On nous dit qu'il y a de bonnes et grandes nouvelles. Nous n'y croyons
pas. Ces pays éloignés de la scène sont comme les troisièmes dessous
d'un théâtre, où le signal qui doit avertir les machinistes ne
résonnerait plus. Paris investi, les lignes télégraphiques coupées, nous
sommes plus loin de l'action que l'Amérique. Mes enfants et nos amis
s'en vont à trois lieues d'ici pour savoir si quelque dépêche est
arrivée. Je reste seule à la maison; il y a une bibliothèque de vieux
livres de droit et de médecine. Je trouve l'ancien recueil des _Causes
célèbres_. J'essaye de lire. Toutes ces histoires doivent être
intéressantes quand on a l'esprit libre. Dans la disposition où est le
mien, je ne saurais rien juger; de plus il me semble que _juger_ sans
appel est impossible à tous les points de vue, et que tous ces grands
procès _jugés_ ne condamnent personne au tribunal de l'avenir. Peu de
faits réputés authentiques sont absolument prouvés, et lorsque la
torture était un moyen d'arracher la vérité, les aveux ne prouvaient
absolument rien; mais je ne m'arrête pas aux causes tragiques. Ces
épisodes de la vie humaine paraissent si petits quand tout est drame
vivant et tragédie sanglante dans le monde! Je cherche quelque intérêt
dans les causes civiles rapportées dans ce recueil: des enfants
méconnus, désavoués, qui forcent leurs parents à les reconnaître ou qui
parviennent à se faire attribuer leur héritage; des personnages disparus
qui reparaissent et réussissent ou ne réussissent pas à recouvrer leur
état civil, les uns condamnés comme imposteurs, les autres réintégrés
dans leurs noms et dans leurs biens; des arrêts rendus pour et contre
dans les mêmes causes, des témoignages qui se contredisent, des faits
qui, dans l'esprit du lecteur, disent en même temps oui et non: où est
la vérité dans ces aventures romanesques, souvent invraisemblables à
force d'être inexplicables? Où est l'impartialité possible quand c'est
quelquefois le méchant qui semble avoir raison du doux et du faible? Où
est la certitude pour le magistrat? A-t-elle pu exister pour lui, quand
la postérité impartiale ne démêle pas, au milieu de ces détails
minutieux, le mensonge de la vérité?
Les enquêtes réciproques sont suscitées par la passion; elles dévoilent
ou inventent tant de turpitudes chez les deux parties qu'on arrive à ne
rien croire ou à ne s'intéresser à personne. Cette lecture ne me porte
pas à rechercher le réalisme dans l'art, non pas tant à cause du manque
d'intérêt du réel qu'à cause de l'invraisemblance. Il est étrange que
les choses _arrivées_ soient généralement énigmatiques. Les actions sont
presque toujours en raison inverse des caractères. Toute la logique
humaine est annulée quand, au lieu de s'élever au-dessus des intérêts
matériels, l'homme fait de ces intérêts le mobile absolu de sa conduite.
Il tombe alors sous la loi du hasard, car il appartient à des
éventualités qui ne lui appartiennent pas, et si sa destinée est folle
et bizarre, il semble devenir bizarre et fou lui-même.
Les nouvelles d'hier, c'est la démarche de Jules Favre auprès de M. de
Bismarck. De quelque façon qu'on juge cette démarche au point de vue
pratique, elle est noble et humaine, elle a un caractère de sincérité
touchante. Nous en sommes émus, et nos coeurs repoussent avec le sien la
paix honteuse qui nous est offerte.
Ce n'est pas l'avis de tout le monde. On voudrait généralement dans nos
provinces du centre la paix à tout prix. Il n'y a pas à s'arrêter aux
discussions quand on n'a affaire qu'à l'égoïsme de la peur; mais tous ne
sont pas égoïstes et peureux, tant s'en faut. Il y a grand nombre
d'honnêtes gens qui s'effrayent de la tâche assumée par le gouvernement
de la défense nationale et de l'effroyable responsabilité qu'il accepte
en ajournant les élections. Il s'agit, disent-ils, de faire des miracles
ou d'être voués au mépris et à l'exécration de la France. S'ils ne font
que le possible, nous pouvons succomber, et on les traitera d'insensés,
d'incapables, d'ambitieux, de fanfarons. Ils auront aggravé nos maux,
et, quand même ils se feraient tuer sur la brèche, ils seront maudits à
jamais. Voilà ce que pensent, non sans quelque raison, des personnes
amies de l'institution républicaine et sympathiques aux hommes qui
risquent tout pour la faire triompher. L'émotion, l'enthousiasme, la
foi, leur répondent:
--Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s'ils succombent; mais ils
triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux!
S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquiétez pas de ce
premier effroi où nous sommes, il se dissipera vite. En France, les
extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et consterné va devenir
héroïque en un instant!
C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illusion, il y a un abîme.
Que la France se relève un jour, je n'en doute pas. Qu'elle se réveille
demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c'était de
refuser le démembrement; l'honneur ne se discute pas.
Mais retarder indéfiniment les élections, ceci n'est pas moins risqué
que la lutte à outrance, et il ne me paraît pas encore prouvé que le
vote eût été impossible. Le droit d'ajournement ne me paraît pas non
plus bien établi. Je me tais sur ce point quand on m'en parle. Nous ne
sommes pas dans une situation où la dispute soit bonne et utile; je n'ai
pas d'ailleurs l'orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui
gouvernent le navire à travers la tempête. Pourtant la conscience
intérieure a son obstination, et je ne vois pas qu'il fût impossible de
procéder aux élections, même après l'implacable réponse du roi
Guillaume. Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant
les plus terribles sacrifices, c'est d'une audace généreuse et grande;
nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite de l'audace, c'est
entrer dans le domaine de la témérité.
Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait
d'une illogique timidité. On nous juge capables de courir aux armes un
contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de
nos représentants les conditions d'une paix honorable. Il y a là
contradiction flagrante: ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement
libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est dérisoire d'appeler
à la gloire des combats.
Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous êtes plus
occupés de maintenir la république que de sauver le pays. Vos
adversaires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je crois que le grand
nombre veut la délivrance du pays; mais plus vous proclamez la
république, plus ils veulent, en vertu de la liberté qu'elle leur
promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une
impasse? Le trouble des événements est-il entré dans les esprits d'élite
comme dans les esprits vulgaires? L'égoïsme est-il seul à savoir ce
qu'il lui faut et ce qu'il veut?