26 septembre.

On nous dit qu'il y a de bonnes et grandes nouvelles. Nous n'y croyons

pas. Ces pays éloignés de la scène sont comme les troisièmes dessous

d'un théâtre, où le signal qui doit avertir les machinistes ne

résonnerait plus. Paris investi, les lignes télégraphiques coupées, nous

sommes plus loin de l'action que l'Amérique. Mes enfants et nos amis

s'en vont à trois lieues d'ici pour savoir si quelque dépêche est

arrivée. Je reste seule à la maison; il y a une bibliothèque de vieux

livres de droit et de médecine. Je trouve l'ancien recueil des _Causes

célèbres_. J'essaye de lire. Toutes ces histoires doivent être

intéressantes quand on a l'esprit libre. Dans la disposition où est le

mien, je ne saurais rien juger; de plus il me semble que _juger_ sans

appel est impossible à tous les points de vue, et que tous ces grands

procès _jugés_ ne condamnent personne au tribunal de l'avenir. Peu de

faits réputés authentiques sont absolument prouvés, et lorsque la

torture était un moyen d'arracher la vérité, les aveux ne prouvaient

absolument rien; mais je ne m'arrête pas aux causes tragiques. Ces

épisodes de la vie humaine paraissent si petits quand tout est drame

vivant et tragédie sanglante dans le monde! Je cherche quelque intérêt

dans les causes civiles rapportées dans ce recueil: des enfants

méconnus, désavoués, qui forcent leurs parents à les reconnaître ou qui

parviennent à se faire attribuer leur héritage; des personnages disparus

qui reparaissent et réussissent ou ne réussissent pas à recouvrer leur

état civil, les uns condamnés comme imposteurs, les autres réintégrés

dans leurs noms et dans leurs biens; des arrêts rendus pour et contre

dans les mêmes causes, des témoignages qui se contredisent, des faits

qui, dans l'esprit du lecteur, disent en même temps oui et non: où est

la vérité dans ces aventures romanesques, souvent invraisemblables à

force d'être inexplicables? Où est l'impartialité possible quand c'est

quelquefois le méchant qui semble avoir raison du doux et du faible? Où

est la certitude pour le magistrat? A-t-elle pu exister pour lui, quand

la postérité impartiale ne démêle pas, au milieu de ces détails

minutieux, le mensonge de la vérité?

Les enquêtes réciproques sont suscitées par la passion; elles dévoilent

ou inventent tant de turpitudes chez les deux parties qu'on arrive à ne

rien croire ou à ne s'intéresser à personne. Cette lecture ne me porte

pas à rechercher le réalisme dans l'art, non pas tant à cause du manque

d'intérêt du réel qu'à cause de l'invraisemblance. Il est étrange que

les choses _arrivées_ soient généralement énigmatiques. Les actions sont

presque toujours en raison inverse des caractères. Toute la logique

humaine est annulée quand, au lieu de s'élever au-dessus des intérêts

matériels, l'homme fait de ces intérêts le mobile absolu de sa conduite.

Il tombe alors sous la loi du hasard, car il appartient à des

éventualités qui ne lui appartiennent pas, et si sa destinée est folle

et bizarre, il semble devenir bizarre et fou lui-même.

Les nouvelles d'hier, c'est la démarche de Jules Favre auprès de M. de

Bismarck. De quelque façon qu'on juge cette démarche au point de vue

pratique, elle est noble et humaine, elle a un caractère de sincérité

touchante. Nous en sommes émus, et nos coeurs repoussent avec le sien la

paix honteuse qui nous est offerte.

Ce n'est pas l'avis de tout le monde. On voudrait généralement dans nos

provinces du centre la paix à tout prix. Il n'y a pas à s'arrêter aux

discussions quand on n'a affaire qu'à l'égoïsme de la peur; mais tous ne

sont pas égoïstes et peureux, tant s'en faut. Il y a grand nombre

d'honnêtes gens qui s'effrayent de la tâche assumée par le gouvernement

de la défense nationale et de l'effroyable responsabilité qu'il accepte

en ajournant les élections. Il s'agit, disent-ils, de faire des miracles

ou d'être voués au mépris et à l'exécration de la France. S'ils ne font

que le possible, nous pouvons succomber, et on les traitera d'insensés,

d'incapables, d'ambitieux, de fanfarons. Ils auront aggravé nos maux,

et, quand même ils se feraient tuer sur la brèche, ils seront maudits à

jamais. Voilà ce que pensent, non sans quelque raison, des personnes

amies de l'institution républicaine et sympathiques aux hommes qui

risquent tout pour la faire triompher. L'émotion, l'enthousiasme, la

foi, leur répondent:

--Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s'ils succombent; mais ils

triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux!

S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquiétez pas de ce

premier effroi où nous sommes, il se dissipera vite. En France, les

extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et consterné va devenir

héroïque en un instant!

C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illusion, il y a un abîme.

Que la France se relève un jour, je n'en doute pas. Qu'elle se réveille

demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c'était de

refuser le démembrement; l'honneur ne se discute pas.

Mais retarder indéfiniment les élections, ceci n'est pas moins risqué

que la lutte à outrance, et il ne me paraît pas encore prouvé que le

vote eût été impossible. Le droit d'ajournement ne me paraît pas non

plus bien établi. Je me tais sur ce point quand on m'en parle. Nous ne

sommes pas dans une situation où la dispute soit bonne et utile; je n'ai

pas d'ailleurs l'orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui

gouvernent le navire à travers la tempête. Pourtant la conscience

intérieure a son obstination, et je ne vois pas qu'il fût impossible de

procéder aux élections, même après l'implacable réponse du roi

Guillaume. Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant

les plus terribles sacrifices, c'est d'une audace généreuse et grande;

nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite de l'audace, c'est

entrer dans le domaine de la témérité.

Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait

d'une illogique timidité. On nous juge capables de courir aux armes un

contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de

nos représentants les conditions d'une paix honorable. Il y a là

contradiction flagrante: ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement

libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est dérisoire d'appeler

à la gloire des combats.

Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous êtes plus

occupés de maintenir la république que de sauver le pays. Vos

adversaires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je crois que le grand

nombre veut la délivrance du pays; mais plus vous proclamez la

république, plus ils veulent, en vertu de la liberté qu'elle leur

promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une

impasse? Le trouble des événements est-il entré dans les esprits d'élite

comme dans les esprits vulgaires? L'égoïsme est-il seul à savoir ce

qu'il lui faut et ce qu'il veut?

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 12 / 64 题