22 septembre.

Chez nous, j'étais physiquement très-malade. Étais-je sous l'influence

de l'air empesté du pauvre Nohant? Aujourd'hui je me sens guérie, mais

le coeur ne reprend pas possession de lui-même. On avait naguère, dans

la tranquillité de la vie retirée et studieuse, cette petite joie

intérieure qui est comme le sentiment de l'état de santé de la

conscience personnelle. Aujourd'hui il n'y a plus du tout de

personnalité possible; le devoir accompli, toujours aimé, mais

impuissant au delà d'une étroite limite, ne console plus de rien. Voici

les temps de calamité sociale où tout être bien organisé sent frémir en

soi les profondes racines de la solidarité humaine. Plus de chacun pour

soi, plus de chacun chez soi! La communauté des intérêts éclate. L'avare

qui compte sa réserve est effrayé de cette stérile ressource qui

s'écoulera sans se renouveler. Il est malheureux, irrité; il voudrait

égorger l'inconnu, la crise, tout ce qui tombera sous sa main. Il

cherche un lieu sûr pour cacher sa bourse, non pas tant pour la dérober

à l'Allemand, avec lequel il se résigne à transiger, que pour se

dispenser de nourrir son voisin affamé l'hiver prochain. Celui qui n'a

pas la même préoccupation personnelle est malheureux autrement, sa

souffrance est plus noble, mais elle est plus profonde et plus

constante. Il ne se dit pas comme l'avare qu'il réussira peut-être, à

force de soins, à ne pas trop manquer. Quand l'avare a saisi cette

espérance, il s'endort rassuré. L'autre, celui qui fait bon marché de

lui-même, ne réfléchit pas tant à son lendemain. Son sommeil est un rêve

amer où l'âme se tord sous le poids du malheur commun. Pauvre soldat de

l'humanité, il veut bien mourir pour les autres, mais il voudrait que

les autres fussent assurés de vivre, et quand la voix de la vision crie

à son oreille: _Tout meurt!_ il s'agite en vain, il étend ses mains dans

le vide. Il se sent mourir autant de fois qu'il y a de morts sur la

terre.

Journal d'un voyageur pendant la guerre · 第 7 / 64 题