Chez nous, j'étais physiquement très-malade. Étais-je sous l'influence
de l'air empesté du pauvre Nohant? Aujourd'hui je me sens guérie, mais
le coeur ne reprend pas possession de lui-même. On avait naguère, dans
la tranquillité de la vie retirée et studieuse, cette petite joie
intérieure qui est comme le sentiment de l'état de santé de la
conscience personnelle. Aujourd'hui il n'y a plus du tout de
personnalité possible; le devoir accompli, toujours aimé, mais
impuissant au delà d'une étroite limite, ne console plus de rien. Voici
les temps de calamité sociale où tout être bien organisé sent frémir en
soi les profondes racines de la solidarité humaine. Plus de chacun pour
soi, plus de chacun chez soi! La communauté des intérêts éclate. L'avare
qui compte sa réserve est effrayé de cette stérile ressource qui
s'écoulera sans se renouveler. Il est malheureux, irrité; il voudrait
égorger l'inconnu, la crise, tout ce qui tombera sous sa main. Il
cherche un lieu sûr pour cacher sa bourse, non pas tant pour la dérober
à l'Allemand, avec lequel il se résigne à transiger, que pour se
dispenser de nourrir son voisin affamé l'hiver prochain. Celui qui n'a
pas la même préoccupation personnelle est malheureux autrement, sa
souffrance est plus noble, mais elle est plus profonde et plus
constante. Il ne se dit pas comme l'avare qu'il réussira peut-être, à
force de soins, à ne pas trop manquer. Quand l'avare a saisi cette
espérance, il s'endort rassuré. L'autre, celui qui fait bon marché de
lui-même, ne réfléchit pas tant à son lendemain. Son sommeil est un rêve
amer où l'âme se tord sous le poids du malheur commun. Pauvre soldat de
l'humanité, il veut bien mourir pour les autres, mais il voudrait que
les autres fussent assurés de vivre, et quand la voix de la vision crie
à son oreille: _Tout meurt!_ il s'agite en vain, il étend ses mains dans
le vide. Il se sent mourir autant de fois qu'il y a de morts sur la
terre.