Nous avons été voir un vieil ami à Chambon. Cette petite ville, qui
m'avait laissé de bons souvenirs, est toujours charmante par sa
situation; mais le progrès lui a ôté beaucoup de sa physionomie: on a
exhaussé ou nivelé, suivant des besoins sanitaires bien entendus, le
rivage de la Vouèze, ce torrent de montagne qui se répandait au hasard
dans la ville. De là, beaucoup d'arbres abattus, beaucoup de lignes
capricieuses brisées et rectifiées. On n'est plus à même la nature comme
autrefois. Le torrent est emprisonné, et comme il n'est pas méchant en
ce moment-ci, il paraît d'autant plus triste et humilié. Mon Aurore s'y
promène à pied sec là où jadis il passait en grondant et se pressait en
flots rapides et clairs. Aujourd'hui des flaques mornes irisées par le
savon sont envahies par les laveuses; mais la gorge qui côtoie la ville
est toujours fraîche, et les flancs en sont toujours bien boisés. Nous
avions envie de passer là quelques jours, c'était même mon projet quand
j'ai quitté Nohant. Je m'assure d'une petite auberge adorablement située
où, en été, l'on serait fort bien; mais nos amis ne veulent pas que nous
les quittions: le temps se refroidit sensiblement, et ce lieu-ci est
particulièrement froid. Je crains pour nos enfants, qui ont été élevées
en plaine, la vivacité de cet air piquant. J'ajourne mon projet. Je fais
quelques emplettes et suis étonnée de trouver tant de petites ressources
dans une si petite ville. Ces Marchois ont plus d'ingéniosité dans leur
commerce, par conséquent dans leurs habitudes, que nos Berrichons.
Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy est installé là depuis
quelques années. Son travail y est plus pénible que chez nous; mais il
est plus fructueux pour lui, plus utile pour les autres. Le paysan
marchois semble revenu des sorciers et des remègeux. Il appelle le
médecin, l'écoute, se conforme à ses prescriptions, et tient à honneur
de le bien payer. La maison que le docteur a louée est bien arrangée et
d'une propreté réjouissante. Il a un petit jardin d'un bon rapport,
grâce à un puits profond et abondant qui n'a pas tari, et au fumier de
ses deux chevaux. Nous sommes tout étonnés de voir des fleurs, des
gazons verts, des légumes qui ne sont pas étiolés, des fruits qui ne
tombent pas avant d'être mûrs. Ce petit coin de terre bordé de murailles
a caché là et conservé le printemps avec l'automne.
Il me vint à l'esprit de dire au docteur:
--Cher ami, lorsqu'il y a dix ans la mort me tenait doucement endormie,
pourquoi les deux amis fidèles qui me veillaient nuit et jour, toi et le
docteur Vergne de Cluis, m'avez-vous arrachée à ce profond sommeil où
mon âme me quittait sans secousse et sans déchirement? Je n'aurais pas
vu ces jours maudits où l'on se sent mourir avec tout ce que l'on aime,
avec son pays, sa famille et sa race!
Il est spiritualiste; il m'eût fait cette réponse:
--Qu'en savez-vous? les âmes des morts nous voient peut-être, peut-être
souffrent-elles plus que nous de nos malheurs.
Ou celle-ci:
--Elles souffrent d'autre chose pour leur compte; le repos n'est point
où est la vie.
Je ne l'ai donc pas grondé de m'avoir conservé la vie, sachant, comme
lui, que c'est un mal et un bien dont il n'est pas possible de se
débarrasser.
Boussac, 28 septembre.
Nous sommes venus ici ce matin pour apporter du linge et des provisions
à notre hôte Sigismond, installé depuis quelques jours comme
sous-préfet, tandis que nous occupons avec sa femme et ses enfants sa
maison de Saint-Loup, à sept lieues de Boussac. Il espérait que la paix
mettrait une fin prochaine à cette situation exceptionnelle, et qu'après
avoir fait acte de dévouement il pourrait donner vite sa démission et
retourner à ses champs pour faire ses semailles et oublier à jamais les
_splendeurs_ du pouvoir. Il n'en est point ainsi, le voilà rivé à une
chaîne: il ne s'agit plus de faire activer les élections et de faire
respecter la liberté du vote; il s'agit d'organiser la défense et de
maintenir l'ordre en inspirant la confiance. Il serait propre à ce rôle
sur un plus grand théâtre, il préfère ce petit coin perdu où il a
réellement l'estime et l'affection de tous; mais comme il s'ennuie
d'être là sans sa famille! C'est une âme tendre et vivante à toute
heure. Aussi nous lui promettons de lui ramener tout son clan, et,
puisqu'il est condamné à cet exil, de le partager quelques jours avec
lui. Sa femme et ma belle-fille s'occupent donc de notre prochaine
installation à Boussac, et je prends deux heures de repos sur un
fauteuil, car nous sommes parties de bonne heure, et depuis quelques
nuits une toux nerveuse opiniâtre m'interdit le sommeil.
Il fait très-chaud aujourd'hui, le ciel est chargé d'un gros orage. La
chambre qui m'est destinée est celle où je me trouve. C'est la seule du
château qui ne soit pas glaciale, elle est même très-chaude parce
qu'elle est petite et en plein soleil. J'essaye d'y dormir un instant
les fenêtres ouvertes; mais ma somnolence tourne à la contemplation. Ce
vieux manoir des seigneurs de Boussac, occupé aujourd'hui par la
sous-préfecture et la gendarmerie, est un rude massif assez informe,
très-élevé, planté sur un bloc de roches vives presque à pic. La
Petite-Creuse coule au fond du ravin et s'enfonce à ma droite et à ma
gauche dans des gorges étroites et profondes qui sont, avec leurs arbres
mollement inclinés et leurs prairies sinueuses, de véritables Arcadies.
En face, le ravin se relève en étages vastes et bien fondus pour former
un large mamelon cultivé et couronné de hameaux heureusement groupés. Un
troisième ravin coupe vers la gauche le flanc du mamelon, et donne
passage à un torrent microscopique qui alimente une gentille usine
rustique, et vient se jeter dans la Petite-Creuse. Une route qui est
assez étroite et assez propre pour figurer une allée de jardin anglais
passe sur l'autre rive, contourne la colline, monte gracieusement avec
elle et se perd au loin après avoir décrit toute la courbe de ce
mamelon, que couronne le relèvement du mont Barlot avec sa citadelle de
blocs légendaires, les fameuses pierres jaumâtres. C'est là qu'il faut
aller, la nuit de Noël, pendant la messe, pour surprendre et dompter
l'animal fantastique qui garde les trésors de la vieille Gaule. C'est là
que les grosses pierres chantent et se trémoussent à l'heure solennelle
de la naissance du Christ; apparemment les antiques divinités étaient
lasses de leur règne, puisqu'elles ont pris l'habitude de se réjouir de
la venue du Messie, à moins que leur danse ne soit un frémissement de
colère et leur chant un rugissement de malédiction. Les légendes se
gardent bien d'être claires; en s'expliquant, elles perdraient leur
poésie.
Le tableau que je contemple est un des plus parfaits que j'aie
rencontrés. Il m'avait frappée autrefois lorsque, visitant le vieux
château, j'étais entrée dans cette chambre, alors inhabitée, autant que
je puis m'en souvenir. Je ne me rappelle que la grande porte-fenêtre
vitrée, ouvrant sur un balcon vertigineux dont la rampe en fer laissait
beaucoup à désirer. Je m'assure aujourd'hui qu'elle est solide et que
l'épaisse dalle est à l'épreuve des stations que je me promets d'y
faire. Y retrouverai-je l'enchantement que j'éprouve aujourd'hui? Cette
beauté du pays n'est-elle pas due à l'éclat cuivré du soleil qui baisse
dans une vapeur de pourpre, à l'entassement majestueux et comme tragique
des nuées d'orage qui, après avoir jeté quelques gouttes de pluie dans
le torrent altéré, se replient lourdes et menaçantes sur le mont Barlot?
Elles ont l'air de prononcer un refus implacable sur cette terre qui
verdit encore un peu, et qui semble condamnée à ne boire que quand le
soleil et le vent l'auront tout à fait desséchée; entre ces strates
plombées du ciel, les rayons du couchant se glissent en poussière d'or.
Les arbres jaunis étincellent, puis s'éteignent peu à peu à mesure que
l'ombre gagne; une rangée de peupliers trempe encore ses cimes dans la
chaude lumière et figure une rangée de cierges allumés qui expirent un
par un sous le vent du soir. Là-bas, dans la fraîche perspective des
gorges, les berges des pâturages brillent comme l'émeraude, et les
vaches sont en or bruni. Là-haut, les pierres jaumâtres deviennent aussi
noires que l'Érèbe, et on distingue leurs ébréchures sur l'horizon en
feu. Tout près du précipice que je domine, des maisonnettes montrent
discrètement leurs toits blonds à travers les rideaux de feuillage; des
travaux neufs de ponts et chaussées, toujours très-pittoresques dans les
pays accidentés, dissimulent leur blancheur un peu crue sous un reflet
rosé, et projettent des ombres à la fois fermes et transparentes sur la
coupure hardie des terrains. A la déclivité du ravin, sous le rocher
très-âpre qui porte le manoir, la terre végétale reparaît en zones
étagées où se découpent de petits jardins enclos de haies et remplis de
touffes de légumes d'un vert bleu. Tout cela est chatoyant de couleur,
et tout cela se fond rapidement dans un demi-crépuscule plein de
langueur et de mollesse.
Je me demande toujours pourquoi tel paysage, même revêtu de la magie de
l'effet solaire, est inférieur à un autre que l'on traverse par un temps
gris et morne. Je crois que la nature des accidents terrestres a rendu
ici la forme irréprochable. Le sol rocheux ne présente pas de gerçures
trop profondes, bien qu'il en offre partout et ne se repose nulle part.
Le granit n'y a pas ces violentes attitudes qui émeuvent fortement dans
les vraies montagnes. Les bancs, quoique d'une dureté extrême, ne
semblent pas s'être soulevés douloureusement. On dirait qu'une main
d'artiste a composé à loisir, avec ces matériaux cruels, un décor de
scènes champêtres. Toutes les lignes sont belles, amples dans leur
développement; elle s'enchaînent amicalement. Si elles ont à se heurter,
elles se donnent assez de champ pour se préparer par d'adorables
caprices à changer de mode. La lyre céleste qui a fait onduler ici
l'écorce terrestre a passé du majeur au mineur avec une science
infinie. Tout semble se construire avec réflexion, s'étager et se
développer avec mesure. Quand il faut que les masses se précipitent,
elles aiment mieux se laisser tomber; elles repoussent l'effroi et se
disposent pour former des abris au lieu d'abîmes. L'oeil pénètre
partout, et partout il pénètre sans terreur et sans tristesse. Oui,
décidément je crois que, de ce château haut perché, j'aurai sous les
yeux, même dans les jours sombres, un spectacle inépuisable.
Tout s'est éteint, on m'appelle pour dîner. Je n'ai pas dormi, j'ai fait
mieux, j'ai oublié... Il faut se souvenir du _Dieu des batailles_, prêt
à ravager peut-être ce que le Dieu de la création a si bien soigné, et
ce que l'homme, son régisseur infatigable, a si gracieusement
orné!--Maudit soit le kabyre! Allons-nous recommencer l'âge odieux des
sacrifices humains?
Saint-Loup, 29 septembre.
Nous sommes reparties hier soir à neuf heures; nous avons traversé les
grandes landes et les bois déserts sans savoir où nous étions. Un
brouillard sec, blanc, opaque comme une exhalaison volcanique, nous a
ensevelies pendant plusieurs lieues. Mon vieux cocher Sylvain était le
seul homme de la compagnie. Ma fille Lina dormait, Léonie s'occupait à
faire dormir chaudement son plus jeune fils. Je regardais le brouillard
autant qu'on peut voir ce qui empêche de voir. Fatiguée, je continuais à
me reposer dans l'oubli du réel. Nous sommes rentrées à Saint-Loup vers
minuit, et là Léonie nous a dit qu'elle avait eu peur tout le temps sans
vouloir en rien dire. Comme c'est une femme brave autant qu'une
vaillante femme, je me suis étonnée.
--Je ne sais, me dit-elle, pourquoi je me suis sentie effrayée par ce
brouillard et l'isolement. On a maintenant des idées noires qu'on
n'avait jamais. On s'imagine que tout homme qui paraîtrait doit être un
espion qui prépare notre ruine, ou un bandit chassé des villes qui
cherche fortune sur les chemins.
Cette idée m'est quelquefois venue aussi dans ces derniers temps. On a
cru que les inutiles et les nuisibles chassés de Paris allaient inonder
les provinces. On a signalé effectivement à Nohant un passage de
mendiants d'allure suspecte et de langage impérieux quelques jours après
notre départ; mais tout cela s'est écoulé vite, et jamais les campagnes
n'ont été plus tranquilles. C'est peut-être un mauvais signe. Peut-être
les bandits, pour trouver à vivre, se sont-ils faits tous espions et
pourvoyeurs de l'ennemi. On dit que les trahisons abondent, et on ne
voit presque plus de mendiants. Il est vrai que la peur des espions
prussiens s'est répandue de telle sorte que les étrangers les plus
inoffensifs, riches ou pauvres, sont traqués partout, chassés ou arrêtés
sans merci. Il ne fait pas bon de quitter _son endroit_, on risque de
coucher en prison plus souvent qu'à l'auberge.
Ces terreurs sont de toutes les époques agitées. Mon fils me rappelait
tantôt qu'il y a une vingtaine d'années il avait été arrêté à Boussac
précisément; j'avais oublié les détails, il les raconte à la veillée.
Ils étaient partis trois, juste comme les trois Prussiens vus en
imagination ces jours-ci sur les pierres jaumâtres, et c'est aux pierres
jaumâtres qu'ils avaient été faire une excursion. Autre coïncidence
bizarre, un des deux compagnons de mon fils était Prussien.
--Comment? dit Léonie, un Prussien!
--Un Prussien dont l'histoire mérite bien d'être racontée. C'était le
docteur M..., qui, à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, avait été condamné
à être _roué vif_ pour cause politique. Les juges voulurent bien, à
cause de sa jeunesse, prononcer qu'il serait roué de _haut en bas_. Le
roi fit grâce, c'est-à-dire qu'il commua la peine en celle de la prison
à perpétuité, et quelle prison! Après dix ans de _carcere duro_,--je ne
sais comment cela s'appelle en allemand,--M... fut compris dans une
sorte d'amnistie et accepta l'exil avec joie. Il vint en France où il
passa plusieurs années, dont une chez nous, et c'est à cette époque
qu'en compagnie de Maurice Sand et d'Eugène Lambert, ce digne et cher
ami faillit encore tâter de la prison... à Boussac! A cette époque-là,
on ne songeait guère aux Prussiens. Une série inexpliquée d'incendies
avait mis en émoi, on s'en souvient, une partie de la France. On voyait
donc partout des incendiaires et on arrêtait tous les passants.
Justement M... avait sur lui un guide du voyageur, et les deux autres
prenaient des croquis tout le long du chemin. Ils avaient tiré de leurs
sacoches un poulet froid, un pain et une bouteille de vin; ils avaient
déjeuné sur la grosse pierre du mont Barlot, ils avaient même allumé un
petit feu de bruyères pour invoquer les divinités celtiques, et Lambert
y avait jeté les os du poulet pour faire honneur, disait-il, aux mânes
du grand chef que l'on dit enseveli sous la roche. On les observait de
loin, et, comme ils rentraient pour coucher à leur auberge, ils furent
appréhendés par six bons gendarmes et conduits devant le maire, qui en
reconnaissant mon fils se mit à rire. Il n'en eut pas moins quelque
peine à délivrer ses compagnons; les bons gendarmes étaient de mauvaise
humeur. Ils objectaient que le maire pouvait bien reconnaître un des
suspects, mais qu'il ne pouvait répondre des deux autres. Je crois que
le sous-préfet dut s'en mêler et les prendre sous sa protection.
J'ai enfin dormi cette nuit. L'orage a passé ici sans donner une goutte
d'eau, tout est plus sec que jamais. L'eau à boire devient tous les
jours plus rare et plus trouble. Le soleil brille toujours plus
railleur, et le vent froid achève la besogne. Ce climat-ci est sain,
mais il me fait mal, à moi; j'adore les hauteurs, mais je ne puis vivre
que dans les creux abrités. Peut-être aussi l'eau devient-elle
malfaisante; tous mes amis me trahissent, car j'aime l'eau avec passion,
et le vin me répugne.
Nous lisons tout au long la relation de Jules Favre, son entrevue avec
M. de Bismarck. C'est une belle page d'histoire; c'est grand, c'est ému;
puis le talent du narrateur aide à la conviction. Bien dire, c'est bien
sentir. Il n'y a donc pas de paix possible! Une voix forte crie dans le
haut de l'âme:
--Il faut vaincre.
--Une voix dolente gémit au fond du coeur:
--Il faut mourir!