S... veut nous arracher à la tristesse; il nous fait voir le pays. La
région qui entoure Saint-Loup n'est pas belle: les arbres,
très-nombreux, sont moitié plus petits et plus maigres que ceux du
Berri, déjà plus petits de moitié que ceux de la Normandie. Ainsi on
pourrait dire que la Creuse ne produit que des quarts d'arbres. Elle se
rachète au point de vue du rapport par la quantité, et on appelle le
territoire où nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans
grandeur et sans charme, manquant de belles masses et d'accidents
heureux; mais au delà de ce plateau sans profondeur de terre végétale,
les arbres s'espacent et se groupent, des versants s'accusent, et dans
les creux la végétation trouve pied. Les belles collines de Boussac,
crénelées de puissantes pierres druidiques, reparaissent pour encadrer
la partie ouest. A l'est, les hauteurs de Chambon font rebord à la vaste
cuve fertile, coupée encore de quelques landes rétives et semée, au
fond, de vastes étangs, aujourd'hui desséchés en partie et remplis de
sables blancs bordés de joncs d'un vert sombre. Un seul de ces étangs a
encore assez d'eau pour ressembler à un lac. Le soleil couchant y plonge
comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n'a jamais vu
tant d'eau à la fois, croit qu'elle voit la mer, et le contemple en
silence tant qu'elle peut l'apercevoir à travers les buissons du chemin.
L'abbaye de Beaulieu est située dans une gorge, au bord de la Tarde, qui
y dessine les bords d'un vallon charmant. Là il y a des arbres qui sont
presque des arbres. Cette enceinte de fraîches prairies et de
plantations déjà anciennes, car elles datent du siècle dernier, a
conservé de l'herbe et du feuillage à discrétion. Le ravin lui fait une
barrière étroite, mais bien mouvementée, couverte de bois à pic et de
rochers revêtus de plantes. Ce serait là, au printemps, un jardin
naturel pour la botanique; mais je ne vois plus rien qu'un ensemble, et
on dit encore autour de moi:
Les Prussiens ne s'aviseront pas de venir ici!
--Toujours l'ennemi, le fléau devant les yeux! Il se met en travers de
tout; c'est en vain que la terre est belle et que le ciel sourit. Le
destructeur approche, les temps sont venus. Une terreur apocalyptique
plane sur l'homme, et la nature s'efface.
On organise la défense; s'ils nous en laissent le temps, la peur fera
place à la colère. Ceux qui raisonnent ne sont pas effrayés du fait, et
j'avoue que la bourrasque de l'invasion ne me préoccupe pas plus pour
mon compte que le nuage qui monte à l'horizon dans un jour d'été. Il
apporte peut-être la destruction aussi, la grêle qui dévaste, la foudre
qui tue; le nuage est même plus redoutable qu'une armée ennemie, car nul
ne peut le conjurer et répondre par une artillerie terrestre à
l'artillerie céleste. Pourtant notre vie se passe à voir passer les
nuages qui menacent; ils ne crèvent pas tous sur nos têtes, et l'on se
soucie médiocrement du mal inévitable. La vie de l'homme est ainsi faite
qu'elle est une acceptation perpétuelle de la mort; oubli inconscient ou
résignation philosophique, l'homme jouit d'un bien qu'il ne possède pas
et dont aucun bail ne lui assure la durée. Que l'orage de mort passe
donc! qu'il nous emporte plusieurs ou beaucoup à la fois! Y songer, s'en
alarmer sans cesse, c'est mourir d'avance, c'est le suicide par
anticipation.
Mais la tristesse que l'on sent est plus pénible que la peur. Cette
tristesse, c'est la contagion de celle des autres. On les voit s'agiter
diversement dans un monde près de finir, sans arriver à la
reconstruction d'un monde nouveau. On m'écrit de divers lieux et de
divers points de vue:
«Nous assistons à l'agonie des races latines!»
Ne faudrait-il pas dire plutôt que nous touchons à leur renouvellement?
Quelques-uns disent même que la transmission d'un nouveau sang dans la
race vaincue modifiera en bien ou en mal nos instincts, nos
tempéraments, nos tendances. Je ne crois pas à cette fusion physique des
races. La guerre n'amène pas de sympathie entre le vainqueur et le
vaincu. La brutalité cosaque n'a pas implanté en France une monstrueuse
génération de métis dont il y ait eu à prendre note. En Italie, pendant
une longue occupation étrangère, la fierté, le point d'honneur
patriotique n'ont permis avec l'ennemi que des alliances rares et
réputées odieuses. Nos courtisanes elles-mêmes y regarderont à deux fois
avant de se faire prussiennes, et d'ailleurs la bonne nature, qui est
logique, ne permet pas aux courtisanes d'être fécondes.
Ce n'est donc pas de là que viendra le renouvellement. Il viendra de
plus haut, et la famille teutonne sera plus modifiée que la nôtre par ce
contact violent que la paix, belle ou laide, rendra plus durable que la
guerre. Quel est le caractère distinctif de ces races? La nôtre n'a pas
assez d'ordre dans ses affaires, l'autre en a trop. Nous voulons penser
et agir à la fois, nous aspirons à l'état normal de la virilité humaine,
qui serait de vouloir et pouvoir simultanément. Nous n'y sommes point
arrivés, et les Allemands nous surprennent dans un de ces paroxysmes où
la fièvre de l'action tourne au délire, par conséquent à l'impuissance.
Ils arrivent froids et durs comme une tempête de neige, implacables dans
leur parti pris, féroces au besoin, quoique les plus doux du monde dans
l'habitude de la vie. Ils ne pensent pas du tout, ce n'est pas le
moment; la réflexion, la pitié, le remords, les attendent au foyer. En
marche, ils sont machines de guerre inconscientes et terribles. Cette
guerre-ci particulièrement est brutale, sans âme, sans discernement,
sans entrailles. C'est un échange de projectiles plus ou moins nombreux,
ayant plus ou moins de portée, qui paralyse la valeur individuelle, rend
nulles la conscience et la volonté du soldat. Plus de héros, tout est
mitraille. Ne demandez pas où sera la gloire des armes, dites où sera
leur force, ni qui a le plus de courage; il s'agit bien de cela!
demandez qui a le plus de boulets.
C'est ainsi que la civilisation a entendu sa puissance en Allemagne. Ce
peuple positif a supprimé jusqu'à nouvel ordre la chimère de l'humanité.
Il a consacré dix ans à fondre des canons. Il est chez nous, il nous
foule, il nous ruine, il nous décime. Nous contemplons avec stupeur sa
splendeur mécanique, sa discipline d'automates savamment disposés. C'est
un exemple pour nous, nous en profiterons; nous prendrons des notions
d'ordre et d'ensemble. Nous aurons épuisé les efforts désordonnés, les
fantaisies périlleuses, les dissensions où chacun veut être tout. Une
cruelle expérience nous mûrira; c'est ainsi que l'Allemagne nous fera
faire un pas en avant. Dussions-nous être vaincus par elle en apparence,
nous resterons le peuple initiateur qui reçoit une leçon et ne la subit
pas. Ce refroidissement qu'elle doit apporter à nos passions trop vives
ne sera donc pas une modification de notre tempérament, un abaissement
de chaleur naturelle comme l'entendrait une physiologie purement
matérialiste; ce sera un accroissement de nos facultés de réflexion et
de compréhension. Nous reconnaîtrons qu'il y a chez ce peuple un
stoïcisme de volonté qui nous manque, une persistance de caractère, une
patience, un savoir étendu à tout, une décision sans réplique, une vertu
étrange jusque dans le mal qu'il croit devoir commettre. Si nous gardons
contre lui un ressentiment politique amer, notre raison lui rendra
justice à un point de vue plus élevé.
Quant à lui, en cet instant, sans doute, il s'arroge le droit de nous
mépriser. Il ne se dit pas qu'en frappant nos paysans de terreur il est
le criminel instigateur des lâchetés et des trahisons. Il dédaigne ce
paysan qui ne sait pas lire, qui ne sait rien, qui a puisé dans le
catholicisme tout ce qui tendait à l'abrutir par la fausse
interprétation du christianisme. L'Allemand, à l'heure qu'il est, raille
le désordre, l'incurie, la pénurie de moyens où l'empire a laissé la
France. Il nous traite comme une nation déchue, méritant ses revers,
faite pour ramper, bonne à détruire; mais les Allemands ne sont pas tous
aveuglés par l'abus de la force. Il y a des nuances de pays et de
caractère dans cette armée d'invasion. Il y a des officiers instruits,
des savants, des hommes distingués, des bourgeois jadis paisibles et
humains, des ouvriers et des paysans honnêtes chez eux, épris de musique
et de rêverie. Ce million d'hommes que l'Allemagne a vomi sur nous ne
peut pas être la horde sauvage des innombrables légions d'Attila. C'est
une nation différente de nous, mais éclairée comme nous par la
civilisation et notre égale devant Dieu. Ce qu'elle voit chez nous,
beaucoup le comprendront, et l'ivresse de la guerre fera place un jour à
de profondes réflexions. Il me semble que j'entends un groupe
d'étudiants de ce docte pays s'entretenir en liberté dans un coin de nos
mornes campagnes. Des gens de Boussac qui ont l'imagination vive
prétendaient ces jours-ci avoir vu trois Prussiens, le casque en tête,
assis au clair de la lune, sur les pierres _jaumâtres_, ces blocs
énormes qui surmontent le vaste cromlech du mont Barlot.
Ils ont pu les voir! Leurs âmes effarées ont vu trois âmes pensives que
la rêverie faisait flotter sur les monuments druidiques de la vieille
Gaule, et qui devisaient entre elles de l'avenir et du passé. Qui sait
le rôle de l'idée quand elle sort de nous pour embrasser un horizon
lointain dans le temps et dans l'espace? Elle prend peut-être alors une
figure que les extatiques perçoivent, elle prononce peut-être des
paroles mystérieuses qu'une autre âme rêveuse peut seule entendre.
Donc supposons; ils étaient trois: un du nord de l'Allemagne, un du
centre, un du midi. Celui du nord disait:
--Nous tuons, nous brûlons, comme nous avons été tués et brûlés par la
France. C'est justice, c'est la loi du retour, la peine du talion. Vive
notre césar qui nous venge!
Celui du midi disait:
--Nous avons voulu nous séparer du césar du midi; nous tuons et brûlons
pour inaugurer le césar du nord!
Et l'Allemand du centre disait:
--Nous tuons et brûlons pour n'être pas tués et brûlés par le césar du
nord ou par celui du midi.
Alors de la grande pierre jadis consacrée, dit-on, aux sacrifices
humains, sortit une voix sinistre qui disait:
--Nous avons tué et brûlé pour apaiser le dieu de la guerre. Les césars
de Rome nous ont tués et brûlés pour étendre leur empire.
--Les césars sont dieux! s'écria le Prussien.
--Craignons les césars! dit le Bavarois.
--Servons les césars! ajouta le Saxon.
--Craignez la Gaule! reprit la voix de la pierre; c'est la terre où les
vivants sont mangés par les morts.
--La Gaule est sous nos pieds, dirent en riant les trois Allemands en
frappant la pierre antique du talon de leurs bottes.
Mais la voix répondit:
--Le cadavre est sous vos pieds; l'âme plane dans l'air que vous
respirez, elle vous pénètre, elle vous possède, elle vous embrasse et
vous dompte. Attachée à vous, elle vous suivra; vous l'emporterez chez
vous vivante comme un remords, navrante comme un regret, puissante comme
une victime inapaisable que rien ne réduit au silence. A tout jamais
dans la légende des siècles, une voix criera sur vos tombes:
«Vous avez tué et brûlé la France, qui ne voulait plus de césars, pour
faire à ses dépens la richesse et la force d'un césar qui vous détruira
tous!»
Les trois étrangers gardèrent le silence; puis ils ôtèrent leurs casques
teutons, et la lune éclaira trois belles figures jeunes et douces, qui
souriaient en se débarrassant d'un rêve pénible. Ils voulaient oublier
la guerre et rêvaient encore. Ils se croyaient transportés dans leur
patrie, à l'ombre de leurs tilleuls en fleurs, tandis que leurs
fiancées préparaient leurs pipes et rinçaient leurs verres. Il leur
semblait qu'un siècle s'était écoulé depuis un rude voyage à travers la
France. Ils disaient:
--Nous avons été bien cruels!
--La France le méritait.
--Au début, oui, peut-être, elle était insolente et faible; mais le
châtiment a été trop loin, et sa faiblesse matérielle est devenue une
force morale que nous n'avons su ni respecter ni comprendre.
--Ces Français, dit le troisième, sont les martyrs de la civilisation;
elle est leur idéal. Ils souffrent tout, ils s'exposent à tout pour
connaître l'ivresse de l'esprit; que ce soit empire ou république, libre
disposition de soi-même ou démission de la volonté personnelle, ils sont
toujours en avant sur la route de l'inconnu. Rien ne dure chez eux, tout
se transforme, et, qu'ils se trompent ou non, ils vont jusqu'au bout de
leur illusion. C'est un peuple insensé, ingouvernable, qui échappe à
tout et à lui-même. Ne nous reprochons pas trop de l'avoir foulé. Il est
si frivole qu'il n'y songe déjà plus.
--Et si vivace qu'il ne l'a peut-être pas senti!
Ils burent tous trois à l'unité et à la gloire de la vieille Allemagne;
mais la grande pierre du mont Barlot trembla, et, ne sachant plus où ils
étaient, tombant d'un rêve dans un autre, ils s'éveillèrent enfin,
où?... peut-être à l'ambulance, où tous trois gisaient blessés,
peut-être à la lueur d'un feu de bivac, et comme c'étaient trois jeunes
hommes intelligents et instruits, fatigués ou souffrants, dégrisés à
coup sûr des combats de la veille, puisqu'ils pouvaient penser et rêver,
ils se dirent que cette guerre était un cauchemar qui prenait les
proportions d'un crime dans les annales de l'humanité, que le vainqueur,
quel qu'il fût, aurait à expier par des siècles de lutte ou de remords
l'appui prêté à l'ambition des princes de la terre. Peut-être
rougirent-ils, sans se l'avouer, du rôle de dévastateurs et de pillards
que leur faisait jouer l'ambition des maîtres; peut-être
éprouvèrent-ils déjà l'expiation du repentir en voyant la victime qu'on
leur donnait à dévorer, si héroïque dans sa détresse, si ardente à
mourir, si éprise de liberté, que vingt ans d'aspirations refoulées
n'ont fait qu'amener une explosion de jeunesse et de vie là où
l'Allemagne s'attendait à trouver l'épuisement et l'indifférence.
* * * * *
Ce qui est assuré, ce que l'on peut prédire, c'est qu'un temps n'est pas
loin où la jeunesse allemande se réveillera de son rêve. Plongée
aujourd'hui dans l'erreur que nous venons de subir, et qui consiste à
croire que la grandeur d'une race est dans sa force matérielle et peut
se personnifier dans la politique d'un homme, elle reconnaîtra que nul
homme ne peut être investi du pouvoir absolu sans en abuser. L'empereur
des Français n'a pas su porter le lourd fardeau qu'il avait assumé sur
lui. Mieux conseillé par un homme d'action pure, le roi Guillaume est au
sommet de la puissance de fait; il n'en est pas moins condamné, quelle
que soit l'intelligence de son ministre, quelque réglée et assurée que
soit sa force, quelque habile et obstinée que semble sa politique, à
voir s'écrouler son prestige. Les temps sont mûrs; ce qui se passe
aujourd'hui chez nous est le glas des monarchies absolues: nous aurons
été près de périr par la faute d'un seul, n'est-ce pas un enseignement
dont l'Allemagne sera frappée? Si nous nous relevons, ce sera par le
réveil de l'énergie individuelle et par la conviction de l'universelle
solidarité. Guillaume continue en ce moment la partie que Napoléon III
vient de perdre. Plus valide, plus lucide, mieux préparé, il semble
triompher de l'Europe anéantie. Il brave toutes les puissances, il
arrive à cette ivresse fatale qui marque la fin des empires. Détrompés
les premiers, nous expions les premiers, comme toujours! Dans vingt ans,
si nous avons réussi à écarter la chimère du règne, nous serons un grand
peuple régénéré. Dans vingt ans, si l'Allemagne s'endort sous le
sceptre, elle sera ce que nous étions hier, un peuple trompé, corrompu,
désarmé.