15 octobre.

Pas de nouvelles. La poste ne s'occupe plus de nous; tout se

désorganise. Je suis étonnée de la tranquillité qui règne ici. La

province consternée se gouverne toute seule par habitude.

Dimanche 16.

J'aurais voulu tenir un journal des événements; mais il faudrait savoir

la vérité, et c'est souvent impossible. Les rares et courts journaux qui

nous parviennent se font la guerre entre eux et se contredisent

ouvertement:

--Les mobiles sont des braves.

--Non, les mobiles faiblissent partout.

--Mais non, c'est la troupe régulière qui lâche pied.

--Non, vous dis-je, c'est elle qui tient!

Le plus clair, c'est qu'une armée sans armes, sans pain, sans

chaussures, sans vêtements et sans abri, ne peut pas résister à une

armée pourvue de tout et bien commandée.

On agite beaucoup la question suivante, et on nous rapporte fidèlement,

_de auditu_ l'opinion de M. Gambetta.

--L'armée régulière est détruite, démoralisée, perdue; elle ne nous

sauvera pas. C'est de l'_élément civil_ que nous viendra la victoire,

c'est le citoyen improvisé soldat qu'il faut appeler et encourager.

La question est fort douteuse, et, si d'avance elle est résolue, elle

devient inquiétante au dernier degré. On peut improviser des soldats

dans une localité menacée, et les mobiliser jusqu'à un certain point;

mais leur faire jouer le rôle de la troupe exercée au métier et endurcie

à la fatigue, c'est un rêve, l'expérience le prouve déjà. Les malades

encombrent les ambulances. On parle d'organiser une Vendée dans toute la

France. Organise-t-on le désordre? Ces résultats fructueux que suscitent

parfois des combinaisons illogiques s'improvisent et ne se décrètent

pas. M. Gambetta a pu jeter les yeux sur la carte du Bocage et sur la

page historique dont il a été le théâtre; mais recommencer en grand ces

choses et les opposer à la tactique prussienne, c'est un véritable

enfantillage. On assure que M. Gambetta est un habile organisateur;

qu'il réorganise donc l'armée au lieu de la dédaigner comme un

instrument hors de service, alors que tout lui manque ou la trahit! Si

l'on veut introduire des catégories, scinder l'élément civil et

l'élément militaire, froisser les amours-propres, réveiller les passions

politiques, je ne dis pas à la veille, mais au beau milieu des combats,

j'ai bien peur que nous ne soyons perdus sans retour.

Quelqu'un, qui est renseigné, nous avoue que nos dictateurs de Tours

sont infatués d'un optimisme effrayant. Je ne veux pas croire encore

qu'il soit insensé... Quelquefois une grande obstination fait des

miracles. Qui se refuse à espérer quand on sent en soi la volonté du

sacrifice? Mais la volonté nous donnera-t-elle des canons? On avoue que

nous en avons qui tirent un coup pendant que ceux de l'ennemi en tirent

dix.

--En fait-on au moins?

--On dit qu'on en fait _beaucoup_. Nous savons, hélas! qu'on en fait

fort peu.

--En fait-on de pareils à ceux des Prussiens?

--On ne peut pas en faire.

--Alors nous serons toujours battus?

--Non! nous avons l'élément civil, une arme morale que les étrangers

n'ont pas.

--Ils ont bien mieux, ils ont un seul élément, leur arme est à deux

tranchants, militaire et civile en même temps.

--On le sait; mais le moral de la France!

Oh! soit! Croyons encore à sa virilité, à sa spontanéité, à ses grandes

inspirations de solidarité; mais, si nous ne les voyons pas se produire,

puisons notre courage dans un autre espoir que celui de la lutte. Après

la résistance que l'honneur commande, aspirons à la paix et ne croyons

pas que la France soit avilie et perdue parce qu'elle ne sait plus faire

la guerre. Je vois la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et je ne

m'habitue pas à voir couler le sang; mais il y a une heure où la femme a

raison, c'est quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien des

raisons profondes et sérieuses pour se consoler.

Pour faire de l'homme une excellente machine de combat, il faut lui

retirer une partie de ce qui le fait homme. «Quand Jupiter réduit

l'homme à la servitude, il lui enlève une moitié de son âme.» L'état

militaire est une servitude brutale qui depuis longtemps répugne à notre

civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies de guerre, le dernier

règne était si bien englué dans les douceurs de la vie, qu'il avait

laissé pourrir l'armée. Il n'avait plus d'armée, et il ne s'en doutait

pas. Le jour où, au milieu des généraux et des troupes de sa façon,

Napoléon III vit son erreur, il fut pris de découragement, et ce ne fut

pas le souverain, ce fut l'homme qui abdiqua.

Les douceurs de la vie comme ce règne les a goûtées, c'était l'oeuvre

d'une civilisation très-corrompue; mais la civilisation, qui est

l'ouvrage des nations intelligentes, n'est pas responsable de l'abus

qu'on fait d'elle. La moralité y puise tout ce dont elle a besoin; la

science, l'art, les grandes industries, l'élégance et le charme des

bonnes moeurs ne peuvent se passer d'elle. Soyons donc fiers d'être le

plus civilisé des peuples, et acceptons les conditions de notre

développement. Jamais la guerre ne sera un instrument de vie,

puisqu'elle est la science de la destruction; croire qu'on peut la

supprimer n'est pas une utopie. Le rêve de l'alliance des peuples n'est

pas si loin qu'on croit de se réaliser. Ce sera peut-être l'oeuvre du

XXe siècle. On nous dit que le colosse du Nord nous menace.

A jamais, non! Aujourd'hui il nous écrase la poitrine, mais il ne peut

rien sur notre âme. On peut être lourd comme une montagne et peser fort

peu dans la balance des destinées. En ce moment, l'Allemagne s'affirme

comme pesanteur spécifique, comme force brutale,--tranchons le mot,

comme barbarie. Sur quelque mode éclatant qu'elle chante ses victoires,

elle n'élèvera que des arcs de triomphe qui marqueront sa décadence. Au

front de ses monuments nouveaux, la postérité lira 1870, c'est-à-dire

guerre à mort à la civilisation! O noble Allemagne, quelle tache pour

toi que cette gloire! L'Allemand est désormais le plus beau soldat de

l'Europe, c'est-à-dire le plus effacé, le plus abruti des citoyens du

monde; il représente l'âge de bronze; il tue la France, sa soeur et sa

fille; il l'égorge, il la détruit, et, ce qu'il y a de plus honteux, il

la vole! Chaque officier de cette belle armée, orgueil du nouvel empire

prussien, est un industriel de grande route qui _emballe_ des pianos et

des pendules à l'adresse de sa famille attendrie!

Ce sont des représailles, disent-ils, c'est ainsi que nous avons agi

chez eux; nous y avons mis moins d'ordre, de prévoyance et de cynisme,

voilà tout.--C'est déjà quelque chose, mais nous n'en avons pas moins à

rougir d'avoir été hommes de guerre à ce point-là. Si quelque chose peut

nous réhabiliter, c'est de ne plus l'être, c'est de ne plus savoir obéir

à la fantaisie belliqueuse de nos princes. Nous avons encore l'élan du

courage, la folie des armes, la tradition des charges à la baïonnette.

Nous savons encore faire beaucoup de mal quand on nous touche; nous

pourrions dire aux Allemands:

«--Supprimons les canons, prenez-nous corps à corps, et vous verrez!

Mais vous ne vous y risquez plus, vous reculez devant l'arme des braves,

vous avez vos machines, et nous ne les avons pas; nous faisons la guerre

selon l'inspiration du point d'honneur, nous ne sommes pas capables de

nous y préparer pendant vingt ans; nous sommes si incapables de haïr! On

nous surprend comme des enfants sans rancune qui dorment la nuit parce

qu'ils ont besoin d'oublier la colère du combat. Nous tombons dans tous

les piéges; notre insouciance, notre manque de prévision, nos désastres,

vous ne les comprenez pas! Vous les comprendrez plus tard, quand vous

aurez effacé la tache de vos victoires par le remords de les avoir

remportées. Vous pénétrerez un jour l'énigme de notre destinée, quand

vous passerez à votre tour par le martyre qu'il faut subir pour devenir

des hommes. Nous ne le sommes pas encore, nous qui, depuis un siècle,

souffrons tous les maux des révolutions; mais voici que, grâce à vous,

nous allons le devenir plus vite, et vous rougirez alors d'avoir porté

la main sur la grande victime! Encore un siècle, et vous serez honteux

d'avoir servi de marchepied à l'ambition personnelle. Vous direz de

vous-mêmes ce que nous disons de notre passé:

«--La folie du génie militaire nous a déchaînés sur l'Europe, et nous

avons été asservis. Nous avons, de nos propres mains, creusé les abîmes,

et nous y sommes tombés.

Mais nous nous relèverons avant toi, fière Allemagne! Dût cette guerre,

pour laquelle évidemment nous ne sommes pas prêts, aboutir à un désastre

matériel immense, nos coeurs s'y retremperont, et plus que jamais nous

aurons soif de dignité, de lumière et de justice. Elle nous laissera

sans doute irrités et troublés; les questions politiques et sociales

s'agiteront peut-être tumultueusement encore. C'est précisément en cela

que nous vous serons supérieurs, sujets obéissants, militaires

accomplis! et que cette âme française éprise d'idéal, luttant pour lui

jusque sous l'écrasement du fait, offrira au monde un spectacle que

vous ne sauriez comprendre aujourd'hui, mais que vous admirerez quand

vous serez dignes d'en donner un semblable.

Allez, bons serviteurs des princes, admirables espions, pillards

émérites, modèles de toutes les vertus militaires, levez la tête et

menacez l'avenir! Vous voilà ivres de nos malheurs et de notre vin, gras

de nos vivres, riches de nos dépouilles! Quelles ovations vous attendent

chez vous quand vous y rentrerez tachés de sang, souillés de rapts!

Quelle belle campagne vous aurez faite contre un peuple en révolution,

que de longue date vous saviez hors d'état de se défendre! L'Europe, qui

vous craignait, va commencer à vous haïr! Quel bonheur ce sera pour vous

d'inspirer partout la méfiance et de devenir l'ennemi commun contre

lequel elle se ligue peut-être déjà en silence!

Mais quel réveil vous attend, si vous poursuivez l'idéal stupide et

grossier du caporalisme, disons mieux, du _krupisme_! Pauvre Allemagne

des savants, des philosophes et des artistes, Allemagne de Goëthe et de

Beethoven! Quelle chute, quelle honte! Tu entres aujourd'hui dans

l'inexorable décadence, jusqu'à ce que tu te renouvelles dans

l'expiation qui s'appelle 89!

Lundi 17 octobre.

Le froid se déclare, et nous entrons en campagne. Pourvu qu'après la

chaleur exceptionnelle de l'été nous n'ayons pas un hiver atroce! Ils

auront aussi froid que nous, disent les optimistes; c'est une erreur:

ils sont physiquement plus forts que nous, ils n'ont pas nos douces

habitudes, notre bien-être ne leur est pas nécessaire. L'Allemand du

nord est bien plus près que nous de la vie sauvage. Il n'est pas

nerveux, il n'a que des muscles; il a l'éducation militaire, qui nous a

trop manqué. Il pense moins, il souffrira moins.

Ils approchent, on dit qu'ils sont à La Motte-Beuvron. On a peur ici, et

c'est bien permis, on a emmené tout ce qui pouvait se battre ou servir

à se battre. Les vieillards, les enfants et les femmes resteront comme

la part du feu! Et puis elle est toute française, cette terreur qui suit

l'imprévoyance; elle n'est même pas bien profonde. Nous ne pouvons pas

croire qu'on haïsse et qu'on fasse le mal pour le mal. Moi-même j'ai

besoin de faire un effort de raison pour m'effrayer de l'approche de ces

hommes que je ne hais point. J'ai besoin de me rappeler que la guerre

enivre, et qu'un soldat en campagne n'est pas un être jouissant de ses

facultés habituelles. On dit qu'ils ne sont pas tous méchants ou

cupides, que les vrais Allemands ne le sont même pas du tout et

demandent qu'on ne les confonde pas avec les Prussiens, _tous voleurs_!

Vous réclamez en vain, bonnes gens; vous oubliez qu'il n'y a plus

d'Allemagne, que vous êtes Prussiens, solidaires de toutes leurs

exactions, puisque vous allez en profiter, et que dans cette guerre vous

êtes pour nous non pas des Badois, des Bavarois, des Wurtembergeois,

mais à tout jamais, dans la réprobation du présent et la légende de

l'avenir, des Prussiens, bien et dûment sujets du roi de Prusse! Vous ne

reprendrez plus votre nom; allez! c'en est fait de votre nationalité

comme de votre honneur. Le châtiment commence!

Je n'ai pas de vêtements d'hiver, ils sont à Paris, dont les Prussiens

ont maintenant la clef. Je me commande ici une robe qui fera peut-être

son temps sur les épaules d'une Allemande, car ils volent aussi des

vêtements et des chaussures pour leurs femmes, ces parfaits militaires!

Mardi 18 octobre.

Passage de troupes qui vont d'un dépôt à l'autre. Depuis les pauvres

troupes espagnoles que j'ai rencontrées en 1839 dans les montagnes de

Catalogne, je n'avais pas vu des soldats dans un tel état de misère et

de dénûment. Leurs chevaux sont écorchés vifs de la tête à la queue. Les

hommes sont à moitié nus, on dit qu'ils ont presque tous déserté avant

Sedan. Ils sont tous grands et forts, et ne paraissent point lâches. On

les aura laissés manquer de pain et de munitions. Le désordre était tel

qu'on ne sait plus si on a le droit de mépriser les fuyards.

Malheureusement ce désordre continue.

Mercredi 19.

Depuis deux jours, nous sommes sans nouvelles de notre armée de la

Loire. Est-elle anéantie? Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elle ait

existé!

Jeudi 20.

Eugénie a affaire au Coudray. J'y vais avec elle; c'est une promenade

pour mes petites-filles. Il fait un bon soleil. La campagne reverdit au

moment où elle se dépouille: il y a des touffes de végétation

invraisemblable au milieu des massifs dénudés. A Chavy, nous descendons

de voiture pour ramasser de petits champignons roses sur la pelouse

naturelle, cette pelouse des lisières champêtres qu'aucun jardinier ne

réalisera jamais; il y faut la petite dent des moutons, le petit pied

des pastours et le grand air libre. L'herbe n'y est jamais ni longue ni

flétrie. Elle adhère au sol comme un tapis éternellement vert et

velouté. Nous faisons là et plus haut, dans les prés du Coudray, une

abondante récolte. Aurore est ivre de joie. Je n'ai pas fermé l'oeil la

nuit dernière; pendant qu'on remet les chevaux à la voiture, je dors dix

minutes sur un fauteuil. Il paraît que c'est assez, je suis complétement

reposée. Au retour, pluie et soleil, à l'horizon monte une gigantesque

forteresse crénelée, les nuages qui la forment ont la couleur et

l'épaisseur du plomb, les brèches s'allument d'un rayonnement

insoutenable.--Un bout de journal, ce soir; récit d'un drame affreux. A

Palaiseau, le docteur Morère aurait tué quatre Prussiens à coups de

revolver et aurait été pendu! Je ne dormirai pas encore cette nuit.

Vendredi 22 octobre.

Trois lettres de Paris par ballon! Enfin, chers amis, soyez bénis! Ils

vivent, ils n'y a pas de malheur particulier sur eux. Ils sont résolus

et confiants, ils ne souffrent de rien matériellement; mais ils

souffrent le martyre de n'avoir pas de nouvelles de leurs absents. L'un

nous demande où est sa femme, l'autre où est sa fille; chacun croyait

avoir mis en sûreté les objets de sa tendresse, et l'ennemi a tout

envahi; comment se retrouver, comment correspondre? Nous écrirons

partout, nous essayerons tous les moyens. Quelle dispersion effrayante!

que de vides nous trouverons dans nos affections!--Encore une fois,

qu'ils soient bénis de nous donner quelque chose à faire pour eux!

On dit que l'ennemi s'éloigne de nous pour le moment; il lui plaît de

nous laisser tranquilles, car les chemins sont libres, il n'y a pas ou

il n'y a plus d'armée entre lui et nous; on vit au jour le jour. Le

danger ne cause pas d'abattement, on serait honteux d'être en sûreté

quand les autres sont dans le péril et le malheur. Mon pauvre Morère! sa

belle figure pâle me suit partout; la nuit, je vois ses yeux clairs

fixés sur moi. C'était un ami excellent, un habile médecin, un homme de

résolution, d'activité, de courage; agile, infatigable, il était plus

jeune avec ses cheveux blancs que ne le sont les jeunes d'aujourd'hui.

Je le vois et je l'entends encore à un dîner d'amis à Palaiseau, où nous

admirions la netteté de son jugement, l'énergie de ses traits et de sa

parole. Le soir, on se reconduisait par les ruelles désertes de ce joli

village, et chacun rentrait dans sa petite maison, d'où l'on entendait

les pas de l'ami qui vous quittait résonner sur le gravier du chemin.

Dans le beau silence du soir, on résumait tranquillement les idées qu'on

avait échangées avec animation. On pensait quelquefois aux Allemands; on

parlait de leurs travaux, on s'intéressait à leur mouvement

intellectuel. Que l'on était loin de voir en eux des ennemis! Comme la

porte eût été ouverte avec joie à un botaniste errant dans la campagne!

Comme on lui eût indiqué avec plaisir les gîtes connus des plantes

intéressantes! Certes on n'eût pas songé que ce pouvait être un espion,

venant étudier les plis du terrain pour y placer des batteries ou pour

prendre les habitants par surprise! et pourtant la carte des moindres

localités était peut-être déjà dressée, car ils ont étudié la France

comme une proie que l'on dissèque, et ils connaissaient peut-être aussi

bien que moi le sentier perdu dans les bois où je me flattais de

surprendre l'éclosion d'une primevère connue de moi seule.--Je me

souviens d'avoir eu de saintes colères en trouvant bouleversés par des

enfants certains recoins que j'espérais conserver vierges de dégâts. Je

m'indignais contre l'esprit de dévastation de l'enfance. Pauvres

enfants, quelle calomnie!--Et à présent ce charmant pays est sans doute

ravagé de fond en comble, puisque Morère.... Mon fils me trouve navrée et

me dit qu'il ne faut rien croire de ce qui s'imprime à l'heure qu'il

est; il a peut-être raison!

Samedi 22 octobre.

Promenade aux Couperies et au gué de Roche avec ma belle-fille et nos

deux petites; elles font plus d'une lieue à pied. Le temps est

délicieux. Ce ravin est fin et mignon. La rivière s'y encaisse le long

d'une coupure à pic, les arbres de la rive apportent leurs têtes au rez

du sentier que nous suivons. On tient la main des petites, qui

voudraient bien, que nous devrions bien laisser marcher seules. Dans mon

enfance, on nous disait:

--Marche.

Et nous risquions de rouler en bas. Nous ne roulions pas et nous n'avons

pas connu le vertige; mais je n'ai pas le même courage pour ces chers

êtres qui ont pris une si grande place dans notre vie. On aime à présent

les enfants comme on ne les aimait pas autrefois. On s'en occupe sans

cesse, on les met dans tout avec soi à toute heure, on n'a d'autre souci

que de les rendre heureux. C'est sans doute encore une supériorité des

Prussiens sur nous d'être durs à leurs petits comme à eux-mêmes. Les

loups sont plus durs encore, supérieurs par conséquent aux races

militaires et conquérantes. J'avoue pourtant qu'à certains égards nous

avons pris en France la puérilité pour la tendresse, et que nous

tendions trop à nous efféminer. Notre sensibilité morale a trop réagi

sur le physique. Messieurs les Prussiens vont nous corriger pour quelque

temps d'avoir été heureux, doux, aimables. Nous organiserons des armées

citoyennes, nous apprendrons l'exercice à nos petits garçons, nous

trouverons bon que nos jeunes gens soient tous soldats au besoin, qu'ils

sachent faire des étapes et coucher sur la dure, obéir et commander. Ils

y gagneront, pourvu qu'ils ne tombent pas dans le caporalisme, qui

serait mortel à la nature particulière de leur intelligence, et qui va

faire des vides profonds dans les intelligences prusso-allemandes.

Pourtant ces choses-là ne s'improvisent pas dans la situation désespérée

où nous sommes, et c'est avec un profond déchirement de coeur que je

vois partir notre jeune monde, si frêle et si dorloté.

Ils partent, nos pauvres enfants! ils veulent partir, ils ont raison.

Ils avaient horreur de l'état militaire, ils songeaient à de tout autres

professions; mais ils valent tout autant par le coeur que ceux de 92, et

à mesure que le danger approche, ils s'exaltent. Ceux qui étaient

exemptés par leur profession la quittent et refusent de profiter de leur

droit; ceux que l'âge dispense ou que le devoir immédiat retient parlent

aussi de se battre et attendent leur tour, les uns avec impatience, les

autres avec résignation. Il en est très-peu qui reculeraient, il n'y en

a peut-être pas. Tout cela ne ravive pas l'espérance; on sent que l'on

manque d'armes et de direction. On sent aussi que l'élément sédentaire,

celui qui produit et ménage pour l'élément _militant_, est abandonné au

hasard des circonstances. Il faudrait que la France non envahie fût

encouragée et protégée pour être à même de secourir la France envahie.

On vote des impôts considérables, c'est très-juste, très-nécessaire;

mais on laisse tant d'intérêts en souffrance, on enlève tant de bras au

travail, qu'après une année de récolte désastreuse et la suspension

absolue des affaires, on ne sait pas avec quoi on payera.

Le gouvernement de la défense semble condamné à tourner dans un cercle

vicieux. Il espère improviser une armée; il frappe du pied, des légions

sortent de terre. Il prend tout sans choisir, il accepte sans prudence

tous les dévouements, il exige sans humanité tous les services. Il a

beaucoup trop d'hommes pour avoir assez de soldats. Il dégarnit les

ateliers, il laisse la charrue oisive. Il établit l'impossibilité des

communications. Il semble qu'il ait des plans gigantesques, à voir les

mouvements de troupes et de matériel qu'il opère; mais le désordre est

effroyable, et il ne paraît pas s'en douter. Les ordres qu'il donne ne

peuvent pas être exécutés. Le producteur est sacrifié au fournisseur,

qui ne fournit rien à temps, quand il fournit quelque chose. Rien n'est

préparé nulle part pour répondre aux besoins que l'on crée. Partout les

troupes arrivent à l'improviste; partout elles attendent, dans des

situations critiques, les moyens de transport et la nourriture. Après

une étape de dix longues lieues, elles restent souvent pendant dix

heures sous la pluie avant que le pain leur soit distribué; elles

arrivent harassées pour occuper des camps qui n'existent pas, ou des

gîtes déjà encombrés. Nulle part les ordres ne sont transmis en temps

opportun. L'administration des chemins de fer est surmenée; en certains

endroits, on met dix heures pour faire dix lieues; le matériel manque,

le personnel est insuffisant, les accidents sont de tous les jours. Les

autres moyens de transport deviennent de plus en plus rares; on ne peut

plus échanger les denrées. Tous les sacrifices sont demandés à la fois,

sans qu'on semble se douter que les uns paralysent les autres. On

s'agite démesurément, on n'avance pas, ou les résultats obtenus sont

reconnus tout à coup désastreux. L'action du gouvernement ressemble à

l'ordre qui serait donné à tout un peuple de passer à la fois sur le

même pont. La foule s'entasse, s'étouffe, s'écrase, en attendant que le

pont s'effondre.

A qui la faute? Cette déroute générale pourrait-elle être conjurée? le

sera-t-elle? Ne faudrait-il, pour opérer ce miracle, que l'apparition

d'un génie de premier ordre? Ce génie présidera-t-il à notre salut?

va-t-il se manifester par des victoires? Aurons-nous la joie d'avoir

souffert pour la délivrance de la patrie? Nos soldats d'hier seront-ils

demain des régiments d'élite? S'il en est ainsi, personne ne se

plaindra; mais si rien n'est utilisé, si l'état présent se prolonge,

nous marchons à une catastrophe inévitable, et notre pauvre Paris sera

forcé de se rendre.

Dimanche 23 octobre.

Il pleut à verse. Les nouvelles sont insignifiantes. Quand chaque jour

n'apporte pas l'annonce d'un nouveau désastre, on essaye d'espérer. Les

enfants qui partent volontairement sont gais. Les ouvriers chantent et

font le dimanche au cabaret, comme si de rien n'était.

Je tousse affreusement la nuit; c'est du luxe, je n'avais pas besoin de

cette toux pour ne pas dormir. Toute la ville se couche à dix heures. Je

prolonge la veillée avec mon ami Charles; nous causons jusqu'à minuit.

Depuis plusieurs années qu'il est aveugle, il a beaucoup acquis; il voit

plus clair avec son cerveau qu'il n'a jamais vu avec ses yeux. Cette

lumière intérieure tourne aisément à l'exaltation. Sur certains points,

il est optimiste; je le suis devenue aussi en vieillissant, mais

autrement que lui. Je vois toujours plus radieux l'horizon au delà de ma

vie; je ne crois pas, comme lui, que nous touchions à des événements

heureux; je sens venir une crise effroyable que rien ne peut détourner,

la crise sociale après la crise politique, et je rassemble toutes les

forces de mon âme pour me rattacher aux principes, en dépit des faits

qui vont les combattre et les obscurcir dans la plupart des

appréciations. Nous nous querellons un peu, mon vieux ami et moi; mais

la discussion ne peut aller loin quand on désire les mêmes résultats.

Nous réussissons à nous distraire en nous reportant aux souvenirs des

choses passées. On ne peut toucher au présent sans se sentir relié par

mille racines plus ou moins apparentes au temps que l'on a traversé

ensemble. Nous nous connaissons, lui et moi, depuis la première enfance;

nous nous sommes toujours connus, nos familles, aujourd'hui disparues,

étant étroitement liées. Nous avons apprécié différemment bien des

personnes et des choses; à présent ces différences sont très-effacées,

nous parlons de tout et de tous avec le désintéressement de

l'expérience, qui est l'indulgence suprême.

Lundi 24.

Les Prussiens ne viennent pas de notre côté. Ils vont tuer et brûler

ailleurs, on appelle cela de bonnes nouvelles! Châteaudun est leur proie

d'aujourd'hui, et il paraît que nous ne pouvons rien empêcher.

Mardi 25 octobre.

La pauvre Laure vient de s'éteindre sans souffrir, après une mort

anticipée qui dure depuis deux mois. C'est une autre manière d'être

victime de l'invasion. Gravement atteinte, elle a dû fuir avec sa

famille, faire un voyage impossible avec une courte avance sur les

Prussiens, arriver ici brisée, mourante, tomber sur un lit sans savoir

qu'elle était de retour dans son pays, y languir plusieurs semaines sans

se rendre compte des événements qu'il n'était pas difficile de lui

cacher, s'endormir enfin sans partager nos angoisses, qui dès le début

l'avaient mortellement frappée au coeur. Elle avait le patriotisme

ardent des âmes généreuses; le rapide progrès de nos malheurs n'était

pas nécessaire pour la tuer.

Nous recevons de bonnes lettres de Paris; ils sont là-bas pleins

d'espoir et de courage. Les plus paisibles sont belliqueux; qu'on nous

pousse donc en avant, vite à leurs secours! Il semble aujourd'hui que la

lutte s'engage, et on parle de quelques avantages remportés. On loue

l'_entrain_ (_sic_) de nos mobiles. Le gouvernement a l'air de compter

sur la victoire. Il nous la promet.

Mercredi 26.

Très-mauvaises nouvelles! Ils brûlent, ils font le ravage, ils

s'étendent; nous sommes partout inférieurs en nombre devant eux, et nous

sommes _engorgés_ de troupes qui sont partout où l'on ne se bat pas!

L'artillerie nous foudroie; nous faisons trois pas, nous reculons de

douze.--Aujourd'hui nous avons conduit notre pauvre Laure au cimetière.

Les nuages rampent sur la terre incolore et détrempée. Atroce journée,

chagrin affreux! je n'essaye même pas d'avoir du courage.

Jeudi 27.

Il pleut à verse, on fait des voeux pour que la Loire déborde, pour que

l'ennemi souffre et que ses canons s'embourbent; mais nos pauvres

soldats en souffriront-ils moins, et nos canons en marcheront-ils mieux?

Que c'est stupide, la guerre!

28.

Propos sans utilité, discussions et commentaires sans issue, tour de

Babel! L'ennemi est à Gien; il ne pense ni ne cause, lui: il avance.

29, 30, 31 octobre.

Rien qui ranime l'espoir; trop de décrets, de circulaires, de phrases

stimulantes, froides comme la mort.

1er novembre.

De pire en pire! On nous annonce la reddition de Metz; le gouvernement

nous la présente sans détour comme une trahison infâme; c'est aller un

peu vite. Attendons les détails, si on nous en donne. Quelqu'un qui a vu

de près le maréchal Bazaine en Afrique nous le définit ainsi:

--Dans le bien et dans le mal, _capable de tout_.

D'autres personnes assurent qu'au Mexique il n'avait d'autre pensée que

celle de se faire proclamer empereur! Il est par terre, on l'écrase;

hier c'était un héros, le sauveur de la France. Ce sera un grand procès

historique à juger plus tard. Ce qui est incompréhensible en ce moment,

c'est la brusque transition opérée dans le langage de ceux qui

renseignent et veulent diriger l'opinion publique, et qui d'une heure à

l'autre la font passer d'une confiance sans bornes à un mépris sans

appel. Il y a quelques jours, des doutes s'étaient répandus; il nous fut

enjoint de les repousser comme des manoeuvres des ennemis de la

république et du pays. Ce matin, le gouvernement en personne voue le

traître à l'exécration de l'univers. Cela nous bouleverse et me paraît

bien étrange, à moi. Comment le ministre de la guerre n'a-t-il rien su

des dispositions de Bazaine à l'égard de la république? S'il les savait

douteuses, pourquoi a-t-il affiché la confiance? Je ne veux pas encore

le dire tout haut, il ne faut pas se fier à son propre découragement,

mais malgré moi je me dis tout bas:

--_Qui trompe-t-on ici?_

Il n'était pas impossible d'avoir des nouvelles de Metz. J'ai reçu

dernièrement un petit feuillet de papier à cigarettes qui me rassurait

sur le sort du respectable savant M. Terquem, et qui était bien écrit de

sa main:

«Nous ne manquons de rien, nous allons très-bien, quoique sans clocher

depuis quinze jours.»

La famine ne se fait pas tout d'un coup dans une place assiégée. On a pu

la voir venir, on a dû la prévoir. Hier on la niait, et, au moment où

Bazaine la déclare, on la nie encore. J'ai une terreur affreuse qu'il ne

se passe à Paris quelque chose d'analogue, si Paris est forcé de

capituler. Si la disette se fait, on la cachera le plus longtemps

possible pour ne pas alarmer la population ou dans la crainte d'être

accusé de lassitude, et tout à coup il faudra bien avouer. Peut-être

alors la population sera-t-elle exaspérée jusqu'à la haine! La colère

est injuste. On ira trop loin, comme on va peut-être trop loin pour

Bazaine. J'ai peur que le système du gouvernement de Paris ne soit de

cacher à la province ses défaillances, et que celui du gouvernement de

la province ne soit de communiquer à Paris ses illusions. Dans tous les

cas, ce qui se passe à Metz s'explique par les mouvements logiques du

coeur humain. Dans le danger commun, personne ne veut faiblir; on

s'excite, on s'exalte, on ne veut pas croire qu'il soit possible de

succomber. La prévoyance semble un crime. Il y a ivresse, le fait brutal

arrive, et le premier qui le constate est lapidé. Personne ne veut s'en

prendre à la destinée, personne ne veut avoir été vaincu. Il faut

trouver des lâches, des traîtres, des agents visibles de la fatalité. La

justice se fait plus tard; elle sera bien sévère, si cet homme ne peut

se disculper!

Nous allons nous promener à Vâvres pour faire marcher nos enfants. Je

cueille un bouquet rustique dans les buissons du jardin de mon pauvre

Malgache. Je ne vais jamais là sans le voir et l'entendre. Il n'y a pas

une heure dans sa vie où il ait seulement pressenti les désastres que

nous contemplons aujourd'hui. Heureux ceux qui n'ont pas vécu jusqu'à

nos jours!

Mercredi 2 novembre.

Bonnes lettres de mes amis de Paris. Ma petite-fille Gabrielle sait dire

_par ballon monté_, et elle m'éveille en me remettant ces chers petits

papiers, qui me font vivre toute la journée.

Nous allons au Coudray. Je regarde Nohant avec avidité. L'épidémie se

ralentit; dans quelques jours, j'irai seule essayer l'atmosphère. Je

prends quelques livres dans la bibliothèque du Coudray. Est-ce que je

pourrai lire? Je ne crois pas. Il fait très-froid; nous n'avons pas

d'automne. Comme nos soldats vont souffrir!

Jeudi 3.

On ne parle que de Bazaine. On l'accuse, on le défend. Je ne crois pas à

un marché, ce serait hideux. Non, je ne peux pas croire cela; mais,

d'après ce que l'on raconte, je crois voir qu'il a espéré s'emparer des

destinées de la France, y tenir le premier rôle, qu'à cet effet il a

voulu négocier, et qu'il a gratuitement perdu une partie mal jouée.

Pourtant que sait-on des motifs de son découragement? Quelles étaient

ses ressources? Le gouvernement est-il éclairé à fond? Il passe outre,

sans insister sur ses accusations, sans les rétracter. M. Gambetta a une

manière vague et violente de dire les choses qui ne porte pas la

persuasion dans les esprits équitables. J'ai lu de très-beaux et bons

discours de l'orateur; le publiciste est déplorable. Il est verbeux et

obscur, son enthousiasme a l'expression vulgaire, c'est la rengaine

emphatique dans toute sa platitude. Un homme investi d'une mission

sublime et désespérée devrait être si original, si net, si ému! On

dirait qu'en voulant se faire populaire il ait perdu toute

individualité. Cette déconvenue, qui m'atteint depuis quelques jours en

lisant ses circulaires, si ardemment attendues et si servilement

admirées, ajoute un poids énorme à ma tristesse et à mon inquiétude.

N'avoir pas de talent, pas de feu, pas d'inspiration en de telles

circonstances, c'est être bien au-dessous de son rôle! Est-il

organisateur, comme on le dit? Qu'il agisse et qu'il se taise. Et si,

pour mettre le comble à nos infortunes, il était incapable et de nous

organiser et de nous éclairer! Avec la reddition de Metz, nous voilà

sans armée; avec un dictateur sans génie, nous voilà sans gouvernement!

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 23 / 64 题