27 septembre.

Nous sommes difficiles à satisfaire en tout temps, nous autres Français.

Nous sommes la critique incarnée, et dans les temps difficiles la

critique tourne à l'injure. En vertu de notre expérience, qui est

terrible, et de notre imagination, qui est dévorante, nous ne voulons

confier nos destinées qu'à des êtres parfaits; n'en trouvant pas, nous

nous éprenons de l'inconnu, qui nous leurre et nous perd. Aussi tout

homme qui s'empare du pouvoir est-il entouré du prestige de la force ou

de l'habileté. Qu'il fasse autrement que les autres, c'est tout ce qu'on

lui demande, et on ne regarde pas au commencement si c'est le mal ou le

bien. Admirer, c'est le besoin du premier jour, estimer ne semble pas

nécessaire, éplucher est le besoin du lendemain, et le troisième jour on

est bien près déjà de haïr ou de mépriser.

Un gouvernement d'occasion à plusieurs têtes ne répond pas au besoin

d'aventures qui nous égare. Quels que soient le patriotisme et les

talents d'un groupe d'hommes choisis d'avance par l'élection pour

représenter la lutte contre le pouvoir absolu, ce groupe ne peut

fonctionner à souhait qu'en vertu d'une entente impossible à contrôler.

On suppose toujours que des idées contradictoires le paralysent, et le

paysan dit:

--Comment voulez-vous qu'ils s'entendent? Quand nous sommes trois au

coin du feu à parler des affaires publiques, nous nous disputons!

Aussi le simple, qui compose la masse illettrée, veut toujours un

maître; il a le monothéisme du pouvoir. La culture de l'esprit amène

l'analyse et la réflexion, qui donnent un résultat tout contraire. La

raison nous enseigne qu'un homme seul est un zéro, que la sagesse a

besoin du concours de plusieurs, et que le droit s'appuie sur

l'assentiment de tous. Un homme sage et grand à lui tout seul est une si

rare exception, qu'un gouvernement fondé sur le principe du monothéisme

politique est fatalement une cause de ruine sociale. Pour faire

idéalement l'homme sage et fort qui est un être de raison, il faut la

réunion de plusieurs hommes relativement forts et sages, travaillant,

sous l'inspiration d'un principe commun, à se compléter les uns les

autres, à s'enrichir mutuellement de la richesse intellectuelle et

morale que chacun apporte au conseil.

Ce raisonnement, qui entre aujourd'hui dans toutes les têtes dégrossies

par l'éducation, n'est pas encore sensible à l'ignorant; il part de

lui-même, de sa propre ignorance, pour décréter qu'il faut un plus

savant que lui pour le conduire, et au-dessus de celui-là un plus savant

encore pour conduire l'autre, et toujours ainsi, jusqu'à ce que le

savoir se résume dans un fétiche qu'il ne connaîtra jamais, qu'il ne

pourra jamais comprendre, mais qui est né pour posséder le savoir

suprême. Celui qui juge ainsi est toujours l'homme du moyen âge, le

fataliste qui se refuse aux leçons de l'expérience; il ne peut profiter

des enseignements de l'histoire, il ne sait rien de l'histoire. Pauvre

innocent, il ne sait pas encore que les castes en se confondant ont

cessé de représenter des réserves d'hommes pour le commandement ou la

servitude, qu'il n'y a plus de races prédestinées à fournir un savant

maître pour les foules stupides, que le savoir s'est généralisé sans

égard aux priviléges, que l'égalité s'est faite, et que lui seul,

l'ignorant, est resté en dehors du mouvement social. Louis Blanc avait

eu une véritable révélation de l'avenir, lorsqu'en 1848 il opinait pour

que le suffrage universel ne fût proclamé qu'avec cette restriction:

L'instruction gratuite obligatoire est entendue ainsi, que tout homme ne

sachant pas lire et écrire dans trois ou cinq ans à partir de ce jour

perdra son droit d'électeur.--Je ne me rappelle pas les termes de la

formule, mais je ne crois pas me tromper sur le fond.--Cette sage mesure

nous eût sauvés des fautes et des égarements de l'empire, si elle eût

été adoptée. Tout homme qui se fût refusé au bienfait de l'éducation se

fût déclaré inhabile à prendre part au gouvernement, et on eût pu

espérer que la vérité se ferait jour dans les esprits.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 13 / 64 题