J'achève peu à peu un opéra-comique en un acte pour le nouveau théâtre

de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taillé

cet acte dans la tragi-comédie de Shakspeare intitulée _Beaucoup de

bruit pour rien_.

Cela s'appelle prudemment _Béatrice et Bénédict_. En tout cas, je

réponds qu'il n'y a pas _beaucoup de bruit_.--Bénazet (le roi de Bade)

fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui

n'est pas sûr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il

faut une femme de tant d'esprit pour jouer Béatrice! la trouverons-nous

à Paris?...

Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival

annuel. Cette fois, je leur lâche deux morceaux du _Requiem_, le _Tuba

mirum_ et l'_Offertoire_. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a

pas grand mal à faire tous ces riches oisifs un peu songer à la mort.

LXXXVII

14 juillet 1861.

Hélas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafraîchir ensemble

le coeur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de

songer. Je suis esclave, comme vous l'êtes dans votre cercle d'affaires,

de travaux, d'obligations de cent espèces, _siam servi_, sinon, _agnor

frementi_, comme dit Alfieri, au moins tristes et résignés.

J'ai reçu le nouvel exemplaire de _Traître ou Héros?_ je le ferai lire à

Philarète Chasles, qui pourra en parler dans le _Journal des Débats_;

s'il n'écrit rien, je m'adresserai à Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi

la spécialité. Quant à moi, à la prochaine occasion, j'essayerai d'en

parler dans un de mes feuilletons.

Vous ne m'avez pas envoyé la _Puissance des nombres_. Michel Lévy est

l'éditeur qui conviendrait le mieux à la publication de votre recueil.

Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples

détails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de

nouvelles déjà publiées dans les journaux. C'est la première chose dont

il s'informera.

Du 6 août au 28 du même mois, je serai à Bade, où vous pourrez m'écrire

en adressant simplement la lettre sans désignation de rue. Mon fils,

dont vous avez la bonté de me demander des nouvelles, est en ce moment

dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un

navire des Messageries impériales. Il a été reçu capitaine au long

cours, après de fort sévères examens. Il espère partir prochainement

pour la Chine.

Un entrepreneur américain a voulu m'engager pour les États-_Désunis_

cette année; mais ses offres ont échoué contre des antipathies que je

ne puis vaincre et le peu d'âpreté de ma passion pour l'argent. Je ne

sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses moeurs

_utilitaires_ est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.

Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un

an de Paris. On peut me demander _les Troyens_ d'un moment à l'autre. Si

quelque grave accident arrivait à l'Opéra, on devrait nécessairement

recourir à moi. Absent, j'aurais tort.

Adieu, cher ami; je vous serre les mains.

LXXXVIII

27 juillet 1861.

Cher ami,

Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai un instant de liberté que je ne

retrouverai peut-être pas demain ni après-demain.

Michel Lévy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je

suis allé trouver le directeur de la _Librairie nouvelle_ (M.

Bourdilliat), et je lui ai proposé la chose en lui remettant la note

manuscrite que vous m'avez envoyée et un exemplaire de _Traître ou

Héros?_ que je l'ai prié de lire. Il paraît disposé à accepter votre

proposition; il me rendra réponse et me fera ses offres lundi prochain.

J'ai publié chez lui mes _Grotesques de la musique_. J'espère réussir

pour vous.

Adieu; je vous écrirai plus au long la semaine prochaine avant de partir

pour Bade.

LXXXIX

Vendredi, août 1861.

Mon cher Ferrand,

Après trois rendez-vous manqués (non par moi), M. Bourdilliat a fini par

me donner une réponse évasive, qui équivaut à un refus. Michel Lévy

n'est pas de retour; il sera sans doute à Paris quand je reviendrai de

Bade; alors j'essayerai auprès de lui.

Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en

écrire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses

absurdes.

Je pars lundi prochain.

XC

8 février 1862.

Mon cher Humbert,

Je vous réponds à la hâte pour vous remercier d'abord de votre amical

souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous

me demandez.

Comment! je ne vous ai pas écrit depuis mon retour de Bade? voilà qui me

confond. Oui, oui, le concert a été superbe, et j'ai entendu là _notre

symphonie_ d'_Harold_ exécutée pour la première fois comme je veux

qu'elle le soit.--Les fragments du _Requiem_ ont produit un effet

terrible; mais nous avions fait huit répétitions.

Oui, j'ai reçu votre petit livre _Jacques Valperga_, et je l'ai lu avec

un vif intérêt, malgré le peu de sympathie que m'inspirent ces

personnages si tristement historiques.

Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grâce à un régime

sévère que j'ai adopté.

Le ministre d'État est en très bonnes dispositions pour moi; il m'a

écrit une lettre de remerciements à propos de la mise en scène

d'_Alceste_, dont j'ai dirigé à l'Opéra les répétitions. Enfin il a

donné l'ordre à Royer de mettre à l'étude _les Troyens_ après l'opéra

du Belge Gevaert, qui sera joué au mois de septembre prochain. Je

pourrai donc voir le mien représenté en mars 1863. En attendant, je fais

répéter chez moi, toutes les semaines, l'opéra en deux actes que je

viens de terminer pour le nouveau théâtre de Bade. _Béatrice et

Bénédict_ paraîtra à Bade le 6 août prochain. J'ai fait aussi la pièce,

comme pour _les Troyens_, et j'éprouve un tourment que je ne connaissais

pas, celui d'entendre _dire_ le dialogue au rebours du bon sens; mais, à

force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les

faire parler comme des hommes.

Adieu, cher ami; voilà toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.

Mille amitiés dévouées.

XCI

Paris, 30 juin 1862.

Mon cher Ferrand,

Je ne vous écris que peu de lignes dans ma désolation. Ma femme vient de

mourir en une demi-minute, foudroyée par une atrophie du coeur.

L'isolement affreux où je suis, après cette brusque et si violente

séparation, ne peut se décrire.

Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la

main.

XCII

Paris, 21 août 1862.

Mon cher Humbert,

J'arrive de Bade, où mon opéra de _Béatrice et Bénédict_ vient d'obtenir

un grand succès. La presse française, la presse belge et la presse

allemande sont unanimes à le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours

hâte de vous l'apprendre, assuré que je suis de l'affectueux intérêt

avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'étiez

pas là; cette soirée vous eût rappelé celle de _l'Enfance du Christ_.

Les cabaleurs, les insulteurs étaient restés à Paris. Un grand nombre

d'écrivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage.

L'exécution, que je dirigeais, a été excellente, et madame

Charton-Demeur surtout (la Béatrice) a eu d'admirables moments comme

cantatrice et comme comédienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais

tant de ma névralgie ce jour-là, que je ne m'intéressais à rien, et que

je suis monté au pupitre, devant ce public russe, allemand et français,

pour diriger la première représentation d'un opéra dont j'avais fait

les paroles et la musique, sans ressentir la moindre émotion. De ce

sang-froid bizarre est résulté que j'ai conduit mieux que de coutume.

J'étais bien plus troublé à la seconde représentation.

Bénazet, qui fait toujours les choses grandement, a dépensé un argent

fou en costumes, en décors, en acteurs et choristes pour cet opéra. Il

tenait à inaugurer splendidement le nouveau théâtre. Cela fait ici un

bruit du diable. On voudrait monter _Béatrice_ à l'Opéra-Comique, mais

la Béatrice manque. Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de

chanter et de jouer ce rôle; et madame Charton part pour l'Amérique.

Vous ririez si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me

donne. On découvre que j'ai de la mélodie, que je puis être joyeux et

même comique. L'histoire des étonnements causés par _l'Enfance du

Christ_ recommence. Ils se sont aperçus que je ne faisais pas de

_bruit_, en _voyant_ que les instruments brutaux n'étaient pas dans

l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'étais pas aussi

indifférent!

Cher ami, je souffre le martyre _tous les jours_ maintenant, de quatre

heures du matin à quatre heures du soir. Que devenir? Ce que je vous

dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience;

je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je

crie vers vous comme on est toujours tenté de crier vers les êtres aimés

et qui nous aiment.

Adieu, adieu.

XCIII

Paris, 26 août 1862.

Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de

bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance à me faire

venir près de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti

tout à l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce

moment. Mon fils a donné sa démission de la place qu'il occupait sur un

navire des Messageries impériales, et il paraît, d'après ce que

m'écrivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le

voilà sur le pavé, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres

affaires à terminer, conséquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai

à m'occuper de la publication de ma partition de _Béatrice_, dont je

développe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train

d'écrire un trio et un choeur, et je ne puis laisser ce travail en

suspens. Je me hâte de dénouer ou de couper tous les liens qui

m'attachent à l'art, pour pouvoir dire à toute heure à la mort: «Quand

tu voudras!» Je n'ose plus me plaindre quand je songe à vos intolérables

souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate:

_Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum_. Des

douleurs pareilles sont-elles donc les conséquences forcées de nos

organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir adoré le beau toute

notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu à la coupe enivrante; nous

avons trop couru vers l'idéal.

Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une

citation de Lamartine!

Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider à porter votre croix, une

femme attentive et dévouée!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo

chanté à votre oreille, pendant l'activité des jours et au milieu du

silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est

une triste musique!

Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous écrire des

choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tâcher de me

libérer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une visite, si

courte qu'elle soit, fût-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il

fait toujours soleil là où je vous vois.

Adieu encore.

XCIV

Dimanche, midi, 22 février 1863.

Mon cher Humbert,

Je me hâte de répondre à votre lettre, qui vient de me faire un instant

de joie inespérée ce matin. Je vais tout à l'heure diriger un concert où

l'on exécute, pour la seconde fois depuis quinze jours, _la Fuite en

Égypte_ et autres morceaux de ma composition. A la première exécution,

le petit oratorio a excité des transports de larmes, etc., et le

directeur de ces concerts m'a redemandé le tout pour aujourd'hui. Vous

allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.

Je vais répondre en peu de mots à vos questions. J'ai décidément rompu

avec l'Opéra pour _les Troyens_, et j'ai accepté les propositions du

directeur du Théâtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment, à faire des

engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes choeurs. On

commencera les répétitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner

l'ouvrage en décembre.

_Béatrice_ est gravée, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1er

avril pour aller monter cet opéra à Weimar, où la grande-duchesse l'a

demandé pour le jour de sa fête. En août, nous le remonterons à Bade.

En juin, j'irai à Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour

lequel on étudie _l'Enfance du Christ_ (en entier).

Je suis toujours malade; ma névralgie a été augmentée, à un point que je

ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore à

subir. Il y a huit jours, j'eusse été incapable de vous écrire. Je

commence à prendre des forces, et je résisterai encore à cette épreuve.

J'ai eu le coeur arraché par lambeaux.

Mes amis et mes amies semblent heureusement s'être donné le mot pour

m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la

Providence m'a envoyé de la musique à faire...

Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de

_Béatrice_: _Nuit paisible et sereine_. Tout à l'heure, je vais

retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un délicieux

ténor qui dit à merveille:

Les pèlerins étant venus.

J'ai reçu votre envoi, et j'ai lu avec une grande avidité les détails

sur l'isthme de Suez. Quelle fête sera celle de l'ouverture du canal!

Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien

répété hier; je crois qu'il sera superbe.

Je vous embrasse de tout ce qui me reste de coeur.

XCV

3 mars 1863.

Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce

que vous me demandez, et de tout mon coeur, je vous jure.

Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement

fausses. Hélas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourmenté; mais je

lui ai si complètement pardonné! Nous avons l'un et l'autre réalisé

votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-là sont finis. Louis

est remonté sur un vaisseau, il espère être bientôt capitaine. Il est

maintenant au Mexique, prêt à repartir pour la France, où il sera dans

un mois.

C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi

souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant

quelque temps. Mais l'isolement où je vis, et cet inexorable besoin de

tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai

aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est

devenue nécessaire, forcée; séparation complète, sans compensation,

absolue comme la mort...--Voilà tout. Et je guéris peu à peu; mais la

santé est si triste.

N'en parlons plus...

Je suis bien heureux que ma _Béatrice_ vous plaise. Je vais partir pour

Weimar, où on l'étudie en ce moment. J'y dirigerai quelques

représentations de cet opéra dans les premiers jours d'avril, et je

reviendrai dans ce désert de Paris. On devait chanter au Conservatoire,

dimanche prochain, le duo _Nuit paisible_; mais voilà que mes deux

chanteuses m'écrivent pour me prier de remettre cela au concert du 28,

et j'ai dû y consentir.

Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'être encore, au

sujet de l'arrivée de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer,

revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que

lui a faites le directeur du Théâtre-Lyrique; et, sans elle, l'exécution

des _Troyens_ est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre?

On dit qu'elle a de la voix et un sentiment assez dramatique. Elle est

encore à Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment

dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:

Malheureux roi! dans l'éternelle nuit,

C'en est donc fait, tu vas descendre.

Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux rien comprendre

Malheureux peuple, à l'horreur qui me suit.

Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rôles, et celui de Didon est

encore le plus grand et le plus difficile.

Faites des voeux, cher ami, pour que mon indifférence pour tout devienne

complète, car, pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que _les

Troyens_ vont nécessiter, j'aurais cruellement à souffrir si je me

passionnais encore.

Adieu; quand j'aperçois sur ma table, en me levant, votre chère

écriture, je suis rasséréné pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.

XCVI

30 mars 1863.

Mon cher Humbert,

Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de

recevoir. Je pars tout à l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis

dans une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas

écrire. J'espère que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la

_Béatrice_ allemande. L'intendant m'a écrit, il y a trois jours, que

tout va bien.

Dimanche dernier, au sixième concert du Conservatoire, madame Viardot et

madame Van Denheuvel ont chanté le duo _Nuit paisible_, devant ce public

ennemi des vivants et si plein de préventions. Le succès a été

foudroyant; on a redemandé le morceau; la salle entière applaudissait. A

la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames émues à

l'endroit:

Tu sentiras couler les tiennes à ton tour

Le jour où tu verras couronner ton amour.

Cela fait un tapage incroyable.

Je laisse le directeur du Théâtre-Lyrique occupé à faire les engagements

pour _les Troyens_. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous

arrête. Cassandre est engagée.

Adieu, cher bon ami.

Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant.

Adieu encore.

XCVII

Weimar, 11 avril 1863.

Cher ami,

_Béatrice_ vient d'obtenir ici un grand succès. Après la première

représentation, j'ai été complimenté par le grand-duc et la grande

duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles

expressions employer pour dire son ravissement.

Hier, j'ai été rappelé deux fois sur la scène par le public après le

premier acte et après le deuxième. Après le spectacle, je suis allé

souper avec le grand-duc, qui m'a comblé de gracieusetés de toute

espèce. C'est vraiment un Mécène incomparable. Pour demain, il a

organisé une soirée intime où je lirai le poème des _Troyens_. Les

artistes de Weimar et ceux qui étaient accourus des villes voisines, et

même de Dresde et de Berlin, m'ont donné un immense bouquet.

Demain, je pars pour Löwenberg, où le prince de Hohenzollern m'a invité

à venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est

composé de mes symphonies et ouvertures.

Puis je retournerai à Paris, où je vous prie de me donner de vos

nouvelles.

Trouverai-je _les Troyens_ en répétition?... j'en doute. Quand je suis

loin, rien ne va.

Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de

_Traître ou Héros_? Sera-t-il bientôt prêt?

Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la liberté d'embrasser ma

Béatrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis,

me regardant bien en face: «Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous

embrasse aussi, moi!»

Si vous saviez comme elle a bien dit son

[Illustration: notation musicale: Il m'en souvient!]

On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je

l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant

délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite.

C'est le même qui traduit mon livre _A travers chants_. Or figurez-vous

que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par

l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il

contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris

l'archange Michel pour _Michel-Ange_, le grand artiste florentin. Voyez

le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire

dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel

traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent

garçon!

Dieu vous garde de voir traduire votre _Héros_: on en ferait un traître!

ou votre _Traître_: on en ferait un héros!

Mille amitiés dévouées.

* * * * *

Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre

de vous.

XCVIII

Paris, 9 mai 1863.

Cher ami,

Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais

vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il

m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très

souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je

vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à

Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de

Hohenzollern? Je ne sais.

Le matin de mon départ, ce brave prince m'a dit en m'embrassant: «Vous

retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment...,

dites-leur que je les aime.»

Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après

l'adagio (la scène d'amour) de _Roméo et Juliette_, le maître de

chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il

n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et

les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me

semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et

j'avais envie de dire: _Father, are you content?_

Je croîs vous avoir raconté le succès de _Béatrice_ à Weimar.

Rien encore de commencé pour _les Troyens_; une question d'argent arrête

tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis

résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin

une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout

ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des _Histoires_ de

Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime:

_Oculisque errantibus alto, quæsivit coelo lucem ingemuitque repertâ_.

Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains

cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié.

Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger _l'Enfance du

Christ_ au festival du Bas-Rhin, le 22.

Le 1er août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter

_Béatrice_.

Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a

voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon

sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La

lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout

ce que j'avais sur le coeur, sans gazer, sans ménager mes expressions,

et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera

que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne

s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien

faire.

--Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour

les laisser inactives.

Il m'a fait lire _les Troyens_, un soir à la cour, devant une vingtaine

de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup

d'effet.

Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre

frère.

Je suis malade et avide de sommeil.

XCIX

Paris, 4 juin 1863.

Cher bon ami,

Je suis fâché de vous avoir causé une fatigue; je vois bien, à la

physionomie tremblée de vos lettres, que votre main était mal assurée en

m'écrivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues

appréciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait à des

feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses coûtent à

écrire, même quand on est joyeux et bien portant; _miseris succurrere

disco_. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos

souffrances.

Nous voilà enfin, Carvalho et moi, attelés à cette énorme machine des

_Troyens_. J'ai lu la pièce, il y a trois jours, au personnel assemblé

du Théâtre-Lyrique, et les répétitions des choeurs vont commencer. Les

négociations entamées avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est

engagée pour jouer le rôle de Didon. Cela fait un grand remue-ménage

dans le monde musical de Paris. Nous espérons pouvoir être prêts au

commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir à laisser représenter

les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et

précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni

assez riche ni assez grand pour mettre en scène _la Prise de Troie_. La

partition paraîtra néanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en

plus. Plus tard, nous verrons si l'Opéra s'avisera pas de donner _la

Prise de Troie_.

Adieu, cher ami. Portez-vous bien.

C

Paris, 27 juin 1863.

Cher ami,

Lettres intimes · 第 11 / 14 段