Liszt est venu passer huit jours à Paris; nous avons dîné ensemble deux

fois, et, toute conversation musicale ayant été prudemment écartée, nous

avons passé quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, où il

joue de la _musique de l'avenir_ devant le pape, qui se demande ce que

cela veut dire.

Le succès de _Roland à Roncevaux_, à l'Opéra, dépasse (comme recette)

tout ce qu'on a jamais vu. C'est une oeuvre de mauvais amateur, d'une

platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il épouvanté de

sa chance. Mais la légende est admirable, et il a su en tirer parti.

L'Empereur est allé l'entendre deux fois dans la même semaine; il a

fait venir l'auteur[10] dans sa loge, il a donné le ton à la critique,

le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez

donc!

_Commedianti!_ Shakspeare a bien raison: _The world is a theater_. Quel

bonheur de n'avoir pas été obligé de rendre compte de cette chose!

Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la _Revue des Deux

Mondes_, est mort, mort fou furieux. Sa folie, à mon avis, était

manifeste depuis plus de quinze ans.

La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas médire d'elle.

Adieu, cher, très cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons

jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.

CXVII

Paris, 10 novembre 1864.

Mon cher Humbert,

Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me

refuserais le bonheur de vous écrire. Que puis-je faire de mieux?

Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux quand j'ai

causé avec vous ou quand vous m'avez parlé. J'admire de plus en plus

notre civilisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son

électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée

d'être transmise si rapidement.

On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette

pensée fût si triste en général. Le seul que nous connaissions jusqu'à

présent, c'est d'être jeune, aimé, libre et amant des beautés de la

nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni

aimés, ni libres, ni même bien portants; contentons-nous donc et

réjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: «ars longa,»

nous devons dire: «ars æterna,» et nous prosterner devant son éternité.

Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants

et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hélas! la vie

réelle. Que faire? espérer? désespérer? se résigner? dormir? mourir?

_Non so._ Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la

foi qui perd. Le monde est un théâtre. Quel monde? La terre? le beau

monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi là des comédiens? Les drames

y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez nous? Ces

théâtres sont-ils aussi tard éclairés, et les spectateurs y ont-ils le

temps de vieillir avant d'y voir clair?...

Inévitables idées, roulis, tangage du coeur! misérable navire qui sait

que la boussole elle-même l'égare pendant les tempêtes! _Sunt lacrymæ

rerum._

Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir

prendre mon parti du passé? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas

connu Virgile; il me semble que je le vois rêvant dans sa villa de

Sicile; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand

indifférent, impassible comme le miroir qui réflète les objets. Il a dû

pourtant avoir pour tout une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et

brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble

que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Glück le

superbe!...

Envoyez-moi la marche d'_Alceste_ avec vos paroles; je trouverai le

moyen de la faire graver, sans que cela vous coûte rien. On ne vous

payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir

faits.

La semaine dernière, M. Blanche, le médecin de la maison de fous de

Passy, avait réuni un nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour

fêter l'anniversaire de la première représentation des _Troyens_. J'ai

été invité sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait,

_Doli fabricator Epeus_; il a chanté avec sa faible voix, mais son

profond sentiment, le duo «O nuit d'ivresse». Madame Barthe Banderali

chantait Didon; puis Gounod a chanté seul la chanson d'Hylas. Une jeune

dame a joué les airs de danse, et l'on m'a fait _dire_, sans musique, la

scène de Didon: «Va, ma soeur, l'implorer,» et je vous assure que le

passage virgilien a produit un grand effet:

Terque quaterque manu pectus percussa decorum

Flaventesque abscissa comas.

Tout ce monde savait ma partition à peu près par coeur. Vous nous

manquiez.

Adieu, très cher ami.

CXVIII

12 décembre 1864.

Mon cher Ferrand,

Je commençais à être un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit

que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y aura

peut-être un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont

mis en grève, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrangé les

paroles dans une mesure où vous les aviez laissées en blanc; mais il

faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple,

est impossible; la syllabe muette _Je_ est choquante sur une aussi

grosse note. Cela gâte tout à fait le début.

Le premier vers du second couplet, au contraire, va très bien. Il

faudrait l'imiter. Une autre invocation _ô_ ferait merveille. Et puis,

tâchez de corriger _en ce jour_ et _dès ce jour_ dans le même couplet.

Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:

Inef-fable ivresse.

L'inverse irait mieux:

Ivres-se ineffable.

Mais cela détruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont

le sentiment est si beau, se collent à la musique d'une façon

irréprochable.

Je viens de recevoir de Vienne une dépêche télégraphique du directeur de

l'Académie de chant. Il m'apprend que, _hier_, pour fêter mon jour de

naissance, 11 décembre, on a exécuté, au concert de sa société, le

double choeur de _la Damnation de Faust_: «Villes entourées de murs et

remparts.--_Jam nox stellata velamina pandit._» Le choeur a été bissé

avec des acclamations immenses.

N'est-ce pas une cordiale attention allemande?

Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il

faut que cela soit pur comme un diamant.

A vous.

* * * * *

P.-S.--On ne peut pas dire non plus _ve_-nez, (ni _de ne_) _pou_-voir,

c'est énorme.

Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.

Je crois aussi qu'il est nécessaire de transposer le morceau _en fa_; il

y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les ténors; et cela

doit se chanter sans le moindre effort.

Que vous fait Jouvin? A-t-il écrit quelques nouvelles injures? C'est un

parent des Gauthier de Grenoble, qui _fait_ dans _le Figaro_.

Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a écrit de la Martinique.

Il a sauvé son navire au milieu d'une tempête qui a duré quatre jours et

a tout brisé à son bord. En arrivant aux Antilles, il a été félicité

par les autorités et nommé capitaine définitif.

Adieu à vous et aux vôtres. Si cela vous fatigue trop d'écrire, priez

votre frère de vous remplacer.

CXIX

Paris, 23 décembre 1864.

Cher ami,

Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler à

Brandus, qui consent volontiers à graver l'hymne et qui vous en donnera

vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grève, et l'on

pourra se mettre tout de suite à cette petite publication. Mon copiste

transpose le morceau en _fa_, et je mettrai les paroles demain sous sa

copie; après quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hâte. Brandus,

au moyen de sa _Gazette musicale_, pourra faire connaître et pousser la

chose. Le titre sera comme vous le voulez.

Je viens de vous envoyer un numéro de _la Nation_, où Gasperini a écrit

deux colonnes sur l'affaire des _Troyens_ au Conservatoire.

Je ne connaissais pas la lettre de Glück. Où diable l'avez-vous trouvée?

Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a été bien plus insulté

encore que Glück. Weber et Spontini ont eu le même honneur. M. de

Flotow, auteur de _Martha_, n'a eu que des panégyristes. Ce plat opéra

est joué dans toutes les langues, sur tous les théâtres du monde. Je

suis allé l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait

_Martha_; en sortant de là, il me semblait être couvert de puces comme

quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire à la merveilleuse

enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle

platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.

Heureusement, il y a là dedans le délicieux air irlandais _The last rose

of summer_, qu'elle chante avec une simplicité poétique qui suffirait

presque, par son doux parfum, à désinfecter le reste de la partition.

Je vais transmettre à Louis vos félicitations, et il y sera bien

sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, félicité

d'avoir un ami tel que vous.

Adieu.

CXX

25 janvier 1865.

Mon cher Humbert,

On vient de m'apporter la dernière épreuve de votre hymne. Il n'y a

enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos

exemplaires.

Dimanche dernier, notre ouverture des _Francs Juges_, exécutée au cirque

Napoléon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre

mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes _deux siffleurs_

ordinaires n'ont pas manqué de venir et de lancer leurs coups de sifflet

après la troisième salve d'applaudissements, ce qui en a excité trois

autres plus violentes que les premières, et un immense cri de _bis_. En

sortant, on m'arrêtait sur le bouvleard, des dames se faisaient

présenter à moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main.

C'était curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait écrire cette

ouverture, _il y a trente-sept ans_!

C'est mon premier morceau de musique instrumentale.

On vient de m'envoyer un journal américain contenant un très bel

article sur l'exécution à New-York de l'ouverture du _Roi Lear_, soeur

de la précédente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme

on finirait par avoir raison de ces gredins de crétins!

Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infâme de brouillards, de

neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?

Mes amis, ou connaissances, tombent comme grêle. Nous avons trois

mourants dans notre section à l'Institut. Mon ami Wallace se meurt;

Félicien David de même; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est

mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl

nous restent!

Adieu; je vous serre la main.

CXXI

8 février 1865.

Cher ami,

On vous a envoyé, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre

hymne; je pense que vous les avez reçus.

Je me lève; il est six heures de l'après-midi; j'ai pris hier des

gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous

êtes plus malade, vous aussi.

Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je

compte sur ce chef-d'oeuvre pour me réchauffer le sang. Ce sont mes

virtuoses favoris qui l'exécuteront.

Après-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je

lirai _Hamlet_. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a,

sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague idée du

chef-d'oeuvre. Les autres (qui m'ont prié avec instance de leur faire

cette lecture) ne savent rien de rien.

Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement

mises en présence de ce grand phénomène de génie. Cela me fait penser à

des aveugles-nés à qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils

comprendront, je les connais. Mais arriver à quarante-cinq et à

cinquante ans sans connaître _Hamlet_! avoir vécu jusque-là dans une

mine de houille! Shakspeare l'a dit: «La gloire est comme un cercle dans

l'onde qui va toujours s'élargissant jusqu'à ce qu'il disparaisse tout à

fait.»

Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bonté de vous

porter ce billet; je ne doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me

rapporter de vos nouvelles prochainement.

A vous.

CXXII

26 avril 1865.

Mon cher ami,

Pardonnez-moi de vous avoir inquiété par mon silence; je suis si exténué

et si abruti par mes douleurs, que, ayant écrit dernièrement à mon fils

une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup _de_ vous, je me suis

imaginé que j'avais parlé _à_ vous. Je croyais réellement vous avoir

écrit. J'ai fait votre commission pour de Carné: j'ai porté moi-même le

diplôme qui lui était destiné. Maintenant dites-moi s'il faut remercier

quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination à l'Institut

d'Égypte; je ne sais rien.

J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage à Saint-Nazaire pour y

voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai

passé trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien posé; c'est

un officier de marine devant qui tremblent tous ses inférieurs et

qu'estiment et louent hautement ses supérieurs. Notre affection

mutuelle ne fait qu'augmenter.

Il paraît que votre frère a été pour vous le sujet d'un chagrin bien

vif; j'espère qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette

affaire, qui m'est inconnue.

Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de

Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une

répétition générale de _l'Africaine_ de Meyerbeer, de sept heures et

demie à une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.

Le célèbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on

l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu

ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en

_si b_, la sonate en _la_ et le quatuor en _mi_ mineur de Beethoven...

c'est la musique des sphères étoilées... Vous pensez bien, et vous

comprenez, qu'il est impossible, après avoir connu de tels miracles

d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentées,

les oeuvres recommandées par monsieur le maire ou le ministre de

l'instruction publique.

Si je puis, cet été, faire une petite excursion hors Paris, je passerai

chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller à Genève, à Vienne, à

Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon

possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut

pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.

Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

CXXIII

8 mai 1865.

Mon cher Humbert,

J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je soupçonnais. La société

qu'il dirige ne fait quelques recettes que grâce aux soins de quatre

cents dames patronnesses qui placent les billets _quand le bénificiaire

les intéresse_. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas

les laisserait indifférentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit

cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un

rêve.

Je vais écrire, un peu au hasard, au secrétaire de l'Institut d'Égypte,

dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant à mon _Traité

d'instrumentation_, il ne pourrait être d'aucun usage pour aider à la

réorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour

objet d'apprendre aux compositeurs à se servir des instruments, mais

point aux exécutants à jouer de ces mêmes instruments. Autant vaudrait

envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air

de solliciter ainsi quelque cadeau.

J'ai bien pris part, mon très cher ami, au malheur de votre frère, et je

n'ose vous offrir de banales consolations.

Mon fils doit être en ce moment au Mexique; il sera bien charmé, à son

retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je

puis à peine écrire.

A vous toujours.

CXXIV

23 décembre 1865.

Mon cher Humbert,

Je vous écris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre

cordiale lettre. L'écho qui me répond des profondeurs de votre âme me

rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'être; mais je ne puis plus

que souffrir de toutes façons. J'ai voulu ces jours-ci vous répondre, je

ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai passé cinq jours couché, sans

avoir une idée et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je

me sens un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller à notre

séance de l'Institut, je vous écris. Bonjour et merci de votre amitié et

de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si

sensible et si bon.

En vérité, je ne puis plus écrire.

Adieu, adieu.

CXXV

17 janvier 1866.

Mon cher Humbert,

Je vous écris ce soir; je suis seul là au coin de mon feu. Louis m'a

averti ce matin de son arrivée en France et m'a parlé de vous. Il a lu

quelques-unes de vos lettres, et il apprécie votre haute amitié pour son

père. Mais, de plus, c'est que j'ai été violemment agité ce matin. On

remonte _Armide_ au Théâtre-Lyrique, et le directeur m'a prié de

présider à ces études, si peu faites pour son monde d'épiciers.

Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rôle écrasant d'Armide, vient

maintenant, chaque jour, répéter avec M. Saint-Saëns, un grand pianiste,

un grand musicien qui connaît son Glück presque comme moi. C'est quelque

chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime,

et son intelligence s'éclairer peu à peu. Ce matin, à l'acte de la

Haine, Saint-Saëns et moi, nous nous sommes serré la main... Nous

étouffions. Jamais homme n'a trouvé des _accents_ pareils. Et dire que

l'on blasphème ce chef-d'oeuvre partout en l'admirant autant qu'en

l'attaquant; on l'éventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte

partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les

_chefs d'orchestre_, les éditeurs... tous!

Oh! les misérables!

O ciel! quelle horrible menace!

Je frémis, tout mon sang se glace!

Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,

Et prends pitié d'un coeur qui s'abandonne à toi.

Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir là!

Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replongé dans la musique, mes

douleurs ont peu à peu disparu? Je me lève maintenant chaque jour, comme

tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles à endurer avec les

autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le

mois d'avril.

Madame Fournier m'écrivait dernièrement qu'un monsieur qu'elle avait

rencontré à Genève lui avait parlé avec une grande chaleur de nos

_Troyens_...--Tant mieux. Mais il vaudrait mieux pour moi avoir fait

une vilenie d'Offenbach.--Que vont dire d'_Armide_ ces crapauds de

Parisiens?...

Adieu.

Pourquoi vous ai-je écrit cela? C'est une expansion que je n'ai pu

contenir. Pardonnez-moi.

CXXVI

8 mars 1866.

Mon cher Humbert,

Je vous réponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de

ce qui s'est passé hier à un grand concert extraordinaire, donné avec

les prix triplés, au cirque Napoléon, au bénéfice d'une société de

bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.

On y jouait pour la première fois le septuor des _Troyens_. Madame

Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel

orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de _Lohengrin_ de

Wagner, tout le programme a été terriblement mal accueilli par le

public.--L'ouverture du _Prophète_ de Meyerbeer a été sifflée à

outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les

siffleurs...

Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de _bis_.

Meilleure exécution la seconde fois. On m'aperçoit sur mon banc, où je

m'étais hissé pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoyé un seul

billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs

s'agitent: «Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir!» Et moi de me

cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce

matin, je reçois des visites, et une charmante lettre de la fille de

Legouvé.

Liszt y était, je l'ai aperçu du haut de mon estrade; il arrive de Rome

et ne connaissait rien des _Troyens_. Pourquoi n'étiez-vous pas là? Il y

avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'eût donné une

grande joie...

C'était d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la

mer, que le piano ne peut pas rendre:

Et la mer endormie

Murmure en sommeillant les accords les plus doux.

J'en ai été remué profondément. Mes voisins de l'amphithéâtre, qui ne me

connaissaient pas, en apprenant que j'étais l'auteur de la chose, me

serraient les mains et me disaient toute sorte de remerciements...

curieux. Que n'étiez-vous là?... C'est triste, mais c'est beau!

_Regina gravi jamdudum saucia curâ._

Après avoir répété dix fois _Armide_ avec madame Charton.

CXXVII

9 mars 1866.

Cher ami,

J'ajoute quelques lignes à ce que je vous ai écrit hier.

Une petite société d'amateurs vient de m'écrire une lettre collective,

portant leurs diverses signatures, sur le succès d'avant-hier. Or cette

lettre est une copie un peu modifiée de celle que j'écrivis à Spontini

il y a vingt-deux ans, à propos d'une représentation de _Fernand

Cortez_. Vous la trouverez dans mon volume des _Soirées de l'orchestre_.

Ils ont seulement mis: «On a joué hier le _septuor des Troyens_ au

Cirque,» au lieu de ce que je disais à Spontini.

N'est-ce pas une idée charmante de m'appliquer, à vingt-deux ans de

distance, ce que j'ai dit moi-même à Spontini? Cela m'a beaucoup

touché.

Adieu. A vous.

* * * * *

_P.-S._--Vous trouverez ma lettre à Spontini à la page 185 des

_Soirées_.

CXXVIII

16 mars 1866.

Mon cher Humbert,

On va vous envoyer aujourd'hui _les Soirées de l'orchestre_, que je me

croyais sûr de vous avoir données. Dites-moi si vous avez les deux

autres volumes: _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_.

L'exécution du _septuor_ fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donné

à Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais,

hélas! quelle négation de l'art!

Adieu, mille amitiés. Je ne suis pas couché comme vous; pourtant je n'en

vaux guère mieux.

CXXIX

22 mars 1866.

Mon cher Humbert,

Je suis bien aise que le volume des _Soirées_ n'ait pas mis quinze

jours à vous parvenir, comme celui des _Mémoires_. Je vais vous envoyer

_les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. Mais je ne puis

rien écrire sur ces volumes, on ne les prendrait pas à la poste.

La scène de la révolte de _Cortez_ n'est pas gravée isolément, pas plus

que le choeur des _Danaïdes_. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous

en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un

charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas

plus se passer du choeur que le choeur ne peut se passer du septuor.

On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pâques, les trois morceaux

de _la Fuite en Égypte_. En attendant, voilà mon nigaud de Pasdeloup qui

annonce pour Dimanche prochain l'_ouverture_ de _la Fuite en Égypte_,

c'est-à-dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censés

arriver auprès de l'étable de Bethléem. Je viens de lui écrire pour le

prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est

absurde, le morceau ne peut se séparer du choeur suivant.

J'ai vu du Boys; il se présente à l'Institut pour remplacer M. Béranger

dans l'Académie des sciences morales.

Nous avons enterré hier notre confrère Clapisson. On croit que c'est

Gounod qui obtiendra sa succession.

La longueur de votre lettre me fait espérer que vous allez un peu mieux.

Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.

Tout à vous.

CXXX

10 novembre 1866.

Mon cher Humbert,

Je devrais être à Vienne; mais une dépêche m'a prévenu l'autre jour que

le concert que je dois diriger était forcément remis au 16 décembre; je

ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que _la Damnation

de Faust_ n'est pas assez étudiée à leur gré, et qu'ils ne veulent me la

présenter qu'à peu près sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller

entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis

Dresde, il y a douze ans.

Votre petite lettre, ce matin, est tombée au milieu d'une de mes crises

de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous écris donc de mon lit, en

m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous

remercie pourtant; vos lignes me font toujours tant de bien, que le

remède eût été bon en tout autre moment.

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