S...[a] est une de ces supériorités enfoncées dans la vie pratique, qui
s'y font un milieu restreint, et ne se doutent pas qu'elles pourraient
s'étendre indéfiniment. Doué d'une activité à la fois ardente et
raisonnée, il s'intitule simple paysan, et pourrait être ministre d'État
mieux que bien d'autres qui l'ont été. Il a su faire, d'une terre en
friche, une propriété relativement riche. Pour qui sait l'histoire de la
terre dans ces pays ingrats, réussir sans enfouir dans le sol plus
d'argent qu'il n'en peut rendre est un problème ardu. Cela s'est fait
par lui sans capitaux, sans risques, avec ardeur, gaieté, douceur
paternelle. Sa femme est sa véritable moitié: similitude de goûts,
d'opinions, de caractère; deux êtres dont les forces s'unissent et
s'augmentent sous le lien d'une tendresse infinie. Couple rare, d'une
touchante simplicité et d'une valeur qu'il ignore!
[Note a: Sigismond Maulmond.]
Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils appartiennent à la
bonne bourgeoisie, à la vraie, celle qui identifie sa tâche à celle du
laboureur et le considère comme son égal; mais cette égalité n'est pas
la similitude. On a beau défendre au paysan d'appeler _mon maître_ le
propriétaire du champ qu'il cultive, il veut que la possession soit une
autorité. Il ne voit dans la société qu'une hiérarchie de maîtrises à
conserver, car il est maître aussi chez lui, et il n'y a pas longtemps
qu'il admet sa femme à sa table. Il a de la maîtrise cette notion
qu'elle n'est pas donnée par le travail et pour le travail seulement. Il
veut qu'elle soit de tous les instants et s'étende à tous les actes de
la vie. C'est en vain que le bourgeois éclairé lui dit:
--Je ne suis que le patron, celui qui dirige l'emploi des forces. Quand
la charrue est rentrée, quand le boeuf est à l'étable, je n'ai plus
d'autorité; vous êtes mon semblable, nous pouvons manger ensemble ou
séparément, nous pouvons penser, agir, voter, chacun à sa guise. En
dehors de la fonction spéciale qui nous lie à la terre par un contrat
passé entre nous, chacun de nous s'appartient.
Le paysan comprend fort bien; mais il ne veut pas qu'il en soit ainsi.
Il ne veut pas être l'égal du _maître_, parce qu'il ne veut pas, sur
l'échelon infime qu'il occupe, admettre un pouvoir égal au sien. Il
prend la société pour un régiment où la consigne est de toutes les
heures. Aussi se plie-t-il au régime militaire avec une prodigieuse
facilité. Là où le bourgeois porte une notion de dévouement à la patrie
qui lui fait accepter les amertumes de l'esclavage, le paysan porte la
croyance fataliste que l'homme est fait pour obéir.
On s'assemble sur la place du village, on fait l'exercice avec quelques
fusils de chasse et beaucoup de bâtons. Il y a là encore de beaux hommes
qui seront pris par la prochaine levée et qui n'y croient pas encore. On
sort du village, on apprend à marcher ensemble, à se taire dans les
rangs, à se diviser, à se masser. L'un d'eux disait:
--Je n'ai pas peur des Prussiens.
--Alors, répond un voisin, tu es décidé à te battre?
--Non. Pourquoi me battrais-je?
--Pour te défendre. S'ils prennent ta vache, qu'est-ce que tu feras?
--Rien. Ils ne me la prendront pas.
--Pourquoi?
--Parce qu'ils n'en ont _pas le droit_.
_Sancta simplicitas!_ Toute la logique du paysan est dans cette notion
du tien et du mien, qui lui parait une loi de nature imprescriptible.
Ils n'en ont _pas le droit_!--Le mot, rapporté à table, nous a fait
rire, puis je l'ai trouvé triste et profond. Le droit! cette convention
humaine, qui devient une religion pour l'homme naïf, que la société
méconnaît et bouleverse à chaque instant dans ses mouvements politiques!
Quand viendra l'impôt forcé, l'impôt terrible, inévitable, des frais de
guerre, tous ces paysans vont dire que l'État n'a _pas le droit_! Quelle
résistance je prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout d'une
année stérile! Comment organiser une nation où le paysan ne comprend pas
et domine la situation par le nombre?