_Waverley_ et celle de _Benvenuto_. Je viens de copier pour votre frère,
que je remercie de son bon souvenir, toute la scène des ouvriers:
_Bienheureux les matelots!_ avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui
s'y joint. Comme la partition est très simple et que l'accompagnement
est tout dans les guitares, il m'a été facile de le réduire, et vous
aurez tout de la sorte; mais ça va vous coûter, par la poste, un prix
ridicule!
Voici la phrase du serment des ciseleurs:
[Illustration: notation musicale]
Ruolz vient de donner son opéra de _la Vendetta_, que Duprez a soutenu
avec frénésie, mais dont le succès est une négation complète. Le public
en masse a senti lui-même toute la nullité d'une pareille composition;
mais on l'a laissé passer sans rien dire. J'étais cruellement embarrassé
pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il
m'a fallu dire à peu près la vérité.
Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.
A propos d'article, lisez donc les _Débats_ d'aujourd'hui dimanche: vous
verrez, à la fin, une homélie à l'adresse de Duprez, sous le nom d'_un
Débutant_. Cela vous fera rire.
L'_Ode à Paganini_ a paru, il y a huit jours, dans la _Gazette
musicale_, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe
inintelligible!
Mille remerciements à votre frère pour la peine qu'il a prise de me
traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouvé, ainsi que
ma femme, une singulière ressemblance entre la couleur de cette poésie
et celle des poèmes de Moore. Dites bien à M. Romani, quand vous le
verrez, que je l'admire de toute mon âme.
Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a écrit
à Émile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le
voilà reparti pour Berlin, après avoir désenchanté ici ses plus vrais
admirateurs. Où diable le génie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai
qu'il a délogé depuis longtemps. Mais enfin _la Vestale_ et _Cortez_
sont toujours là.
Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des répétitions de
_Roméo et Juliette_. Je suis occupé à corriger les copies en ce moment,
et je vais de ce pas chez un littérateur allemand qui se charge de la
traduction de mon livret. Émile Deschamps m'a fait là de bien beaux
vers, à quelques exceptions près. Je vous enverrai cela.
Adieu! adieu!
Votre tout dévoué.
LXXI
Londres, vendredi 31 janvier 1840.
Mon cher Humbert,
Me voilà un peu libre aujourd'hui et moins tourmenté par le vent que
ces dix jours derniers; je vais donc vous répondre sans trop d'idées
noires. Vos félicitations, si pleines de chaleur et d'amitié vraie, me
manquaient; je les attendais sans cesse. Me voilà content, le succès est
complet. _Roméo et Juliette_ ont fait encore cette fois verser des
larmes (car on a beaucoup pleuré, je vous assure). Il serait trop long
de vous raconter ici toutes les péripéties de ces trois concerts. Il
vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excité des passions
inconcevables, et même des conversions éclatantes. Bien entendu que le
noyau d'_ennemis quand même_ reste toujours plus dur. Un Anglais a
acheté cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bâton
de sapin qui m'a servi à conduire l'orchestre. La presse de Londres, en
outre, m'a traité splendidement.
Ces trois séances coûtaient pour les exécutants douze mille cent francs,
et la recette s'est élevée à treize mille deux cents francs; sur ces
treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de
bénéfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau, si l'on
tient compte de l'exiguïté de la salle et des habitudes du public, est
misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément
l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours
ainsi, jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et
horrible.
Je vous envoie le livret d'Émile Deschamps et les couplets du prologue,
le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez ça à
vous-même. C'est, du reste, très aisé d'accompagnement. Paganini est à
Nice; il m'a écrit il y a peu de jours; il est enchanté de son
_ouvrage_. Il est bien _à lui_, celui-là, il lui doit l'existence.
Alizard a eu un véritable succès dans son rôle du bon moine (le Père
Laurence, dont le nom lui est resté). Il a merveilleusement compris et
fait comprendre la beauté de ce caractère shakspearien. Les choeurs ont
eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire
d'étonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de délicatesse,
d'éclat, de majesté, de passion, qu'il a opérés.
Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du _Roi Lear_, qui va
paraître en partition.
On a voulu à l'Opéra me faire écrire la musique d'un livret en trois
actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai
rendu dix minutes après, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous
dire pourquoi. L'Opéra est une école de diplomatie, je me forme. Eh
bien, tenez, Ferrand, tout ça m'ennuie, me dégoûte, m'indigne, me
révolte. Heureusement, nous allons peut-être voir du changement;
l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses _deux théâtres_,
et il ne sait comment s'en débarrasser. Les Italiens sont aux abois. En
attendant, vous vivez dans votre île, vous voyez le soleil et les
orangers et la mer... Venez donc un peu à Paris. Si vous saviez comme je
suis triste en dedans! Ça passera peut-être.
Remerciez votre frère de son bon souvenir. Tâchez de l'amener avec vous.
Mes hommages respectueux à madame Ferrand.
Henriette est un peu inquiète: Louis est malade, le médecin ne peut pas
deviner ce qu'il a. J'espère pourtant le voir sur pied ces jours-ci.
La _Gazette musicale_ donne, jeudi prochain, un concert à grand
orchestre pour ses abonnés; c'est moi qui le conduis. Votre _Symphonie
d'Harold_ et l'ouverture de _Benvenuto_ y figureront.
C'est égal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver?
Probablement rien.
Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincèrement,
n'en doutez jamais.
* * * * *
_P.-S._--Gounet est assez rare, et en général fort mélancolique; il
devient réellement _vieux_, plus que vous ne pourriez croire. Barbier
vient de publier un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore
lues. Nous avons _dansé_ tous les deux dernièrement chez Alfred de
Vigny. Que tout ça est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans.
LXXII
3 octobre 1841.
Mon cher Humbert,
Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la réception de votre lettre,
qui m'a causé tant de véritable joie, je n'ai pas trouvé une heure de
loisir complet pour vous répondre? C'est pourtant la vérité.
Je ne menai jamais une vie plus active, plus préoccupée même dans
l'inaction. J'écris, comme vous le savez peut-être, une grande partition
en quatre actes sur un livret de Scribe intitulé _la Nonne sanglante_.
Il s'agit de l'épisode du _Moine_ de Lewis que vous connaissez; je crois
que, cette fois, on ne se plaindra pas du défaut d'intérêt de la pièce.
Scribe a tiré, ce me semble, un très grand parti de la fameuse légende;
il a, en outre, terminé le drame par un terrible dénouement, emprunté à
un ouvrage de M. de Kératry, et du plus grand effet scénique.
On compte sur moi à l'Opéra pour l'année prochaine à cette époque; mais
Duprez est dans un tel état de délabrement vocal, que, si je n'ai pas un
autre premier ténor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner
mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'éducation et
qui débutera au mois de décembre prochain dans le rôle de Robert le
Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scène avec
l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune
homme que j'ai enlevé aux études médicales après avoir entendu sa belle
voix: il avait tout à apprendre alors, mais ses progrès sont rapides...
J'espère donc. Attendons.
J'avais lu dans le _Journal des Débats_, avant votre lettre, les détails
de vos succès agricoles. Vous avez fondé un magnifique établissement, je
n'en doute pas; et il a fallu, malgré les avantages naturels de votre
domaine, de bien longs travaux et une persévérance bien intelligente
pour arriver à de tels résultats. Vous êtes une espèce de Robinson, dans
votre île, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille,
j'ai des désirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos
brises parfumées, de vous suivre dans vos champs, d'écouter avec vous le
silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour vous
une affection si vive, si confiante, si entière!... Mais, quand les
jours brumeux reviennent, la fièvre de Paris me reprend et je sens que
vivre ailleurs m'est à peu près impossible. Et cependant, le
croiriez-vous? à l'emportement de mes passions musicales a succédé une
sorte de sang-froid, de résignation, ou de mépris si vous voulez, en
face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire
contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire,
plus je vais, plus je vois que cette indifférence extérieure me conserve
pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est
encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache à vous poursuivre.
Vous savez sans doute le succès _spaventoso_ de mon _Requiem_ à
Saint-Pétersbourg. Il a été exécuté en entier dans un concert donné _ad
hoc_ par tous les théâtres lyriques réunis à la chapelle du czar et aux
choristes de deux régiments de la garde impériale. L'exécution, dirigée
par Henri Bomberg, a été, à ce que disent des témoins auriculaires,
d'une incroyable majesté. Malgré les dangers pécuniaires de
l'entreprise, ce brave Bomberg, grâce à la générosité de la noblesse
russe, a encore eu, en sus des frais, un bénéfice de cinq mille francs.
Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici, à Paris,
je ne pourrais sans folie songer à monter en entier cet ouvrage, ou je
devrais me résigner à perdre ce que Bomberg a gagné.
Spontini vient de revenir; je lui avais écrit à Berlin une lettre sur la
dernière représentation de _Cortez_, qui m'avait agité jusqu'aux spasmes
nerveux; elle s'est croisée avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis
son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais
pas même s'il a reçu ma lettre. Il a été, pour ainsi dire, chassé de la
Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui écrire. Il ne faut pas, en
pareil cas, négliger la moindre protestation capable de rendre un peu de
calme au coeur ulcéré de l'homme de génie, quels que soient les défauts
de son esprit et même son égoïsme. Le temple peut être indigne du dieu
qui l'habite, mais le dieu est dieu.
Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du
notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mère et le sien; il m'a appris
ce malheur trois mois après la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y
a plus de six mois que je ne l'ai rencontré.
J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le
_Freyschütz_ de Weber, que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la
moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune espèce
dans la pièce ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'oeuvre.
Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille
choses qu'on explique mal en écrivant. Je voudrais bien vous voir! Il me
semble que je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie
est si courte! je m'aperçois que l'idée de sa fin me vient bien souvent
depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidité farouche que
j'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre
en glissant le long de l'âpre sentier.
Il a été et il est encore question de me donner la place d'Habeneck à
l'Opéra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je
l'espère, dans l'intérêt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck
arrive au Conservatoire, où le vieux Chérubini s'obstine à dormir. Si je
deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que
m'être dévolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas à y songer.
LXXIII
La Côte-Saint André, jeudi 10 septembre 1847.
Mon cher Humbert,
Je n'ai que huit jours à donner à mon père; vous voyez qu'il m'est
impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai à Lyon
lundi matin; si par hasard vous y étiez encore, ou si vous pouviez y
venir, je serai _à midi_ devant le bureau de poste, place Bellecour. Je
suis bien contrarié de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas à
Lyon, je vous écrirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci.
Je n'ai jamais douté de l'intérêt que vous prenez à ce que je fais et de
votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez
aussi. J'ai lu, ou plutôt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur
l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement écrit et d'une
rectitude de jugement, d'une finesse d'aperçus bien rares. Je vous en
fais mille compliments.
Mes hommages respectueux à madame Ferrand et mes amitiés a votre frère.
Tout à vous.
LXXIV
1er novembre 1847.
Mon cher ami,
Je pars pour Londres après-demain; j'y suis appelé, avec un fort bel
engagement, pour diriger l'orchestre du Grand-Opéra anglais et donner
quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon
engagement étant de six ans, et pour les quatre mois de l'année pendant
lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps à Paris.
Vous avez su l'excellent résultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait
un accueil impérial. Grands succès, grandes recettes, grandes
exécutions, etc., etc.
Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus
profondément bête à l'endroit de la musique; et _plus je vois
l'étranger, moins j'aime ma patrie_. Pardon du blasphème!...
Mais l'art, en France, est mort; il se putréfie... Il faut donc aller
aux lieux où il existe encore. Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre
une singulière révolution depuis dix ans, dans le sens musical de la
nation.
Nous verrons bien.
LXXV
8 juillet, 1850.
Mon cher Humbert,
J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins quand m'est parvenue
votre lettre. J'avais à vous dire que décidément vos strophes ne sont
pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop
grands pour une _chanson_ dont la musique, pour n'être pas exécrable,
devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu
dignes. La magnifique apostrophe à la mort, surtout, a trop de caractère
pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donné un poème, une
ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant,
cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son
importance, je ne puis me laisser aller à l'accueillir en ce moment. Il
s'agit d'un grand morceau, pour un choeur d'hommes et un orchestre
puissant. Je l'écrirai au moment où, vous et moi, nous y attendrons le
moins. Jamais plus qu'à présent je ne fus malade d'ennui; je ne songe
qu'à dormir, j'ai toujours la tête lourde, un malaise inexplicable me
stupéfie. J'ai besoin de voyages lointains, très lointains, et je ne
puis me mouvoir que de la rive droite à la rive gauche de la Seine.
Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage
sur la musique contenu dans le livre de M. Mollière; et franchement
j'aurais à contrecarrer les trois cinquièmes de ses propositions.
Malgré les explications qu'il vous a envoyées pour me les transmettre,
et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de
précision et de clarté, j'ai trouvé qu'il disait très catégoriquement:
«La musique, qu'on peut définir: _la parole_ rythmée et modulée de
l'homme.»
Non, on ne peut pas la définir ainsi.
D'autres et nombreux passages soulèveraient des controverses sans fin.
Ensuite, il dit en terminant:
«L'exécution, elle aussi, se réalise par trois modes, _majeur_, _mineur_
et NATUREL.»
Qu'est-ce que des _modes_ majeur ou mineur d'_exécution_?... et
qu'est-ce qu'un mode _naturel_ quelconque?... Je n'y comprends
absolument rien.
Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois
lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans
l'impossibilité de parler comme je le voudrais de la partie consacrée à
la musique. Croyez bien que j'en suis désolé et que j'eusse été heureux
de faire et de faire _bien_ un article auquel l'auteur et vous attachez
une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On
sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables
n'a aucune valeur; ce n'est pas mon affaire. Autant vaudrait me faire
apprécier un poème sanscrit.
Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de
ses nouvelles. Son état de santé m'inquiète et m'afflige beaucoup.
Mille amitiés à Auguste.
Tout à vous.
LXXVI
28 août 1850.
Mon cher Humbert,
Rien de nouveau ici; la noble Assemblée est en vacances, nous n'avons
presque plus de représentants, et le soleil n'en continue pas moins à se
lever chaque jour, comme si tout était en ordre dans le monde. Les
journaux s'obstinent à s'envoyer des démentis au sujet de l'accueil que
les provinces font au Président. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour
l'autre. «Vous êtes fou!--Vous en êtes un autre!» etc. Et le lecteur
répète le mot de Beaumarchais: «De qui se moque-t-on ici?» Ces farces-là
ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment
prolongées?
Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait
pour présider la République. Cet honnête homme est pourtant bien connu,
aimé, respecté; administrateur intègre et habile, il le prouve chaque
jour par la manière remarquable dont il remplit les fonctions
municipales à lui confiées depuis trois ans; il a déjà (il peut s'en
vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient;
il a exercé même une puissante influence sur le mouvement littéraire de
notre époque; il est d'un âge mûr, peu ambitieux, blasé sur la gloire,
revenu des séductions de la popularité. C'est un sage enfin, un vrai
philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry!
On avait bien parlé, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M.
Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il eût involontairement méprisé
tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de génie.
On a bien fait, je pense, de renoncer à lui. Mais Odry, le brave et bon
Bilboquet!
Il le fallait!
Adieu.
Votre bien dévoué.
LXXVII
Hanovre, 13 novembre 1853.
Mon cher Humbert,
Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si vous êtes à Belley, à
Lyon, en Sardaigne ou _en Europe_. Mais j'espère que ma lettre vous
trouvera.
A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais
engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé
un beau festival où l'on a entendu deux actes de _Faust_, etc. De là, je
suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre,
avec _Faust_ toujours.
Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon
tout à fait inusitée dans les _villes libres_, c'est-à-dire dans les
villes esclaves des idées mercantiles, des _affaires_, comme l'est
Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double
proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis
reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de
Brunswick après l'audition de _Faust_ serait trop long:
Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où
assistaient toutes les _capacités_ (jugez de ce qu'on a mangé) de la
ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution
de bienfaisance fondée sous mon nom (_sub invocatione sancti_, etc.);
ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait le _Carnaval
romain_ dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en
sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi,
le soir, etc., etc.
Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre
m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je
trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables
jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf
heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire
jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis,
etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second
concert, qui aura lieu après-demain.
--Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau
en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne _vous
vois pas_ (le roi est aveugle), mais je le sens.
Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur
_musicien_:
--Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé
le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!
Ces simples mots, cette allusion au double malheur dont ce jeune roi a
été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché.
J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre
que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de
_Faust_). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels
torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous
cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que
l'émotion m'étranglait.
Adieu; écrivez-moi _poste restante à Leipzig_ jusqu'au 11.
Mille ferventes amitiés.
* * * * *
Ce matin, j'ai reçu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe,
qui venait non pas _me voir_, disait-elle, mais _me regarder_. Elle a
soixante-douze ans et bien de l'esprit.
LXXVIII
Samedi matin, octobre 1854.
Mon cher, très cher ami,
Je suis vraiment effrayé de tous les sourires que me prodigue la fortune
depuis quinze jours; vous manquiez à mon auditoire, et vous voilà!
C'est demain à deux heures précises, chez Herz, rue de la Victoire. Je
vous envoie deux places de pourtour où vous pourrez vous faire
accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un
bras. Je n'ai plus de stalles numérotées; mais vous serez bien en
arrivant de bonne heure.
Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme
est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas
encore que je suis remarié depuis deux mois).
Je crève de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage[8]. Il a un
succès énorme; toutes les presses françaises, anglaises, allemandes,
belges, chantent _hosanna_ sur tous les tons, et il y a ici deux
individus qui se gangrènent de rage. Rien ne manquait que votre
présence.
Il faut absolument que je vous voie demain après le concert.
LXXIX
2 janvier 1855.
Mon cher, très cher ami,
Votre poème est admirable, superbe, _magnificent_ (comme disent les
Anglais); il m'a d'autant plus violemment ému, que j'ai mon fils en
Crimée... Pauvre garçon! il a assisté à la prise de Bomarsund et n'a
fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai
eu peur d'abord d'une satire à la manière des _Châtiments_ d'Hugo!...
Hugo fou furieux de n'être pas empereur! _Nil aliud!_
Mais vous m'avez bien vite rassuré; moi, je suis tout à fait
impérialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés
de la sale et stupide république! Tous les hommes civilisés doivent s'en
souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art; mais quoi!
c'est un barbare sauveur,--et Néron était un artiste.--Il y a des
esprits de toutes les couleurs.
Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe à
grand'peine des préparatifs du concert du Théâtre-Italien pour la fin du
mois.
Je suis engagé pour trois concerts à Londres pour y faire entendre
_Roméo_ et _Harold_. Je ne sais où donner de la tête. Mais je veux vous
voir; donnez-moi un rendez-vous absolument.
LXXX
Paris, 3 novembre 1858.
O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a fait de mal! Et moi qui
vous accusais d'indifférence à mon égard! Je me disais souvent: «Dès que
Ferrand a quitté Paris, il ne pense plus à moi, il ne daigne pas
seulement me faire savoir s'il est à Lyon, ou à Belley, ou en
Sardaigne.»