J'arrive de Strasbourg moulu, ému... _L'Enfance du Christ_, exécutée

devant un vrai _peuple_, a produit un effet immense. La salle,

construite _ad hoc_ sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents

personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a

acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez

vous imaginer l'impression produite par le choeur mystique de la fin: «O

mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et

ressentie en écrivant. Un choeur sans accompagnement de deux cents

hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois

mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces

choses-là à Paris. Au dernier _Amen_, à ce pianissimo, qui semble se

perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle

autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de

fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de

l'oeil dans cette foule.

J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il

faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez

bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles

_en trois lignes_.

Me voilà replongé dans la double étude de _Béatrice_ et des _Troyens_.

Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en

perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: _Di

morientis Elyssæ!_ Mais je ne cesse de lui répéter:

--N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!

Malgré l'avis de Boileau, _pour me tirer des pleurs, il ne faut pas

pleurer_.

* * * * *

_P.-S._--Je serai à Bade pour remonter _Béatrice_ du 1er août au 10,

et _bien seul_. Si vous en aviez la force, vous feriez oeuvre pie de

m'envoyer là quelques lignes, poste restante.

_Mon directeur_, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique

une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant;

ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'oeuvre; son

enthousiasme pour _les Troyens_ grandit. L'année a été brillante dès le

commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des voeux!

CI

8 juillet 1863.

Cher ami,

Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la

peine que vous avez prise de m'écrire une si longue et si éloquente

lettre. Je vous avais même prié de n'en rien faire. Écrire des

_feuilletons_ sans y être forcé!... et malade et souffrant comme vous

êtes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien à vous envoyer. J'ai reçu

le petit volume (trop petit) d'_Ephisio_. Je l'emporterai avec moi à

Bade, afin de le donner à Théodore Anne, si je le trouve. Il peut en

effet écrire quelque chose de bien senti là-dessus. Vous m'enverriez un

autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir

apprécier _Traître ou Héros_ dans le _Journal des Débats_. Mais tout ce

monde-là est insaisissable. Il y a près d'un an que je n'ai vu Fleury;

il n'est que rarement à Paris. Le _Journal des Débats_ est très

dédaigneux à mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui

m'intéresse le plus...

Je ne vous écris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir

envoyé tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire répéter

mon _Anna soror_, qui me donne des inquiétudes[9]. Cette jeune femme est

belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique

incarnée; je ne savais pas qu'il existât un si singulier genre de

monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommençant

cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une répétition qui

aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs.

Didon se fâcherait si la _soror_ ne savait pas son duo _Reine d'un jeune

empire_, qu'elle chante, elle, si admirablement. Après quoi, nous irons,

Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de _Salammbô_, le consulter

pour les costumes carthaginois.

Ne me donnez plus de regrets... J'ai dû me résigner. Il n'y a plus de

Cassandre. On ne donnera pas _la Prise de Troie_; les deux premiers

actes sont supprimés pour le moment. J'ai dû les remplacer par un

prologue, et nous commençons seulement à Carthage. Le Théâtre-Lyrique

n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En

outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.

Tel qu'il est, ainsi mutilé, l'ouvrage avec son prologue, et divisé

néanmoins en cinq actes, durera de huit heures à minuit, à cause des

décors compliqués de la forêt vierge et du tableau final, le bûcher et

l'apothéose du Capitole romain.

CII

Paris, 24 juillet 1863.

Cher ami,

J'ai vu, il y a quelques jours, M. Théodore Anne; je lui ai parlé de

votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans

_l'Union_. En conséquence, je lui ai porté le volume. Il s'agit

maintenant de voir quand il tiendra parole.

Lisez-vous régulièrement _l'Union_?

Je parlerai aussi à Cuvillier-Fleury aussitôt que je pourrai le joindre.

On m'a rendu l'autre exemplaire de _Traître ou Héros_, je le lui

donnerai.

Adieu; je vais tout à l'heure avoir une répétition de mes trois

cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je

ne partirai pour Bade que le 1er août.

Tout à vous.

CIII

Mardi, 28 juillet 1863.

Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour

quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?

Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de

trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est

jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a

entendu en tout qu'une exécution du _Requiem_, quand il avait douze ans.

Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de _Béatrice_.

Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de

retour au mois de novembre, pour la première des _Troyens_.

Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je vais d'un coeur

aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler _les

Troyens_, et j'avais ce jour-là Didon--Anna--et Ascagne. Ces dames

savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout

le monde répétera _chaque jour_. J'ai vendu la partition à l'éditeur

Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.

Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le

dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:

Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!

elle arrache le coeur.

Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a

quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher

de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.

Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame

Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. _Fuit

Troja..._ Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps

l'irréparable outrage.

Adieu, cher ami; je pars dimanche.

CIV

Dimanche matin, octobre 1863.

Je reçois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les

répétitions des _Troyens_ ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti

du théâtre si bouleversé, que j'avais peine à parler et à marcher.

Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation;

je n'aurai pas ma tête.

Adieu.

CV

Jeudi, 5 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Succès magnifique; émotion profonde du public, larmes, applaudissements

interminables, et _un sifflet_ quand on a proclamé mon nom à la fin. Le

_septuor_ et le _duo d'amour_ ont bouleversé la salle; on a fait répéter

le _septuor_. Madame Charton a été superbe; c'est une vraie reine; elle

était transformée; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je

suis tout étourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.

Adieu.

Mille amitiés.

CVI

10 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des

_Troyens_; je les étudie. L'immense majorité donne à l'auteur

d'enivrants éloges.

La troisième représentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et

d'effet que les précédentes. On a redemandé encore le septuor, et une

partie de l'auditoire a redemandé le duo d'amour, trop développé pour

qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, _Adieu, fière

cité_, et le choeur des prêtres de Pluton, qu'un de mes critiques

appelle le _De profundis du Tartare_, ont produit une immense sensation.

Madame Charton a été d'un pathétique admirable. Je commence seulement

aujourd'hui à reprendre, comme la reine de Carthage, le _calme_ et la

_sérénité_. Toutes ces inquiétudes, ces craintes, m'avaient brisé. Je

n'ai plus de voix; je puis à peine faire entendre quelques mots.

Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vôtre.

Mille amitiés dévouées.

CVII

Jeudi 26 novembre 1863.

Mon cher Humbert,

Je suis toujours au lit. La bronchite est obstinée, et je ne puis voir

représenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend

compte en rentrant des événements de la soirée. Je n'ose vous envoyer

cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez dû lire le

superbe article de Kreutzer dans _l'Union_. Je suis, en ce moment, en

négociation avec le directeur du Théâtre de la reine, à Londres. Il est

venu entendre _les Troyens_, et il a la loyauté de s'en montrer

enthousiaste. La partition est déjà vendue à un éditeur anglais. Cela

paraîtra en italien. Voilà toutes mes nouvelles; donnez-moi des vôtres.

Adieu.

Mille amitiés.

* * * * *

Le grand-duc de Weimar vient de me faire écrire, par son secrétaire

intime, pour me féliciter sur le succès des _Troyens_. Sa lettre a paru

partout. N'est-ce pas une attention charmante?

On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus

intelligent Mécène.

Vous seriez ainsi, si vous étiez prince.

Adieu.

CVIII

14 décembre 1863.

Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux

spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assisté aux

trois dernières représentations de notre opéra. Je ne vous ai pas écrit

parce que j'avais trop de choses à vous dire. Je ne vous envoie pas de

journaux; mon fils s'est amusé à recueillir les articles admiratifs ou

favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reçu hier une

lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi;

j'en ai pleuré.

La représentation d'hier soir a été superbe. Madame Charton et Monjanze

se perfectionnent réellement de jour en jour. Quel malheur que nous

n'ayons plus que cinq représentations! madame Charton nous quitte à la

fin du mois; elle avait fait un sacrifice considérable en acceptant

l'engagement du Théâtre-Lyrique pour monter _les Troyens_, et pourtant

elle reçoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en

France; il faut se résigner; mais l'oeuvre est connue, c'était là

l'important.

On va exécuter à Weimar, au concert de la cour, le 1er janvier, la

scène entre Chorèbe et Cassandre, au premier acte de la _Prise de

Troie_.

J'écris comme un chat; je suis tout hébété. Le sommeil me gagne, il est

midi.

Adieu, cher ami.

CIX

8 janvier 1864.

Mon cher Humbert,

Je suis de nouveau cloué dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un

moment où je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre.

Je vous renverrais aussi votre hymne à quatre parties si j'avais la

partition d'_Alceste_; mais il faudra que je me la fasse prêter. Vos

vers vont à peu près sur la musique; mais il y a quelques syllables de

trop qui vous ont obligé d'altérer la divine mélodie. Je crains aussi

que, pour la facilité du chant, qui ne doit jamais être forcé, vous ne

soyez obligé de baisser le morceau d'une tierce mineure (en _mi_

naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la

moitié de l'effet sera perdu.

Mon fils est reparti avant-hier.

Le prétendu poème dont vous me parlez a été écrit par un monsieur qui

s'est prononcé énergiquement en ma faveur.

Mais, par malheur, ses vers sont si méchants, qu'il devrait se garder de

les montrer aux gens.

Je n'ai pas la force de vous écrire plus au long; ma tête est comme une

vieille noix creuse.

Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.

Adieu, cher ami.

CX

12 janvier 1864.

Mon cher Humbert,

Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande

partition d'_Alceste_. On m'a apporté l'autre jour la partition de

piano, que l'arrangeur (le misérable!) s'est permis de modifier

précisément dans la marche. Mais, d'ici à quelques jours vous aurez vos

quatre parties de chant.

Je vous répète que vos vers ne vont qu'à peu près. Il ne faut pas tenir

compte des préjugés français pour adapter à cette sublime musique des

vers qui aillent tout à fait bien; le premier vers doit être de _neuf_

pieds à terminaison féminine, le second de _dix_ pieds à terminaison

masculine, le troisième semblable au premier, le quatrième semblable au

second.

[Illustration: notation musicale

1er - v v - - - v^{v1} clémence

2e == vv - vv - vv jour

3e puissance

4e amour

]

Mais je vous désignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit

manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la

parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la

statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont

fait des paroles en Angleterre sur ce même chant pour les cérémonies

protestantes; j'aime mieux ne pas les connaître.

Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adressé des

vers ce matin. Je vous les envoie.

Je suis toujours dans mon lit, et j'écris comme un chat.... malade.

Adieu, cher ami.

Mille amitiés.

CXI

Jeudi matin, 12 janvier 1864.

Cher ami,

Je connaissais l'article du _Contemporain_; l'auteur me l'avait envoyé

avec une très aimable lettre.

Gaspérini va faire ces jours-ci une conférence publique sur _les

Troyens_.

Je viens de corriger la première épreuve de votre hymne; vous recevrez

vos exemplaires dans quelques jours.

Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis écrire sans

un horrible effort.

A vous.

CXII

17 janvier 1864.

Cher ami,

Voilà la chose. C'est mille fois sublime, c'est à faire pleurer les

pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second

couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long,

et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois

changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez

convenable. Les parties n'étant pas toutes parallèles, il a fallu, pour

les ténors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en

certains endroits, la partie d'alto ténor est fort mal écrite par Glück;

il n'y a pas un élève qui osât montrer à son maître une leçon d'harmonie

aussi maladroitement disposée sous certains rapports. Mais la basse,

l'harmonie et la mélodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des

femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais

il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir

d'amour céleste. Sinon, mettez le tout en mi-dièze.

Adieu.

CXIII

12 avril 1864.

Mon cher Humbert,

Merci de votre lettre et des nouvelles à peu près satisfaisantes que

vous me donnez de votre santé. Voilà, je crois, enfin le soleil qui

semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les

deux. Je suis, moi, presque aussi éprouvé que vous par mon infernale

névrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne

fais plus rien que souffrir; j'ai donné ma démission au journal des

_Débats_. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec

la musique de Glück; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et,

quand vous aurez fait corriger les épreuves, revoyez-les vous-même mot à

mot et note à note. Cela ne coûtera pas grand'chose, et, si les églises

s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intérêt à

ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront

peut-être d'une trentaine de francs, tout au plus.

Adieu; me voilà déjà à bout de forces, et je dois terminer ma lettre.

Mille amitiés dévouées

CXIV

Paris, 4 mai 1864.

Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour?

Je profite de quelques heures de répit que me laissent aujourd'hui mes

douleurs pour m'informer des vôtres.

Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaïque plane

dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de

celle-là) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient

de mourir. Nous devions dîner ensemble la semaine dernière; ce

rendez-vous a été manqué.

Dites-moi si je vous ai envoyé une partition intitulée _Tristia_, avec

cette épigraphe d'Ovide:

_Qui viderit illas

De lacrymis factas sentiet esse meis._

Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez à lire des

choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le

premier choeur en prose: «Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,»

est une chose. Je l'ai fait à Rome en 1831.

Si nous pouvions causer, il me semble que tout près de votre fauteuil je

vous ferais oublier vos souffrances. La voix, le regard ont une

certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos

fenêtres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des

murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une

grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des

moineaux; du côté de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre

perroquet crie sans relâche: «Portez... arrm!» Que faire? la journée est

bien longue. Mon fils est retourné à son bord, il repartira de

Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine

quelques-unes de vos lettres et me félicitait d'être votre ami. C'est un

brave garçon, dont le coeur et l'esprit se développent tard, mais

richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque à ma porte

(musiciens lettrés), qui sont pleins de bonté; je vais souvent chez eux

le soir; on me permet de rester étendu sur un canapé et d'écouter les

conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais

d'imbéciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en

aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis

longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos

de Beethoven avec un délicieux orchestre tous les quinze jours, et je

vais écouter ces merveilles. Notre _Harold_ vient d'être encore donné

avec grand succès à New-York... Qu'est-ce qui passe par la tête de ces

Américains?

Adieu; ne m'écrivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.

CXV

Paris, 18 août 1864.

Mon cher Humbert,

Je n'ai pas quitté Paris; mon fils est venu y passer quinze jours près

de moi. J'étais absolument seul, ma belle-mère étant aux eaux de

Luxeuil, et mes amis étant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour

l'Italie, etc., etc.

J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du

prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle,

contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux

jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde

officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils

avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a,

en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée, en

me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais

été ministre.»

Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais

rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un

sauvage qui ne demandait rien.

Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me

semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé

dernièrement de reprendre _les Troyens_; mais cela est fort loin de me

sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin

qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique

est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur,

plus impossible encore.

Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous

raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos

douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire

tous les deux en parlant l'un de l'autre:

_Misero succurrere disco._

Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement

complet. J'ai un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame

Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous

embrasse de tout mon coeur.

* * * * *

_P.-S._--Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon

ennemi enragé de la _Revue des Deux Mondes_, est devenu _fou_.

CXVI

Paris, 28 octobre 1864.

Mon cher Humbert,

En revenant d'un voyage en Dauphiné, j'ai trouvé votre billet, qui m'a

attristé. Vous avez eu de la peine à l'écrire. Pourtant votre jeune ami,

M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuyé sur le bras de

quelqu'un. Je ne sais que penser... Êtes-vous moins bien depuis peu?

Quant à moi, qui m'étais trouvé mieux d'un séjour à la campagne chez mes

nièces, j'ai été repris par mes douleurs névralgiques, qui me

tourmentent régulièrement de huit heures du matin à trois heures de

l'après-midi, et par un mal de gorge obstiné. Et puis l'ennui et les

chagrins... J'en aurais long à vous écrire. Pourtant, d'autre part, il

y a des satisfactions réelles; mon fils est maintenant capitaine; il

commande le vaisseau _la Louisiane_, en ce moment en route pour le

Mexique; ce pauvre garçon se résigne difficilement à ne me voir que

pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un

pour l'autre une affection inexprimable.

Quant au monde musical, il est arrivé maintenant à Paris à un degré de

corruption dont vous ne pouvez guère vous faire une idée. Je m'en isole

de plus en plus. On monte en ce moment _Béatrice et Bénédict_ à

Stuttgard; peut-être irai-je en diriger les premières représentations.

On veut aussi me faire aller à Saint-Pétersbourg au mois de mars; mais

je ne m'y déciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que

j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour

Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus

ne peuvent changer d'une façon sensible mon existence. Pourtant les

voyages que j'aimerais tant à faire me seraient plus faciles; il en est

un surtout que _vous connaissez_, que je ferais souvent; car il me

semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai été sur le point d'aller vous

trouver à Couzieux pendant que j'étais près de Vienne à la campagne;

puis des affaires m'ont obligé de me rendre à Grenoble, et, le moment

de la réouverture du Conservatoire étant venu, j'ai dû rentrer à Paris,

n'ayant point de congé. Auguste Berlioz, que j'ai rencontré à Grenoble,

a dû vous donner de mes nouvelles.

Je ne sais à quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de

gens maintenant; on me fait des compliments à trouer des murailles, et

j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: «Mais, monsieur (ou

madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je

n'écris plus de feuilletons?....»

La monotonie de mon existence a été un peu animée il y a trois jours.

Madame Érard, madame Spontini et leur nièce m'avaient prié de leur lire,

un matin où je serais libre, l'_Othello_ de Shakspeare. Nous avons pris

rendez-vous; on a sévèrement interdit la porte du château de la Muette,

qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crétins qui auraient pu

nous troubler ont été consignés, et j'ai lu le chef-d'oeuvre d'un bout à

l'autre, en me livrant comme si j'eusse été seul. Il n'y avait que six

personnes pour auditoire, et toutes ont pleuré splendidement.

Mon Dieu, quelle foudroyante révélation des abîmes du coeur humain! quel

ange sublime que cette Désdemona! quel noble et malheureux homme que cet

Othello! et quel affreux démon que cet Iago! Et dire que c'est une

créature de notre espèce qui a écrit cela!

Comme nous nous électriserions tous les deux, si nous pouvions lire

ensemble ces sublimités de temps en temps!

Il faut une longue étude pour se bien mettre au point de vue de

l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son

génie. Et les traducteurs sont de tels ânes! J'ai corrigé sur mon

exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est

encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant.

Lettres intimes · 第 12 / 14 段