Aujourd'hui pas de lettres de Paris, pas de journaux. La lutte
colossale, décisive, est-elle engagée? Je me lève encore avec le jour
sans avoir pu dormir un instant. Le sommeil, c'est l'oubli de tout; on
ne peut plus le goûter qu'au prix d'une extrême fatigue, et nous sommes
dans l'inaction! On ne peut s'occuper des campagnes apparemment; rien
pour organiser ce qui reste au pays de volontés encore palpitantes, rien
pour armer ce qui reste de bras valides. Il n'y en a pourtant plus
guère; on a déjà appelé tant d'hommes! Notre paysan a pleuré, frémi, et
puis il est parti en chantant, et le vieux, l'infirme, le patient est
resté pour garder la famille et le troupeau, pour labourer et ensemencer
le champ. Beauté mélancolique de l'homme de la terre, que tu es
frappante et solennelle au milieu des tempêtes politiques! Tandis que
le riche, vaillant ou découragé, abandonne son bien-être, son industrie,
ses espérances personnelles, pour fuir ou pour combattre, le vieux
paysan, triste et grave, continue sa tâche et travaille pour l'an
prochain. Son grenier est à peu près vide; mais, fût-il plein, il sait
bien que d'une manière ou de l'autre il lui faudra payer les frais de la
guerre. Il sait que cet hiver sera une saison de misère et de
privations; mais il croit au printemps, lui! La nature est toujours pour
lui une promesse, et je l'ai trouvé moins affecté que moi en voyant
mourir cet été le dernier brin d'herbe de son pré, la dernière fleurette
de son sillon. J'avais un chagrin d'artiste en regardant périr la
plante, la fleur, ce sourire pur et sacré de la terre, cette humble et
perpétuelle fête de la saison de vie. Tandis que je me demandais si le
sol n'était pas à jamais desséché, si la séve de la rose n'était pas à
jamais tarie, si je retrouverais jamais l'ancolie dans les foins ou la
scutellaire au bord de l'eau tarie, il ne se souciait, lui, que de ce
qu'il pourrait faire manger à sa chèvre ou à son boeuf durant l'hiver;
mais il avait plus de confiance que moi dans l'inépuisable générosité du
sol. Il disait:
--Qu'un peu de pluie nous vienne, nous sèmerons vite, et nous
recueillerons en automne.
Mon imagination me montrait un cataclysme là où sa patience ne
constatait qu'un accident. Il ne s'apercevait guère du luxe évanoui, du
bleuet absent des blés, du lychnis rose disparu de la haie. Il arrachait
une poignée d'herbe avec la racine sèche, et après un peu d'étonnement,
il disait:
--L'herbe pourtant, l'herbe ça ne peut pas mourir!
Il n'a pas la compréhension raisonnée, mais il a l'instinct profond,
inébranlable, de l'impérissable vitalité. Le voilà en présence de la
famine pour son compte, aux prises avec les aveugles éventualités de la
guerre: comme il est calme! Au milieu de ses préjugés, de ses
entêtements, de son ignorance, il a un côté vraiment grand. Il
représente l'_espèce_ avec sa persistante confiance dans la loi du
renouvellement.
Boussac (Creuse), 20 septembre.
On dit que récapituler ses maux porte malheur. Cela est vrai pour nous
aujourd'hui. La variole s'est déclarée foudroyante, épidémique autour de
nous; nous avons renvoyé les enfants et leur mère, et aujourd'hui force
nous est de les rejoindre, car le fléau est installé pour longtemps
peut-être, et nous ne pouvons vivre ainsi séparés. Nous voilà fuyant
quelque chose de plus aveugle et de plus méchant encore que la guerre,
après avoir tenté vainement d'y apporter remède; hélas! il n'y en a pas;
le paysan chasse le médecin ou le voit arriver avec effroi. Partons
donc! Une balle n'est rien, elle ne tue que celui qu'elle frappe, mais
ce mal subit qu'il faut absolument communiquer à l'être dévoué qui vous
soigne, à votre enfant, à votre mère, à votre meilleur ami!... Il faut
donc alors mourir en se haïssant soi-même, en se maudissant, en se
reprochant comme un crime d'avoir vécu une heure de trop!
La chaleur est écrasante, la sécheresse va recommencer; elle n'a pas
cessé ici, dans ce pays granitique, littéralement cuit. Nous couchons
dans une petite auberge très-propre; abondance de plats fortement
épicés, pas d'eau potable. Le pays est admirable quand même. La couleur
est morte sur les arbres, mais les belles formes et les beaux tons des
masses rocheuses bravent le manque de parure végétale. Les bestiaux
épars, cherchant quelques brins d'herbe sous la fougère, ont un grand
air de tristesse et d'ennui; leurs robes sont ternes, tandis que les
flancs dénudés des collines brillent au soleil couchant comme du métal
en fusion. Le soleil baisse encore, tout s'illumine, et les vastes
brûlis de bruyère forment à l'horizon des zones de feu véritable qu'on
ne distingue plus de l'embrasement général que par un ton cerise plus
clair. Sommes-nous en Afrique ou au coeur de la France? Hélas! c'est
l'enfer avec ses splendeurs effrayantes où l'âme navrée des souvenirs de
la terre fait surgir les visions de guerre et d'incendie. Ailleurs on
brûle tout de bon les villages, on tue les hommes, on emmène les
troupeaux. Et ce n'est pas loin, ce qu'on ne voit pas encore! Ce
magnifique coucher de soleil, c'est peut-être la France qui brûle à
l'horizon!
Saint-Loup (Creuse), 21 septembre.
Le Puy-de-Dôme et la fière dentelure des volcans d'Auvergne se sont
découpés tantôt dans le ciel au delà du plateau que nous traversions,
premier échelon du massif central de la France. Quelle placidité dans
cette lointaine apparition des sommets déserts! Voilà le rempart naturel
qu'au besoin la France opposerait à l'invasion; qu'il est majestueux
sous son voile de brume rosée! Les plaines immenses qui s'échelonnent
jusqu'à la base semblent le contempler dans un muet recueillement.
Ici tout est calme, encore plus qu'aux bords de l'Indre. Les gens sont
pourtant plus actifs et plus industrieux; ils ont plus de routes et de
commerce, mais ils sont plus sobres et plus graves. Le paysan vit de
châtaignes et de cidre, il sait se passer de pain et de vin; sa vache et
son boeuf ne sont pas plus difficiles que son âne. Ils mangent ce qu'ils
trouvent, et sont moins éprouvés par la sécheresse que nos bêtes
habituées à la grasse prairie. Ce pays-ci n'attirera pas la convoitise
de l'étranger. La nature lui sera revêche, si l'habitant ne lui est pas
hostile.
Nous voici chez d'adorables amis, dans une vieille maison très-commode
et très-propre, aussi bien, aussi heureux qu'on peut l'être par ces
temps maudits. L'air est sain et vif, le soleil a tout dévoré, et le
danger de famine est bien plus effrayant encore que chez nous. Ils n'ont
pas eu d'orage, pas une goutte d'eau depuis six mois! Deux beaux petits
garçons jouent au soleil, sous de pauvres acacias dénudés, avec nos
deux petites filles, charmées du changement de place, un petit âne d'un
bon caractère, et un gros chien qui flaire les nouveau-venus d'un air
nonchalant. Les enfants rient et gambadent, c'est un heureux petit monde
à part qui ne s'inquiète et ne s'attriste de rien. Au commencement de la
guerre, nous ne voulions pas qu'on en parlât devant nos filles; nous
avions peur qu'elles n'eussent peur. Nous les retrouvons déjà
acclimatées à cette atmosphère de désolation; elles ont voyagé, elles
ont fait une vingtaine de lieues; elles parlent bataille, elles jouent
aux Prussiens avec ces garçons, qui se font des fusils avec des tiges de
roseau. C'est un jeu nouveau, une fiction, cela n'est pas arrivé, cela
n'arrivera pas. Les enfants décidément ne connaissent pas la peur du
réel.