle; il est entré

dans la phase du libre examen.

Voilà ce que les exaltés ne veulent pas comprendre. Ils ne tiennent

compte d'aucune différence; ils repoussent avec une colère maladive

tout examen historique, toute déduction philosophique, si élémentaire

qu'elle soit. On pourrait dire des républicains d'aujourd'hui qu'ils

sont comme les royalistes de la Restauration: ils n'ont rien oublié et

rien appris. Quelques-uns s'en font gloire, ce sont de véritables

enfants en philosophie, quoique d'ailleurs gens de coeur et d'esprit.

J'en sais même qui sont hommes de mérite, d'étude et de discussion

ingénieuse; ceux-là deviennent forcément la proie d'une habitude de

paradoxe déplorable. On ne sait quoi leur répondre, on ne sait s'ils

parlent sérieusement; on les écoute avec stupeur. Ils prétendent vouloir

que l'homme soit complétement libre, et que le vote du dernier idiot

soit librement émis; mais ils veulent en même temps que les mesures

dictatoriales soient acceptées sans murmure, et ils repoussent l'idée

d'en appeler au suffrage universel dans les temps de crise. On leur

demande si la liberté n'est bonne que quand il n'y a rien à faire pour

elle. Ils ne peuvent répondre que par des sophismes ou par des injures:

--Je vous trouve réactionnaire.--Vous abandonnez vos croyances.

Tout ce que je pense aujourd'hui, je l'ai pensé en voyant s'écrouler la

République de 48 après les horribles journées de juin. Je ne me sentis

pas le cruel courage de dire la vérité aux vaincus; je n'avais plus

d'autre mission, d'autre idée que celle d'adoucir le sort de ceux qui

voulaient être sauvés du désastre, et je m'abstins de tout reproche, de

toute appréciation des fautes commises; maintenant ils parlent haut, ils

sont puissants, ils menacent. Je n'ai plus de raison pour me taire avec

eux. Ils me disent qu'au lieu d'apprécier et de juger au coin du feu

leurs malheureux tâtonnements, je devrais écrire en l'honneur du

gouvernement de la République, chanter apparemment les victoires que

nous ne remportons pas, et fêter la prochaine délivrance que rien ne

fait espérer. Je n'ai qu'une réponse à faire: je ne sais pas mentir;

non-seulement ma conscience s'y oppose, mais encore mon cerveau, mon

inspiration du moment, ma plume. Si mes réflexions écrites sont un

danger devant l'ennemi, je les laisserai en portefeuille jusqu'à ce

qu'il soit parti.

Mais ne pourrait-on s'éclairer entre soi, discuter et redresser au

besoin son propre jugement, sans dépit et sans fiel?--Impossible!

l'exaltation s'en mêle et on déraisonne.

Il n'est donc pas besoin de sortir du petit coin où l'on est forcé de

vivre pour voir au delà de l'horizon ce qui se passe en France et même à

Paris, derrière les lignes prussiennes. Les uns s'excitent fiévreusement

à l'espérance, les autres se sacrifient sans le moindre espoir de salut.

J'avoue qu'à ces derniers, que je crois les plus méritants, je ne

demanderai pas s'ils sont républicains: je trouve qu'ils le sont. Quant

à ceux qui prétendent accaparer l'expression républicaine et qui se

montrent intolérants et irritables, je commence à douter d'eux. Il y a

longtemps que leur manière d'entendre la démocratie et de pratiquer la

fraternité m'est un profond sujet de tristesse.

Ici, je ne connais que des gens excellents, très-honnêtes et sincères

jusqu'à l'ingénuité; mais leur opinion, mal établie, composée d'éléments

de certitude mal combinés, chauffée à blanc par l'exaspération que nous

cause à tous le malheur commun, tourne à une véritable confusion de

principes. Naturellement on est trop sous le coup de mauvaises nouvelles

pour raisonner, et chacun laisse échapper le cri de son coeur ou

l'expression de son tempérament. Je comprends cela, je l'excuse, j'en

partage l'émotion; rentrée en moi-même, je m'affecte autant du mal

intérieur qui nous ronge que des maux dont la guerre nous accable.

Est-il vrai que la république _seule_ puisse sauver la France?

Oui, je le crois fermement encore, mais une république constituée et

réelle, consentie, défendue par une nation pénétrée de la grandeur de

ses institutions, jalouse de maintenir son indépendance au dedans comme

au dehors. Ce n'est pas là ce que nous avons. Nous acceptons, nous

tolérons une dictature que je ne veux pas juger encore, qui répugne

cependant à la majorité des citoyens, par ce seul fait qu'elle est trop

prolongée et que le succès ne la justifie pas. Que faire pourtant? Paris

assiégé ne doit pas changer son gouvernement, à moins que l'ennemi n'y

consente, et je comprends qu'il en coûte de le lui demander tant qu'on

espère se défendre.... Mais quand on ne l'espèrera plus?

On me crie qu'il ne faut pas supposer cela. Voici où l'exaltation me

paraît funeste. Dans toute situation raisonnable, ne faut-il pas

examiner le présent pour augurer de l'avenir? Les optimistes de parti

pris et les pessimistes par nature sont également condamnés à se tromper

toujours. Les solutions de la vie sont toujours imprévues, toujours

mêlées de bien et de mal, toujours moins riantes et moins irréparables

qu'on ne les a envisagées; quand on est sur la pente rapide d'un

précipice, s'y jeter à corps perdu, que ce soit vertige de terreur ou

de témérité, ne me paraît pas fort sage. Il vaudrait mieux tâcher de se

retenir ou de couler doucement au fond. Paris est peut-être pris du

vertige de l'audace à l'heure qu'il est. C'est beau, c'est généreux;

mais n'est-ce pas la fière et mâle expiation d'une immense faute commise

au début? Ne fallait-il pas, tout en acclamant la république à

l'Hôtel-de-Ville, demander à la France de la proclamer? Elle l'eût fait

en ce moment-là. Les membres ne sont pas si éloignés du coeur qu'ils

résistent à son élan. On avait quelques jours encore à employer avant

l'investissement, et on eût pu arrêter l'ennemi aux portes de Paris en

lui faisant des propositions au nom de la France constituée. Il eût

consenti à ce qu'elles fussent ratifiées par le vote des provinces

envahies.

On n'avait pas le temps, dit-on; il fallait préparer la défense.

Puisqu'on avait élu un gouvernement spécialement chargé de ce soin

d'urgence extrême, il fallait laisser le pays légal aviser au soin de

ses destinées. Il y aurait eu des formalités à abréger, des habitudes

politiques à modifier. Qui sait si nous ne serons pas forcés plus tard

de voter à plus court délai? Il ne serait pas mauvais, en tout état de

cause, de corriger les mortelles lenteurs de nos installations

parlementaires.

Nous voici donc livrés aux éventualités d'une dictature jusqu'ici

indécise dans ses moyens d'action, mais qui peut devenir tyrannique et

insupportable au gré des événements. Nous ne savons rien de ce que cette

autorité sans consécration légale nous réserve. Nous sommes sans

gouvernail dans la tempête, sans confiance par conséquent, et dans cette

situation d'esprit où la foi aveugle est un héroïsme qui frise la folie.

On reproche aux républicains d'avoir fait de la politique au lieu de

faire réellement de la défense. Ce serait de la bien mauvaise politique,

même dans leur propre intérêt. Ils auraient, pour la vaine satisfaction

de garder le pouvoir durant quelques semaines, compromis à jamais leur

influence et sapé leur autorité par la base. Je ne les crois pas

capables d'une telle ineptie; je crois simplement qu'ils ont été surpris

par les événements, et que, dans une fièvre de patriotisme, le

gouvernement de Paris s'est dévoué, sans espoir de vaincre, à la tâche

de mourir.

Vous verrez, m'écrivent des pessimistes, que ces hommes voudront

prolonger la lutte pour allonger leur rôle et occuper la scène à nos

dépens. Non, cela n'est pas possible. Ce serait un crime, et je crois à

leur honneur; mais j'avoue qu'en principe le rôle qu'ils ont accepté est

un immense péril pour la liberté sans être une garantie pour la

délivrance, et que, sous prétexte de guerre aux Prussiens, beaucoup de

Français mauvais ou incapables peuvent satisfaire leurs passions

personnelles, ou nous jeter dans les derniers périls. Du pouvoir

personnel qui nous a perdus, nous pouvons tomber dans un pire; il

suffirait qu'il fût égal en imprévoyance et en incapacité pour nous

achever. Il y a un mot banal, insupportable, qui sort de toutes les

bouches et qui est le cri de détresse de toutes les opinions:

--_Où allons-nous?_

On est las, on est irrité de l'entendre, et on se le dit à soi-même à

chaque instant..

Cette anxiété augmente en moi quand je vois des personnes exaltées

donner raison d'avance à toute usurpation de pouvoir qui nous conduirait

à la victoire sur l'ennemi du dehors et sur celui du dedans. Sur le

premier, soit; ici le succès justifierait tout, puisque le succès serait

la preuve du génie d'organisation joint au courage moral et au

patriotisme persévérant. Attendons, aidons, espérons!--Mais l'ennemi du

dedans.... D'abord quel est-il aujourd'hui? Comme on ne s'entend pas

là-dessus, il serait bien à propos de le définir.

Les uns me disent:

--L'ennemi de la république, c'est le parti _rouge_, ce sont les

démagogues, les clubistes, les émeutiers.

Cela est très-vague. Parmi ces impatients, il doit y avoir, _comme dans

tout parti_, des hommes généreux et braves, des bandits lâches et

stupides. C'est au peuple d'épurer les champions de sa cause, de séparer

le bon grain de l'ivraie; s'il ne le fait pas, si les honnêtes gens se

laissent dominer par des exploiteurs, qu'on les contienne durant

quelques jours, leur égarement ne sera pas de longue durée. Beaucoup

d'entre eux ouvriront les yeux à l'évidence, et se déferont eux-mêmes de

l'élément impur qui souillerait leur drapeau. Ils reviendront, s'ils ont

des plaintes à formuler, aux moyens légaux ou aux manifestations dignes

et calmes, qui seules font autorité vis-à-vis de l'opinion. Je me

résoudrai difficilement à traiter d'ennemis ceux que la violence des

réactions a qualifiés d'_insurgés_, de _communistes_, de _partageux_,

selon la peur ou la passion du moment. Que ceux d'aujourd'hui se

trompent ou non, s'ils sont sincères et humains, ils sont nos égaux, nos

concitoyens, nos frères.

--Ils veulent piller et brûler, dites-vous?

--Prenez vos fusils et attendez-les; mais il y a vingt ans qu'on les

attend, il ne s'est produit que des émeutes partielles où rien n'a été

pillé ni brûlé pour cause politique. S'il y a des bandits qui exercent

leur industrie sous le masque socialiste, je ne leur fais pas l'honneur

de les traiter d'ennemis. Les malheureux qui au bagne expient des crimes

envers l'humanité ne sont qualifiés d'ennemis politiques par aucun

parti. Laissons donc aux enfants et aux bonnes femmes la peur des

_rouges_; on est _rouge_, on est _avancé_, et on est paisible quand

même. Si en dehors de cela on est assassin, voleur ou fou furieux, qu'on

s'attende à se heurter contre des citoyens improvisés gendarmes. Il y en

aura plus que de besoin, et, s'il est un parti à qui la peur soit

permise, c'est justement ce parti rouge qui vous fait trembler, car dans

les réactions vous avez bien vu les innocents payer par milliers pour

les coupables en fuite ou pour les provocateurs en sûreté.--Honnêtes

gens qui répétez cette banalité: _Les rouges nous menacent!_

calmez-vous. Ils sont bien plus menacés que vous, et ils constituent en

France une infime minorité dont on aura partout raison à un moment

donné.

Pourquoi la république, disent les autres, ferait-elle cause commune

avec un parti qu'elle appelle aussi l'ennemi? Ce parti-là, les

républicains d'aujourd'hui l'appellent la réaction. Il faut bien se

servir encore de ce vocabulaire suranné; quand donc, hélas! en

serons-nous débarrassés? Les _réactionnaires_ se composent des

légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes et des cléricaux, qui

sont ou légitimistes, ou orléanistes ou bonapartistes, mais qui tiennent

tous plus ou moins pour le principe d'autorité monarchique et

religieuse. La prétendue réaction, c'est donc toute une France par le

nombre, une majorité flottante entre les trois drapeaux et prête à se

rallier autour de celui qui lui offrira plus de sécurité,--ce qui est

prévoyant et rassis, commerçant, ouvrier, industriel, fonctionnaire,

artiste, paysan. C'est ce qu'on appelle _la masse des honnêtes gens_,

c'est ce qu'il ne faudrait qualifier ni d'honnête ni de malhonnête;

c'est la race calme ou craintive dont à mes yeux le tort et le malheur

sont de manquer d'idéal ou de s'y refuser de parti pris, car tout

Français est idéaliste malgré lui. Dans le bien et le vrai, comme dans

le faux et le mauvais, tout Français poursuit un rêve et aspire à un

progrès approprié à sa nature; tout Français se lasse vite du possible

immédiat et cherche vers l'inconnu une route plus sûre que celle qu'il a

parcourue; tout Français veut être bien d'abord, mieux ensuite et

toujours mieux.

Mais personne ne se connaît, et les innombrables tempéraments qui se

rattachent au maintien de l'ordre à tout prix repoussent en principe les

innovations qu'ils cherchent en fait. Pourquoi les traiter d'ennemis

quand ils ne sont que des attardés? Si vous savez fonder une société qui

contienne les mauvaises ambitions sans froisser les aspirations

légitimes, vous rallierez à vous tout ce qui mérite d'être rallié; cela

était possible au début de la révolution actuelle. Cet appel à tous au

nom de la patrie en danger a été noble et sincère. Le grand nombre a

marché, ne refusant ni sa bourse, ni son temps, ni sa vie; mais

l'inquiétude nous gagne, les républiques sont soupçonneuses, et depuis

la capitulation de Metz nous voyons partout des traîtres. C'est

l'inévitable désespérance qui suit les désastres; nous cherchons

l'ennemi chez nous, parmi nous. Il y est sans doute, car la république

est fatalement entraînée à trouver des résistances chaque jour plus

prononcées, si elle ne sauve pas le pays de l'invasion. Le

pourra-t-elle? Dans tous les cas, accuser et soupçonner est un mauvais

moyen. Il faudrait nous en défendre de notre mieux, nous en défendre le

plus possible, ne pas nous constituer en parti exclusif, ne pas établir

dans chaque groupe une petite église, ne pas faire de catégories de

vainqueurs et de vaincus, car la victoire est capricieuse, et nous

serons peut-être avant peu les vaincus de nos vaincus.

Est-ce que nous allons recommencer la guerre des personnalités quand

nous en avons une autre si terrible à faire? Je vois avec regret le

renouvellement des fonctionnaires et des magistrats prendre des

proportions colossales. J'aurais compris certains changements

nécessaires dont l'appréciation eût été facile à faire, mais tous! mais

les colonnes du _Moniteur_ remplies de noms nouveaux tous les jours

depuis trois mois! Y avait-il donc tant d'hommes dangereux,

incorrigibles, imméritants? Quoi! pas un seul n'était capable de servir

son pays à l'heure du danger? Tous étaient résolus à le livrer à

l'ennemi! Je ne suis pas pessimiste au point d'en être persuadée. J'en

ai connu de très-honnêtes; en a-t-on mis partout de plus honnêtes à leur

place? Hélas! non, on me cite des choix scandaleux, que les républicains

eux-mêmes réprouvent en se voilant la face. Le gouvernement ne peut pas

tout savoir, disent-ils; c'est possible, mais le gouvernement doit

savoir ou s'abstenir.

Allons-nous donner raison à ceux qui disent que la république est le

_sauve qui peut_ de tous les nécessiteux intrigants et avides qui se

font un droit au pouvoir des déceptions ou des misères qu'un autre

pouvoir leur a infligées? Mon Dieu, mon Dieu! la république serait donc

un parti, rien de plus qu'un parti! Ce n'est donc pas un idéal, une

philosophie, une religion? O sainte doctrine de liberté sociale et

d'égalité fraternelle, tu reparais toujours comme un rayon d'amour et de

vérité dans la tempête! Tu es tellement le but de l'homme et la loi de

l'avenir que tu es toujours le phare allumé sur le vaisseau en détresse,

tu es tellement la nécessité du salut qu'à tes courtes heures de clarté

pure tu rallies tous les coeurs dans une commotion d'enthousiasme et

d'espérance; puis tout à coup tu t'éclipses, et le navire sombre: ceux

qui le gouvernent sont pris de délire, ceux qui le suivent sont pris de

méfiance, et nous périssons tous dans les vertiges de l'illusion ou dans

les ténèbres du doute.

Samedi 5 novembre.

Il est très-malsain d'être réduit à se passer du vote. On s'habitue

rapidement à oublier qu'il est la consécration inévitable de tous nos

efforts pour le maintien de la république. Les esprits ardents et

irréfléchis semblent se persuader que la campagne n'apportera plus son

verdict suprême à toutes nos vaines agitations. Tu es pourtant là debout

et silencieux, Jacques Bonhomme! Rien ne se fera sans toi, tu le sais

bien, et ta solennelle tranquillité devrait nous faire réfléchir.

Nous n'avons pas compris, dès le principe, ce qu'il y avait de terrible

et de colossal dans le suffrage universel. Pour mon compte, c'est avec

regret que je l'ai vu s'établir en 1848 sans la condition obligatoire de

l'instruction gratuite. Mon regret persiste, mais il s'est modifié

depuis que j'ai vu le vote fonctionner en se modifiant lui-même d'une

manière si rapide. J'ai appris à le respecter après l'avoir craint comme

un grave échec à la civilisation. On pouvait croire et on croyait qu'une

population rurale, ignorante, choisirait exclusivement dans son sein

d'incapables représentants de ses intérêts de clocher. Elle fit tout le

contraire, elle choisit d'incapables représentants de ses intérêts

généraux. Elle a marché dans ce sens, tenant à son erreur, mais

entendant quand même on ne peut mieux les questions qui lui étaient

posées. Elle a toujours voté pour l'ordre, pour la paix, pour la

garantie du travail. On l'a trompée, on lui a donné le contraire de ce

qu'elle demandait; ce qu'elle croyait être un vote de paix a été un vote

de guerre. Elle a cru à une savante organisation de ses forces, on ne

lui a légué que le désordre et l'impuissance. Nous lui crions

maintenant:

--C'est ta faute, Jacques Bonhomme, tu expies ton erreur et ton

entêtement.

Si Jacques Bonhomme avait un organe fidèle de ses idées, voici ce qu'il

répondrait:

--Je suis le peuple souverain de la première République et en même temps

le peuple impérialiste du second Empire. Vous croyez que je suis changé,

c'est vous qui l'êtes. Quand vous étiez avec moi, je vous défendais,

même dans vos plus grandes fautes, même dans vos plus funestes erreurs,

comme j'ai défendu Napoléon III jusqu'au bout. Nous nous sommes

brouillés, vous et moi, au lendemain de 48; vous vous battiez, vous vous

proscriviez les uns les autres. On nous a dit:

»--L'empire c'est la paix.

»Nous avons voté l'empire, c'est nous qui punissons les partis, quels

qu'ils soient. Nous punissons brutalement, c'est possible. D'où nous

sommes, nous ne voyons pas les nuances, et d'ailleurs nous ne sommes pas

assez instruits pour comprendre les principes, nous n'apprécions que le

fait. Arrangez-vous pour que le fait parle en votre faveur, nous

retournerons à vous.

Le fait! le paysan ne croit pas à autre chose. Tandis que nous examinons

en critiques et en artistes la vie particulière, le caractère, la

physionomie des hommes historiques, il n'apprécie et ne juge que le

résultat de leur action. Dix années de repos et de prospérité matérielle

lui donnent la mesure d'un bon gouvernement. A travers les malheurs de

la guerre, il n'apercevra pas les figures héroïques. Je l'ai vu lassé

et dégoûté de ses grands généraux en 1813. S'il eût été le maître alors,

l'histoire eût changé de face et suivi un autre courant. S'il est revenu

à la désastreuse légende napoléonienne, qu'il avait oubliée, c'est qu'à

ses yeux la république était devenue un fait désastreux en 48.

Et plus que jamais, hélas! notre idéal est devenu pour lui un fait

accablant; ce que le paysan souffre à cette heure, nous ne voulons pas

en tenir compte, nous ne voulons pas en avoir pitié.

--Paye le désastre, toi qui l'as voté.

Voilà toute la consolation que nous savons lui donner. Mon Dieu!

puisqu'il faut qu'il porte le plus lourd fardeau, n'ayons pas la cruauté

de lui reprocher sa ruine et son désespoir. La république n'est pas

encore une chose à sa portée; qui donc la lui aurait enseignée

jusqu'ici? Elle n'a fait que disputer, souffrir, lutter jusqu'à la mort

sous ses yeux, et il est le juge sans oreilles qui veut palper des

preuves. Il ne se paye pas de gloire, il ne croit pas aux promesses; il

lui faut la liberté individuelle et la sécurité. Il se passe volontiers

des secours et des encouragements de la science; il ne les repousse

plus, mais il veut accomplir lui-même et avec lenteur son progrès

relatif.

--Laissez-moi mon champ, dit-il, je ne vous demande rien.

Nul n'est plus facile à gouverner, nul n'est plus impossible à

persuader. Il veut avoir le droit de se tromper, même de se nuire; il

est têtu, étroit, probe et fier.

Son idéal, s'il en a un, c'est l'individualisme. Il le pousse à l'excès,

et longtemps encore il en sera ainsi. Il est un obstacle vivant au

progrès rapide, il le subira toujours plus qu'il ne le recevra; mais ce

qui est démontré le saisit. Qu'il voie bien fonctionner, il croit et

fonctionne: rien sans cela. Je comprends que ce corps, qui est le nôtre,

le corps physiologique de la France, gêne notre âme ardente; mais, si

nous nous crevons le ventre, il ne nous poussera pas pour cela des

ailes. Il faut donc en prendre notre parti, il faut aimer et respecter

le paysan quand même.

Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère.

Nous devons à la brutalité de ses appétits la remarquable oblitération

qui s'est faite, depuis vingt ans surtout, dans notre sens moral. Nous

avons donc grand sujet de nous plaindre des immenses erreurs ou l'esprit

de bien-être et de conservation nous a fourvoyés. De là, chez ceux qui

protestaient en vain contre ce courant troublé, un grand mépris, une

sorte de haine douloureuse, une protestation que je vois grandir contre

le suffrage universel. Je ne sais si je me trompe, la république

nouvelle aimerait à l'ajourner indéfiniment, elle songerait même à le

restreindre; elle reviendrait à l'erreur funeste qui l'a laissée brisée

et abandonnée après avoir provoqué le coup d'État; pouvait-il trouver un

meilleur prétexte? Encore une fois, les républicains d'aujourd'hui

n'ont-ils rien appris? sont-ils donc les mêmes qu'à la veille de

décembre? Espérons qu'ils ne feront pas ce que je crains de voir tenter.

Le suffrage universel est un géant sans intelligence encore, mais c'est

un géant. Il vous semble un bloc inerte que vous pouvez franchir avec de

l'adresse et du courage. Non: c'est un obstacle de chair et de sang; il

porte en lui tous les germes d'avenir qui sont en vous. C'est quelque

chose de précieux et d'irritant, de gênant et de sacré, comme est un

enfant lourd et paresseux que l'on se voit forcé de porter jusqu'à ce

qu'il sache ou veuille marcher. Le tuerez-vous pour vous débarrasser de

lui? Mais sa mort entraînerait la vôtre. Il est immortel comme la

création, et on se tue soi-même en s'attaquant à la vie universelle.

Puisqu'en le portant avec patience et résignation vous devez arriver à

lui apprendre à marcher seul, sachez donc subir le châtiment de votre

imprudence; vous qui l'avez voulu contraindre à marcher dès le jour de

sa naissance. C'est là où la politique proprement dite a égaré les

chefs de parti. On s'est persuadé qu'en affranchissant la volonté

humaine sans retard et sans précaution, on avait le peuple pour soi. Ç'a

été le contraire. Retirer ce que vous avez donné serait lâche et de

mauvaise foi, et puis le moyen?

--Essaye donc! dit tout bas Jacques Bonhomme.

C'est que Jacques Bonhomme sait voter à présent, et ce n'est pas nous

qui avons eu l'art de le lui apprendre. On l'a enrégimenté par le

honteux et coupable engin des candidatures officielles, et puis peu à

peu il s'est passé de lisières; il ne marche peut-être pas du bon côté,

mais il marche avec ensemble et comme il l'entend. Il votait d'abord

avec son maître, à présent il se soucie fort peu de l'opinion de son

maître. Il a la sienne, et fait ce qu'il veut. Ce sera un grand

spectacle lorsque, sortant des voies trompeuses et ne se trompant plus

sur la couleur des phares, il avancera vers le but qui est le sien comme

le nôtre. Aucun peuple libre ne saura voter comme le peuple de France,

car déjà il est plus indépendant et plus absolu dans l'exercice de son

droit que tout autre.

L'instrument créé par nous pour nous mener au progrès social est donc

solide; sa force est telle que nous ne pourrions plus y porter la main.

Nous avons fait trop vite une grande chose; elle est encore redoutable,

parfois nuisible, mais elle existe et sa destinée est tracée, elle doit

servir la vérité. Née d'un grand élan de nos âmes, elle est une création

impérissable, et le jour où cette lourde machine aura mordu dans le

rail, elle sera une locomotive admirable de rectitude, comme elle est

déjà admirable de puissance. C'est alors qu'elle jouera dans l'histoire

des peuples un rôle splendide, et fermera l'âge des révolutions

violentes et des usurpations iniques. Tandis que l'imagination exaltée

et la profonde sensibilité de la France, éternelles et incorrigibles, je

l'espère, ouvriront toujours de nouveaux horizons à son génie, Jacques

Bonhomme, toujours patient, toujours prudent, s'approchant de l'urne

avec son sourire de paternité narquoise, lui dira:

--C'est trop tôt, ou c'est trop de projets à la fois; nous verrons cela

aux prochaines élections. Je ne dis pas non; mais il ne me plaît pas

encore. Vous êtes le cheval qui combat, je suis le boeuf qui laboure.

Il pourrait dire aussi et il dira quand il saura parler:

--Vous êtes l'esprit, je suis le corps. Vous êtes le génie, la passion,

l'avenir; je suis de tous les temps, moi; je suis le bon sens, la

patience, la règle. Vouloir nous séparer, détruire l'un de nous au

profit de l'autre, c'est nous tuer tous les deux. Où en seriez-vous,

hommes de sentiment, représentants de l'idée, si vous parveniez à

m'anéantir? Vous vous arracheriez le pouvoir les uns aux autres; vos

républiques et vos monarchies seraient un enchaînement de guerres

civiles où vous nous jetteriez avec vous, et où, sans la liberté du

vote, nous serions encore les plus forts. Cette force irrégulière, ce

serait la jacquerie. Nous ne voulons plus de ces déchirements! Grâce à

notre droit de citoyens, nous nous sommes entendus d'un bout de la

France à l'autre, nous ne voulons plus nous battre les uns contre les

autres. Nous voulons être et nous sommes le frein social, le pouvoir qui

enchaîne les passions et qui décrète l'apaisement.

Et cela est ainsi déjà lourdement, brutalement peut-être, mais

providentiellement. Non, non! ne touchez pas au vote, ne regrettez pas

d'avoir fondé la souveraine égalité. Le peuple, c'est votre incarnation!

Vous vous êtes donné un compagnon qui vous contrarie, qui vous irrite,

qui vous blesse: injuste encore, il méconnaît, il renie la république,

sa mère; mais, si sa mère l'égorge, vaudra-t-elle mieux que lui? A

présent d'ailleurs, elle l'essayerait en vain. L'enfant est devenu trop

fort. Vous auriez la guerre du simple contre le lettré, du muet contre

l'_avocat_, comme ils disent, une guerre atroce, universelle. Le vote

est l'exutoire; fermez-le, tout éclate!

Nohant, 6 novembre.

Me voilà revenue au nid. Je me suis échappée, ne voulant pas encore

amener la famille; je retournerai ce soir à La Châtre, et je reviendrai

demain ici. J'en suis partie il y a deux mois par une chaleur écrasante,

j'y reviens par un froid très-vif. Tout s'est fait brutalement cette

année.--Pauvre vieux Nohant désert, silencieux, tu as l'air fâché de

notre abandon. Mon chien ne me fait pas le moindre accueil, on dirait

qu'il ne me reconnaît pas: que se passe-t-il dans sa tête? Il a eu froid

ces jours-ci, il me boude d'avoir tant tardé à revenir. Il se presse

contre mon feu et ne veut pas me suivre au jardin. Est-ce que les chiens

eux-mêmes ne caressent plus ceux qui les négligent? Au fait, s'il est

mécontent de moi, comment lui persuaderais-je qu'il ne doit pas l'être?

J'attise le feu, je lui donne un coussin et je vais me promener sans

lui. Peut-être me pardonnera-t-il.

Le jardin que j'ai laissé desséché a reverdi et refleuri comme s'il

avait le temps de s'amuser avant les gelées. Il a repoussé des roses,

des anémones d'automne, des mufliers panachés, des nigelles d'un bleu

charmant, des soucis d'un jaune pourpre. Les plantes frileuses sont

rangées dans leur chambre d'hiver. La volière est vide, la campagne

muette. Y reviendrons-nous pour y rester? La maison sera-t-elle bientôt

un pauvre tas de ruines comme tant d'autres sanctuaires de famille qui

croyaient durer autant que la famille? Mes fleurs seront-elles piétinées

par les grands chevaux du Mecklembourg? Mes vieux arbres seront-ils

coupés pour chauffer les jolis pieds prussiens? Le major Boum ou le

caporal Schlag coucheront-ils dans mon lit après avoir jeté au vent mes

herbiers et mes paperasses? Eh bien! Nohant à qui je viens dire bonjour,

silence et recueillement où j'ai passé au moins cinquante ans de ma vie,

je te dirai peut-être bientôt adieu pour toujours. En d'autres

circonstances, c'eût été un adieu déchirant; mais si tout succombe avec

toi, le pays, les affections, l'avenir, je ne serai point lâche, je ne

songerai ni à toi ni à moi en te quittant! J'aurai tant d'autres choses

à pleurer!

Nohant, 7 novembre.

J'y reviens à midi. J'installe Fadet auprès du feu, et je me mets à

écrire dans ma chambre sur mes genoux, il fait trop froid dans la

bibliothèque. Il boude toujours, Fadet. Il me regarde d'un air triste;

peut-être est-il mécontent de ce que je reviens seule, peut-être

s'imagine-t-il que je ne veux pas ramener mes petites-filles, peut-être

craint-il d'être abandonné aux Prussiens, si l'on s'en va encore! Il y a

là un mystère; c'est la première fois qu'il ne me dévore pas de caresses

après une absence. Il fait un froid noir, mes mains se roidissent en

écrivant. Que de souffrances pour ceux qui couchent dehors! Les

officiers peuvent se préserver un peu; mais le simple troupier, le

mobile à peine vêtu! ils ont encore des habits de toile, et déjà ils

n'ont plus de souliers. Pourquoi cette misère quand nous avons fait et

au delà tous les frais de leur équipement?

En ce moment, on s'occupe à La Châtre de faire des gilets de laine pour

les mobilisés. Les femmes quètent, cousent et donnent. On s'ingénie pour

se procurer l'étoffe, on n'en trouve qu'avec des peines infinies, les

chemins de fer se refusant, par ordre, au transport des denrées qui ne

sont pas directement ordonnancées par le gouvernement, ou ne voulant

répondre de rien; on manque de tout. La confiance dans les

administrations militaires est telle qu'on donne ces vêtements aux

mobilisés de la main à la main! Tant d'autres malheureux n'ont jamais

reçu, nous dit-on, les secours qui leur étaient destinés!

Pas de nouvelles aujourd'hui, calme plat au milieu de la tempête. On est

tout étonné quand un jour se passe sans apporter un malheur nouveau.

Mardi 8.

L'armistice est rejeté, c'est la guerre à mort. Préparons-nous à

mourir.--Fadet me fait beaucoup d'amitiés aujourd'hui. Il sait l'heure à

laquelle j'arrive, il m'attendait à la porte.--Tu es fou, mon pauvre

chien, tout va plus mal que jamais. J'écris quinze lettres, et je

retourne à la ville par un froid atroce.

Nohant, mercredi 9.

Je reviens au son de la cloche des morts. On enterre la vieille bonne de

mon fils. Hier soir, un de nos domestiques a failli se tuer; il a la

figure toute maculée. Il semble que tout soit comme entraîné à prendre

fin en même temps. On n'entend parler que d'accidents effroyables, de

maladies foudroyantes. On dirait que la raison de vivre n'existe plus et

que tout se brise comme de soi-même. D'aucun point de l'horizon, le

salut ne veut apparaître; quelles ténèbres!--Paris va donc braver plus

que jamais les horreurs du siége, et l'espoir de le délivrer s'éloigne!

Cette fois il a tort, ou il est indignement abusé.

Jeudi 10.

Notre impuissance semble s'accuser de plus en plus. Nous avons pourtant

une armée sur la Loire, mais que fait-elle? est-ce bien une armée?--Il

neige déjà! la terre est toute blanche, des arbres encore bien feuillus

font des taches noires de place en place. La campagne est laide

aujourd'hui, sans effet, sans moelleux, sans distances. La terre devient

cruelle à l'homme.

Ah! voici enfin un fait: Orléans est repris par nous; l'ennemi en fuite,

poursuivi jusqu'à Artenay. La garde mobile s'est bien battue, la ville

s'est défendue bravement. Pourvu que tout cela soit vrai! Si nous

pouvons lutter, l'honneur commande de lutter encore; mais je ne crois

pas, moi, que nous puissions lutter pour autre chose. Nous sommes trop

désorganisés, il y aura un moment où tout manquera à la fois. Ceux qui

sont sur le théâtre ne savent donc pas que les dessous sont sapés et ne

tiennent à rien? On se soupçonne, on s'accuse, on se hait en silence. La

vie ne circule pas dans les artères. Nous avons encore de la fierté,

nous n'avons plus de sang.

12.

La victoire se confirme, et, comme toujours, elle s'exagère. Le général

d'Aurelle de Paladines, singulier nom, est au pinacle aujourd'hui.

C'est, dit-on, un _homme de fer_. Pauvre général! s'il ne fait pas

l'impossible, il sera vite déchu. Qu'ils sont malheureux, ces hommes de

guerre! Était-il bien prudent de _proclamer_ la trahison de Bazaine? Si

elle est réelle, ne valait-il pas mieux la cacher ou nous laisser dans

le doute?

Dimanche 13 novembre.

Nous voici tous revenus définitivement au bercail. Définitivement!...

c'est un joli mot par le temps qui court. Mes petites sont ivres de joie

de retrouver leurs chambres, leurs jouets, leur chien, leur jardin. A

cet âge, un jour de joie, c'est toujours! Leur gaieté nous donne un

instant de bonheur, nous n'en avons plus d'autre.

On se demande si l'on pourra supporter quelque temps encore ce désespoir

général sans devenir fou, lâche ou méchant. Ceux qui sont fous, lâches

ou méchants semblent moins à plaindre. Leur délire, leurs convoitises,

leur passion, sont dans un état d'ébullition qui les soutient sur le

flot; écumes en attendant qu'ils soient scories, ils flottent et croient

qu'ils nagent!

Tout entier à l'horreur de la réflexion, celui qui aime l'humanité n'a

plus le temps de s'aimer lui-même. Il n'a pas de but personnel, il n'a

pas de part de butin à chercher dans les ruines, il souffre amèrement,

et il s'attend à souffrir plus encore. Pauvre nature humaine, dans quel

état d'épuisement ou d'exaspération vas-tu sortir de cette torture!

Démence pour les uns, annihilement pour les autres.... Quand nous aurons

repoussé ou payé l'ennemi du dehors, que serons-nous? où trouverons-nous

l'équité calme, le pardon fraternel, le désir commun de reconstruire la

société? Et si nous sommes forcés de procéder à ce travail sous la

menace du canon allemand! Nous ne ferons certes rien de durable, et la

république subira de si fortes dépressions qu'elle sera comme une terre

ravagée de la veille par les éruptions volcaniques. Comme notre sol

matériel, le sol politique et social sera souillé, stérilisé peut-être!

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 24 / 64 题