se réjouir de la légère amélioration de votre santé. Vous pouvez penser,
vous pouvez écrire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous
menace, et dont les morsures se font déjà sentir, ne vienne pas retarder
les progrès de votre guérison.
Quant à moi, je suis la proie d'une névralgie qui s'est fixée depuis
deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, excepté
la nuit. Dernièrement, à Bade, je pouvais à peine me traîner à
l'orchestre à certains jours, pour faire mes répétitions. Au bout de
quelques minutes, il est vrai, la fièvre musicale arrivait et me rendait
les forces. Il s'agissait d'organiser une grande exécution des quatre
premières parties de ma symphonie de _Roméo et Juliette_. J'ai fait
_onze_ répétitions acharnées. Mais quelle exécution ensuite! C'était
merveilleux. Le succès a été grandissime. La _Scène d'amour_ (l'adagio)
a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante
autant que de produire par la musique seule ce genre d'émotion. Pauvre
Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, composé pour lui plaire.
Nous nous écrivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma
vie depuis deux ans. Ce long temps a été employé à faire un long
ouvrage, _les Troyens_, opéra en cinq actes, dont j'ai écrit (comme pour
_l'Enfance du Christ_) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit
un peu partout; les journaux anglais, allemands et français en ont même
beaucoup trop parlé. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage,
qui n'a pas en ce moment la moindre chance de représentation. Le théâtre
de l'Opéra est en désarroi. C'est, en outre, une espèce de théâtre privé
de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des
gens _adroits_ à se faufiler de façon ou d'autre. Enfin, c'est fait;
j'ai écrit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous
qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne.
Personne ne connaît rien de ma musique; mais le poème, que j'ai lu
souvent devant de nombreuses assemblées d'artistes et d'amateurs
lettrés, passe déjà à Paris pour _quelque chose_. Je regrette bien de ne
pas pouvoir vous le faire connaître; je le pourrai plus tard, j'espère.
Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis
toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre.
_Le Monde illustré_ publie des fragments de mes Mémoires, où il est
souvent question de vous. Cela vous est-il tombé sous les yeux?
Madame Ferrand m'a sans doute oublié depuis longtemps; voulez-vous, cher
ami, me rappeler à son souvenir et lui présenter mes hommages
respectueux?
Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
* * * * *
Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est
lieutenant à bord d'un grand navire français dans l'Inde. Il va revenir.
LXXXI
Paris, 8 novembre 1858.
Mon très cher ami,
Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictées
par un coeur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides
et bien prosaïques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidité qui me
fait écrire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement à demi ce
que je sens si complètement. Au reste, je suis persuadé que vous le
savez, et je n'insiste pas là-dessus.
J'ai reçu votre ardente poésie du _Brigand_; c'est bien beau! cela sent
la poudre et le plomb fraîchement fondu. Mais l'article, le feuilleton
dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaieté de cet écrit, que
vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est, à ce
qu'il paraît, un contraste naturel entre le sujet traité par certains
esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mêmes. Je suis
souvent, comme vous avez été en composant cela, d'une tristesse profonde
en allumant les _soleils_ et les serpenteaux de la plus folle joie.
Je vais aller au bureau du _Monde illustré_ vous faire envoyer les
numéros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes
Mémoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et à mesure qu'ils
paraîtront. Bien que j'aie supprimé les plus douloureux épisodes (on ne
les connaîtra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume),
ce récit, je le crains, vous attristera. Mais peut-être aimerez-vous
être ainsi attristé...
Je vous enverrai aussi dans peu une partition complète de _l'Enfance du
Christ_; elle a paru depuis près de trois ans. Je n'ose vous adresser
le manuscrit du poème des _Troyens_, je me méfie trop des moyens de
transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai
copier et je courrai alors les risques du chemin de fer.
Votre frère est donc auprès de vous? Je le croyais éloigné de Belley, je
ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon
souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il?
J'ai reçu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de
mes Mémoires; vous la lirez dans _le Monde illustré_ prochainement.
J'en reçois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a
envoyé deux poèmes d'opéra. Hélas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de
m'offrir un texte à musique pour m'ôter l'envie et souvent la
possibilité de le traiter.
Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes _Troyens_! Il y a là
des choses bien curieuses, ce me semble.
_Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis;
Hostis habet muros, ruit alto à culmine Troja!_
Ah! fuis, fils de Vénus! l'ennemi tient nos murs!
De son faîte élevé Troie entière s'écroule!...
La mer de flamme roule,
Des temples au palais, ses tourbillons impurs...
Nous eussions fait assez pour sauver la patrie
Sans l'arrêt du Destin. Pergame te confie
Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie,
Où, pour ton peuple renaissant,
Après avoir longtemps erré sur l'onde,
Tu dois fonder un empire puissant,
Dans l'avenir dominateur du monde,
Où la mort des héros t'attend.
Ce récitatif d'Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et
qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d'Énée,
est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je
vous cite cela parce que c'est justement à de pareilles idées que le
public ne prend pas garde.
Adieu, adieu.
LXXXII
Paris, 19 novembre 1858.
Mon cher Humbert,
Il n'y a point eu dans ma pensée de méprise au sujet de l'anecdote de la
rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir
sa fenêtre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la
délicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon coeur pour
l'avoir exprimé... Oh! comme nous sentons certaines choses... _ensemble_
(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est évident que j'étais
digne d'être votre ami.
Je n'ai rien oublié de ce temps que vous me rappelez; mais je n'écris
plus mes souvenirs, tout cela a été rédigé de 1848 à 1850, et je n'en
publie des _fragments_ qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les
prochaines études que mon fils devra faire dans un port de mer, à son
retour des Indes. _Auri pia fames!_
Vous verrez très prochainement l'histoire des _Francs Juges_ dans _le
Monde illustré_; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace
qui prétend que l'ouverture de cet opéra porte un titre de fantaisie, je
n'ai pas cru qu'il valût la peine d'une réponse; j'ai lu bien d'autres
sottises aussi bien fondées que celle-là et auxquelles je ne répondrai
jamais.
Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a
introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: _Membre de
l'Institut_. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût
éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des
_Troyens_ et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre
cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son
Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:
--Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et
justifie bien les prétentions... Mais un grand opéra en cinq actes...
c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai...
J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage...
--Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter _les Troyens_
cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état
de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets
nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort...
--Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a...
Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire...
Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces
jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et
le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et
entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma
faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par
un demi-homme de lettres _qui ne croit pas à l'expression musicale_ et
trouve que les paroles de _la Marseillaise_ vont aussi bien sur l'air de
_la Grâce de Dieu_ que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en
échec, pendant sept ou huit ans peut-être!...
L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et
énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre
infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels
furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous
eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis
à cet honneur.
Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des
moyens à prendre pour la copie du poème des _Troyens_; je trouverai cela
un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de
_l'Enfance du Christ_; vous aimerez mieux _lire_ cela sans doute que de
vous faire _écorcher sur le piano_ la petite partition; et vos souvenirs
s'éveilleront ainsi plus aisément.
Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je
sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.
Adieu, adieu; à vous et aux vôtres.
LXXXIII
26 novembre 1858.
Cher ami,
Je n'ai rien à vous dire que ceci: j'éprouve le besoin de vous écrire,
pourquoi n'y céderais-je pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas?
je suis malade, triste (voyez combien de _je_ en si peu de lignes!),
quelle pitié! toujours _je_! toujours _moi_! on n'a des amis que pour
_soi_! et l'on devrait n'être que pour ses amis.
Que voulez-vous? _je_ suis une brute, un léopard, un chat si vous
voulez; il y a des chats qui aiment réellement leurs amis, je ne dis pas
leurs maîtres, les chats ne reconnaissent pas de maîtres...
En vous écrivant, l'oppression de mon coeur diminue; ne restons plus,
comme nous l'avons fait, des années sans nous écrire, je vous en prie.
Nous mourons avec une rapidité effrayante, songez-y... Vos lettres me
font tant de bien! Vous avez reçu la partition de _l'Enfance du Christ_,
n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il
faudrait être riche comme votre ami Mirès. J'en ai rêvé cette nuit (de
la musique, non de Mirès). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis
mentalement exécuté, comme nous l'exécutâmes à Bade, il y a trois ans,
l'adagio de la symphonie en si bémol de Beethoven:
[Illustration: notation musicale]
et peu à peu, tout éveillé, je suis tombé dans une de ces extases
d'outre-terre... et j'ai pleuré toutes les larmes de mon âme, en
écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser
rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'être qui écrivit une telle merveille
d'inspiration céleste n'était pas un homme. L'archange Michel chante
ainsi, quand il rêve en contemplant les mondes debout au seuil de
l'empyrée... Oh! ne pouvoir tenir là sous ma main un orchestre et me
chanter ce poème archangélique!...
Redescendons... Ah! on vient me déranger.... banalité, vulgarismes, la
vie bête!
Plus d'orchestre inspiré! je voudrais avoir là cent pièces de canon pour
les tirer toutes à la fois.
Adieu; me voilà un peu soulagé. Pardonnez-moi, pardonnez-moi!
LXXXIV
Paris, 28 avril 1859.
Mon très cher ami,
Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande
joie quand je reçois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranimé. Elle m'a
surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai
donné samedi dernier (23) au théâtre de l'Opéra-Comique. _L'Enfance du
Christ_ y a été mieux exécutée qu'elle n'avait encore pu l'être. Le
choix des chanteurs et des musiciens était excellent. Vous me manquiez
dans l'auditoire. La troisième partie (l'arrivée à Saïf) surtout a
produit un très grand effet d'attendrissement. Le solo du père de
famille: «Entrez, pauvres Hébreux,» le trio des Jeunes Israélites, la
conversation: «Comment vous nomme-t-on?--Elle a pour nom Marie, etc.,»
tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas
d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touché bien davantage, c'est
le choeur mystique de la fin: «O mon âme!» qui pour la première fois a
été exécuté avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette
péroraison vocale que se résume l'oeuvre entière. Il me semble qu'il y a
là un sentiment de l'infini, de l'amour divin... Je pensais à vous en
l'écoutant. Mon très cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans
mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les
éprouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a
tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'écrivez!... J'ai
peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le,
ce serait bien misérable de ma part.
J'avais totalement oublié, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus
recevoir _le Monde illustré_ depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris
un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi
savoir, et je vous ferai envoyer les numéros qui vous manquent et
régulariser les envois. C'est une misère, ne vous en préoccupez pas. Les
derniers numéros contiennent (très affaibli) le récit du crime tenté sur
moi par Cavé et Habeneck, lors de la première exécution de mon
_Requiem_. Cela fait du bruit. Je reçois fréquemment des lettres en
prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console.
Pour répondre à vos questions sur les trois nouvelles oeuvres
dramatiques du moment, je vous dirai que le _Faust_ de Gounod contient
de fort belles parties et de fort médiocres, et qu'on a détruit dans le
livret des situations admirablement musicales qu'il eût fallu trouver,
si Goethe ne les eût pas trouvées lui-même.
Que la musique d'_Herculanum_ est d'une faiblesse et d'un _incoloris_
(pardon du néologisme) désespérants! que celle du _Pardon de Ploërmel_
est écrite, au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine,
piquante et souvent poétique!
Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est
pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod.
Non, je n'ai fait aucune démarche en faveur des _Troyens_. Pourtant on
en parle de plus en plus. Véron, l'ancien directeur, à qui j'ai lu le
livret, s'est épris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prônant
partout ce qu'il veut bien appeler «le poème». Je laisse dire, je laisse
faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet
marche à sa rencontre.
Il y a quinze jours, j'étais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a
serré la main en passant. Il est très bien disposé; mais il a tant
d'autres bataillons à commander!... les Grecs, les Troyens, les
Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper.
En outre, mon sang-froid s'explique mieux par le découragement où je
suis de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de
l'Opéra sont tellement loin de posséder les qualités nécessaires pour
représenter certains rôles! Il n'y a pas une _Priameïa virgo_, une
Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux
recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que
d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage.
Je vais mourir.....
Dans ma douleur immense submergée...
Et mourir non vengée? etc.
Shakspeare l'a dit: «Rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la
passion comme des lambeaux de vieille étoffe...»
Et la passion surabonde dans la partition des _Troyens_; les morts
eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la
vie; le jeune matelot phrygien qui, bercé au haut du mât d'un navire,
dans le port de Carthage, pleure le
Vallon sonore
Où, dès l'aurore,
Il s'en allait chantant...
est en proie à la nostalgie la plus prononcée; il regrette avec passion
les grands bois du mont Didyme... Il aime.
Autre réponse:
Je vais à Bordeaux passer la première semaine de juin pour un concert de
bienfaisance où je suis invité à diriger deux scènes de _Roméo et
Juliette_, _la Fuite en Égypte_ et l'ouverture du _Carnaval Romain_.
Au mois d'août, je retournerai à Bade, y remonter la presque totalité de
_Roméo et Juliette_.
Il s'agit, pour en exécuter le finale, de trouver un chanteur capable de
bien rendre le rôle du père Laurent.
Quant à l'orchestre et aux choeurs, je n'aurai rien à désirer, bien
certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chanté
l'adagio, la scène d'amour, la scène du balcon de Juliette, la scène
immortelle qui suffirait à faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher
ami, vous eussiez peut-être dit, comme la comtesse Kablergi, le
lendemain du concert: «J'en pleure encore!»
Suis-je naïf!...
Vous êtes trop mal portant pour songer à un déplacement; sans quoi, le
voyage de Bade, au mois d'août, n'est pas une grande affaire. Nous nous
verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles
forêts, des châteaux de burgraves, du monde intelligent, et des
solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes
deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe
combien plus que moi vous êtes maltraité.
Adieu, _most noble brother_,
_Let us be patient_
_Your for ever._
LXXXV
29 novembre 1860.
Mon cher Ferrand,
Merci de votre envoi. Je viens de lire _Traître ou Héros?_ C'est
vigoureusement écrit, d'un grand intérêt, plein de coloris et de
chaleur. Quant à moi, je n'hésite pas à répondre à votre question: Ulloa
fut un traître, son action fut infâme; sa victoire, due au mensonge et à
la ruse, soulève le coeur; s'il repoussa l'argent, il accepta les
distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le
même mobile; l'intérêt d'une façon ou l'intérêt d'une autre.
Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une
larme a jailli de mes yeux, et que j'ai poussé une sorte de rauquement
comme un sauvage. Pauvre homme! il a tué le lâche qui avait abandonné
sa soeur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tué le juge
qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tué son hôte,
celui qui lui avait tendu la main, livré son pain, son toit, sa
couche... Non, non, s'il y a un héros là dedans, c'est Ephisio.
Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a
parlé de vos chagrins, de vos tourments de toute espèce. Si je ne vous
ai pas écrit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indifférence,
j'en suis bien sûr. J'étais embarrassé pour vous parler de choses si
tristes que vous ne m'avez pas confiées. Maintenant que vous me savez
instruit, dites-moi donc si les plus graves difficultés ont été aplanies
et comment va votre douloureuse santé. Quant à moi, je monte et je
descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je
viens d'être repris d'une ardeur de travail d'où est résulté un
opéra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achève la
musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine
de morceaux de musique; cela me repose des _Troyens_. A propos de ce
grand canot que Robinson ne peut mettre à flot, je vous dirai que le
théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève; mais trouverai-je
le personnel chantant dont j'ai besoin? voilà la question. Un de mes
amis est allé dire au directeur du théâtre Lyrique (que l'on suppose
devoir être encore l'an prochain à la tête de cette administration)
qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à
monter convenablement _les Troyens_. C'est beaucoup, mais ce n'est pas
tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale!
Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien à vous
d'avoir songé à m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de
votre frère.
Mille amitiés sincères.
LXXXVI
Dimanche, 6 juillet 1861.
Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais dû vous écrire malgré votre
long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre à
rédiger vous coûtait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi
aussi, je suis rudement éprouvé par une névralgie intestinale obstinée.
A certains jours, je me trouve hors d'état d'écrire dix lignes de suite.
Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.
Je suis moins torturé aujourd'hui, et j'en profiterai pour répondre à
vos questions.
Oui, _les Troyens_ sont reçus à l'Opéra _par le directeur_; mais leur
mise en scène dépend maintenant du ministre d'État. Or le comte
Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a été pour moi, est, à
cette heure, fort mécontent, parce que j'ai refusé de diriger les
répétitions d'_Alceste_ à l'Opéra. J'ai décliné cet honneur à cause des
transpositions et des remaniements qu'on a été obligé de faire pour
accommoder le rôle à la voix de madame Viardot. Ces choses-là sont
inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie. Mais
les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal
de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on résiste à
un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce
qui n'empêche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me
donner raison. J'assisterai seulement à quelques répétitions, et je
donnerai les instructions au metteur en scène, pour prouver au ministre
que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette
complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.
On doit monter d'abord un opéra en cinq actes de Gounod (qui n'est pas
fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); après
quoi, on se mettra probablement à l'oeuvre pour _les Troyens_. L'opinion
publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop
moyen de résister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au
premier acte, pour céder à la volonté de Royer (le directeur). L'ouvrage
est maintenant de la dimension à laquelle il voulait le réduire; je n'ai
mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donné
lieu. Je n'ai donc plus qu'à me croiser les bras et à attendre que mes
deux rivaux aient achevé leur affaire.
Je suis bien résolu à ne plus me tourmenter, je ne cours plus après la
fortune, je l'attends dans mon lit.
Pourtant je n'ai pu m'empêcher de répondre avec un peu trop de franchise
à l'impératrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux
Tuileries, quand elle pourrait entendre _les Troyens_:
--Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre
cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra.
L'ennui et l'inconvénient de ces lenteurs, c'est qu'on fait à l'ouvrage
une réputation anticipée qui pourra nuire à son succès. J'ai lu un peu
partout le poème; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la
partition chez M. Édouard Bertin; on en a beaucoup parlé. Cela
m'inquiète.
En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la
publier, mais pour qu'elle soit prête à l'époque de la représentation.
Savez-vous à qui je l'ai dédiée? On m'a envoyé le titre hier. Il porte
en tête ces deux mots: _Divo Virgilio_.
Je vous assure, cher ami, que c'est écrit en bon style, grandement
simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans
égale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scènes.
Mais le moyen?
A présent, c'est à qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra
le rôle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'Énée et celui de
Chorèbe me font circonvenir par les ténors et les barytons.