silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire _sans
lettre_ m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui
que je vous ai fait de la partition des _Francs Juges_, sans vous
écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits
articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de _Notre-Dame
de Paris_ et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le
temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi
qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous
aurez l'air de ne pas les croire bien graves.
J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur
le _Grutli_ surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire,
et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier
bientôt une nouvelle édition de ses oeuvres contenant ses _Iambes_,
_Pianto_ et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je
pense que vous en serez content.
Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à
la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est
vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est,
l'assurance _écrite_ du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu
plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à
l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a
trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué
de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne
connaît pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer
que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en
consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est
ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu
hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir
attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit
supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera
aussi dans peu la suite de _Stello_; n'admirez-vous pas le style de son
dernier ouvrage (_Servitude et grandeur militaires_)? Comme c'est senti!
comme c'est vrai!
Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la
tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.
Le libraire Coste a commencé sa publication des _Hommes illustres de
l'Italie_. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y
travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas
vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent.
Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables,
celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les
Mémoires autographes de ce bandit de génie.
Présentez mes hommages respectueux à madame Ferrand et à madame votre
mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez
quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est
bien, si vous réussissez.
Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos
nouvelles.
Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.
LXIII
Montmartre, 16 décembre 1835.
Mon cher Ferrand,
Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous
ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire
journellement et du peu de loisir que j'ai, _quand j'en ai_. Mais il est
inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je
trouve à vous écrire, j'en suis sûr.
J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'_Italie pittoresque_; il m'a
répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour
cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer
quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication
intitulée: _Galerie des hommes illustres de l'Italie_, qui va faire
suite à l'_Italie pittoresque_, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi
les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et
qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux
femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos
livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq
francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.
Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver
une musique qui puisse aller à leur taille.
Je voudrais bien vous envoyer ma partition de _Harold_, qui vous est
dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année
dernière, et décidément cette symphonie enfonce la _Symphonie
fantastique_. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous
la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette
occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux
vous convenir.
J'ai un opéra reçu à l'_Opéra_; Duponchel est en bonnes dispositions; le
_libretto_, qui, cette fois, sera un _poème_, est d'Alfred de Vigny[7]
et Auguste Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne
puis pas encore travailler à la musique, _le métal me manque_ comme à
mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je
tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des
notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur
_Harold_.
J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma
_Symphonie fantastique_, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux
de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé
d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés
pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile.
Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon
fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette
est bien touchée de tout l'intérêt qu'elle vous inspire; mais ce qui la
ravit bien davantage, c'est ce que vous m'écrivez sur notre petit
Louis...
Adieu, adieu.
Tout à vous.
* * * * *
_P.-S._--Les deux morceaux de _Harold_ ne peuvent pas se séparer du
reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le
second acte d'un opéra.
LXIV
23 janvier 1836.
Mon cher Humbert,
Excusez-moi de ne vous écrire que quelques mots; je suis horriblement
pressé.
Je vous remercie mille fois de vos nouveaux témoignages d'amitié; vous
êtes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus
généreux coeur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur.
Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de
directeur du gymnase musical, qui, d'après mon engagement, m'aurait
rapporté douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser
chanter des oratorios, des choeurs et des cantates; ce qui aurait fait
tort à l'Opéra-Comique!
Vous me demandez ce qu'est mon morceau du _Napoléon_. Ce sont bien les
mauvais vers de Béranger que j'ai pris, parce que le _sentiment_ de
cette quasi-poésie m'avait semblé musical. Je crois que la musique vous
ferait plaisir, malgré les vers; c'est extrêmement grand et triste,
surtout la fin:
Autour de moi pleurent ses ennemis...
Loin de ce roc nous fuyons en silence.
L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France,
La main d'un fils me fermera les yeux.
Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers
énergiques; il faudrait quelque chose de SABRANT; malheureusement, je
n'ai pas une heure à moi pour composer.
Adieu, mon cher ami.
Tout à vous, comme toujours.
LXV
15 avril 1836.
C'est très vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une
réponse; mais il est très vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception
du mot, que je n'ai pas eu à ma disposition un instant de liberté pour
vous écrire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la
moitié de ce que j'ai sur le coeur. Je suis dans la même position avec
ma soeur, à qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne.
Je suis obligé de travailler horriblement à tous ces journaux qui me
payent ma prose. Vous savez que je fais à présent les feuilletons de
musique (_des concerts seulement_) dans les _Débats_; ils sont signés
H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent
dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un événement
pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgré l'invitation de M.
Bertin, rendre compte des _Puritani_, ni de cette misérable _Juive_:
j'avais trop de mal à en dire; on aurait crié à la jalousie. Je conserve
toujours _le Rénovateur_, où je ne contrains qu'à demi ma mauvaise
humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a _l'Italie pittoresque_,
qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la _Gazette
musicale_, tous les dimanches, me harcèle pour quelque colonne de
concert ou le compte rendu de quelque misérable niaiserie nouvellement
publiée. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour
donner encore un concert; j'ai essayé de toutes les salles de Paris,
celle du Conservatoire m'étant fermée, grâce au monopole qu'on en
accorde aux membres de la Société des concerts. J'ai reconnu, à n'en
pouvoir douter, que cette salle était la seule dans Paris où je pusse me
faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernière
séance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts à cette
époque. Je viens de refaire ou plutôt de faire la musique de votre scène
des _Francs Juges_: «Noble amitié...» Je l'ai écrite de manière qu'elle
pût être chantée par un ténor ou un soprano, et, quoique ce soit un rôle
d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en écrivant; elle peut y
produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci.
Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoyé les exemplaires du
_Pâtre breton_; je vais les faire mettre à la poste tout à l'heure. La
vérité est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet
été une troisième symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais
bien pouvoir y travailler librement.
Votre _Harold_ est toujours en grande faveur. Liszt en a fait exécuter,
à son concert de l'hôtel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs
de la soirée. Je suis bien désolé que vous n'ayez pas à vous cette
partition qui vous est dédiée.
Je ne vous ai pas envoyé l'article de J. David, parce que je n'ai pu me
le procurer. Il a paru dans la _Revue du progrès social_. Je n'ai
vraiment pas le temps d'écrire ce que vous me demandez pour une notice
biographique. Du reste, il paraît que les gazettes musicales de Leipzig
et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui
sont ici m'en ont parlé. Ce sont des traductions plus ou moins étendues
de celle de d'Ortigue.
A propos de d'Ortigue, il est marié, vous le saviez sans doute. Votre
femme a bien de la bonté d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma
part, d'avoir si bien accueilli _le Petit Paysan_. Henriette et notre
petit Louis vont très bien; mille remerciements pour votre bon souvenir.
Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde
avec lesquels vous aimeriez le plus à vous trouver. Personne ne comprend
mieux que lui tout ce qu'il y a de sérieux et de noble dans la mission
de l'_artiste_.
On m'a demandé, de Vienne, un exemplaire de la partition de la
_Symphonie fantastique_ à quelque prix que ce fût; j'ai répondu que,
devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, _à
aucune condition_, l'envoyer.
Tous les poètes de Paris, depuis Scribe jusqu'à Victor Hugo, m'ont
_offert_ des poèmes d'opéra; il n'y a plus que ces canailles stupides de
directeurs qui m'empêchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je
saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous
verrons.
Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?...
Voyagez-vous?... Êtes-vous allé à Genève?... en Suisse?... Et votre
frère, que devient-il? C'est votre seconde édition; je n'a jamais vu
une ressemblance plus complète que celle qu'il a avec vous.
Avez-vous lu l'_Orphée_ et l'_Antigone_ de Ballanche? Savez-vous que
cette imitation de l'antique est d'une beauté et d'une magnificence sans
égales? J'en suis tout préoccupé depuis plusieurs mois.
Je vous quitte pour aller aux _Débats_ porter mon article sur la
symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, où se trouve la phrase que vous
me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les répétitions de son
grand ouvrage, _la Saint-Barthélemy_. Je suis fort curieux de connaître
cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui
m'ait réellement témoigné un vif intérêt. Onslow, qui assistait
dernièrement au concert de Liszt, m'a accablé de ses compliments
ampoulés sur la _Marche des pèlerins_. J'aime à croire qu'il n'en
pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce
monde-là.
Liszt a écrit une admirable fantaisie à grand orchestre sur la _Ballade
du pêcheur_ et la chanson des _Brigands_.
Adieu. Mille amitiés.
Tout à vous de coeur et d'âme.
LXVI
11 avril 1837.
Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernière lettre,
je n'ai pas cherché inutilement dix minutes pour vous répondre vingt
lignes! Vous n'avez pas d'idée de cette existence de travaux forcés!
Enfin, je suis libre un instant!...
Vous êtes bien toujours le même, excellent ami, et je vous en remercie;
écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et
en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de liberté que vous. Votre
grande et précieuse lettre m'a charmé; elle contenait une foule de
détails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrême.
Vos questions sur _Esmeralda_, j'y réponds d'abord. Je ne suis pour
rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme
musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on
persiste dans le public à me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les
jugements de la foule sont d'une témérité effrayante.
Mon opéra est fini. Il attend que MM. Halévy et Auber veuillent bien se
dépêcher de donner chacun un opéra en cinq actes, dont la mise en scène
(d'après mon engagement) doit précéder l'exécution du mien.
En attendant, je fais dans ce moment un _Requiem_ pour l'anniversaire
funèbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intérieur qui me
l'a demandé. Il m'a offert pour cet immense travail _quatre mille
francs_. J'ai accepté sans observation, en ajoutant seulement qu'il me
fallait cinq cents exécutants. Après quelque effroi du ministre,
l'article a été accordé en réduisant d'une cinquantaine mon armée de
musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis
aujourd'hui la _Prose des morts_, commençant par le _Dies iræ_ et
finissant au _Lacrymosa_; c'est une poésie d'un sublime gigantesque.
J'en ai été enivré d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai dominé mon
sujet, et je crois à présent que ma partition sera passablement
_grande_. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que
j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de
juillet, j'ai la prétention de croire que vous me le pardonneriez.
On m'a écrit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refusé
de les laisser graver _à aucun prix_ avant que je puisse aller les
monter moi-même.
_Les Francs Juges_ (ouverture) viennent d'être exécutés à Leipzig avec
un énorme succès; puis, en France, ils ont été aussi heureux, à Lille, à
Douai et à Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu,
au contraire, en venir à bout après plusieurs répétitions et les ont
abandonnés. Mes deux concerts de cette année ont été magnifiques, et le
succès de notre _Harold_ vraiment extraordinaire. Voilà toutes mes
nouvelles; j'ai sur les bras _feuilletons_ aux _Débats_, _revue_ dans la
_Chronique de Paris_ et _critiques_ dans la _Gazette musicale_, que je
dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est à
Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne réponds à
personne.
Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intéressé; il y
a des choses magnifiques.
Gounet vient nous voir souvent. Il a éprouvé dernièrement un cruel
chagrin: son jeune frère, âgé de vingt et un ans, est mort à l'école de
Saint-Cyr, après des souffrances atroces, des suites d'une luxation à la
cuisse. Écrivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condoléance.
J'ai perdu aussi mon grand-père, qui s'est éteint paisiblement, à l'âge
de quatre-vingt-neuf ans, auprès de ma mère et de ma soeur. Mon oncle
est ici; il vient d'être nommé colonel de dragons, il commande le 11e
régiment. Nous le voyons fréquemment. Quelle fluctuation d'événements
tristes, mélangés d'un petit nombre de sujets de joie ou d'espérance!
Barbier a bien raison de comparer Paris à une infernale cuve où tout
fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau poème,
_Lazare_, vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_; l'avez-vous
lu? Il y a des morceaux d'une grande élévation et tout à fait dignes des
_Iambes_
Il vous remercie de toute son âme de votre dédicace.
Adieu, mon bien cher ami; écrivez-moi, je vous le répète, le plus
possible, et croyez toujours à mon inaltérable amitié.
LXVII
17 décembre 1837.
Mon cher Ferrand,
Flayol vous a écrit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait
prendre patience, et ma lettre vous fût parvenue sans cela beaucoup plus
tôt. Voici le fait. Le _Requiem_ a été bien exécuté; l'effet en a été
terrible sur la grande majorité des auditeurs; la minorité, qui n'a rien
senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont été
excellents, à part _le Constitutionnel_, _le National_ et _la France_,
où j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous
auriez été bien content, je crois; c'est tout à fait ce que vous rêviez
en musique sacrée. C'est un succès qui me popularise, c'était le grand
point; l'impression a été foudroyante sur les êtres de sentiments et
d'habitudes les plus opposés; le curé des Invalides a pleuré à l'autel
un quart d'heure après la cérémonie, il m'embrassait à la sacristie en
fondant en larmes; au moment du _Jugement dernier_, l'épouvante produite
par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le
_Tuba mirum_ ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de
nerfs. Vraiment, c'était d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre
du ministre de la guerre; j'en ai reçu je ne sais combien d'autres dans
le genre de celles que vous m'écrivez quelquefois, moins l'amitié et la
poésie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de
Legouvé, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-là est
folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres,
musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs. Ah! Ferrand, c'eût été
un beau jour pour moi si je vous avais eu à mon côté pendant
l'exécution. Le duc d'Orléans, à ce que disent ses aides de camp, a été
aussi très vivement ému. On parle, au ministère de l'intérieur,
d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi propriété nationale. M. de
Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il
y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne
somme; à présent, combien m'achètera-t-il la propriété de la partition?
Nous verrons bien.
Le tour de l'Opéra arrivera peut-être bientôt; ce succès a joliment
arrangé mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour
moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-même est tout à fait
revenu. Dès que la partition sera gravée, vous l'aurez. Je crois que je
pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle
contient au concert spirituel de l'Opéra. Il faudra quatre cents
personnes, et cela coûtera dix mille francs, mais la recette est sûre.
A présent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, où vous êtes, ce
que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence,
comment va votre femme et votre famille en général, si vous m'avez pas
de projet de voyage à Paris, etc.
Adieu, adieu; mille amitiés; je vous embrasse cordialement.
Votre tout dévoué et sincère ami.
LXVIII
Paris, 20 septembre 1838.
Mon cher Humbert,
Je vous remercie de m'avoir écrit; je suis si heureux de vous savoir
toujours le même et de penser à votre amitié qui veille au loin, malgré
la rareté de vos lettres et vos occupations!
Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra, roulant
sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un
public parisien. Cette erreur a produit un effet très fâcheux; mais la
musique, malgré toutes les clameurs habilement mises en choeur de mes
ennemis intimes, a gardé le terrain. La seconde et la troisième
représentation ont marché à souhait. Ce que les feuilletonistes
appellent mon système n'est autre que celui de Weber, de Glück et de
Beethoven; je vous laisse à juger s'il y a lieu à tant d'injures; ils ne
l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publié dans les _Débats_ des
articles sur le _rythme_, et qu'ils sont enchantés de faire, à ce
sujet, des pages de théorie contenant presque autant d'absurdités que de
notes. Les journaux _pour_ sont _la Presse_, l'_Artiste_, _la France
musicale_, _la Gazette musicale_, _la Quotidienne_, les _Débats_.
Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succès que Duprez, ce
dont ce dernier a été offusqué au point d'abandonner le rôle à la
troisième soirée. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui
faudra encore à peu près dix jours pour bien apprendre toute cette
musique, ce qui cause dans mes représentations une interruption assez
désagréable. Après quoi, le répertoire de l'Opéra est combiné de telle
sorte, que je serai joué beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne
l'eusse été avec Duprez.
C'est là l'important; il ne s'agit que d'être entendu très souvent. Ma
partition se défend d'elle-même. Vous l'entendrez, je pense, au mois de
décembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que
_c'est bien_. L'ouverture ne fait pas honte, je crois, à celles des
_Francs Juges_ et du _Roi Lear_. Elle a toujours été chaudement
applaudie. C'est la question du _Freyschütz_ à l'Odéon qui se
représente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien
qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant _moins
excentrique_ et _plus large_ que Weber.
J'ai fait une ouverture de _Rob-Roy_ qui m'a paru mauvaise après
l'exécution; je l'ai brûlée. J'ai fait une messe solennelle dont
l'ensemble était, selon moi, également mauvais; je l'ai brûlée aussi. Il
y avait trois ou quatre morceaux dans notre opéra des _Francs Juges_ que
j'ai détruits pour le même motif. Mais, quand je vous dirai: «Cette
partition est douée de toutes les qualités qui donnent la vie aux
oeuvres d'art,» vous pouvez me croire, et je suis sûr que vous me
croyez. La partition de _Benvenuto_ est dans ce cas.
Adieu; mille amitiés bien vives.
Mes hommages respectueux à votre femme.
LXIX
Septembre 1838.
Ah! ah! voilà une joie! vous arrivez enfin!
Je vous envoie le seul billet qui me reste.
Venez ce soir après l'opéra à la loge des troisièmes nº 35; c'est celle
de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tôt possible avant ou
pendant le ballet.
Massol est malade et il se voit obligé de passer son air du maître
d'armes!
LXX
22 août 1839.
Mon cher Humbert,
Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fête
pour moi, quand je reconnais votre écriture sur une enveloppe; mais,
cette fois, la fête a été d'autant plus joyeuse, qu'elle s'était
attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous étiez devenu.
Étiez-vous en Sardaigne, à Turin ou à Belley? Je conçois tout le charme
que vous devez trouver dans votre immense métairie, et je me dis bien
souvent aussi: _O rus, quandò te aspiciam!_ mais rien de plus impossible
pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut
que je passe le Rhin et non la Méditerranée.
Pardonnez-moi de vous écrire un peu à la hâte. Depuis huit jours, je
cherche en vain le temps de causer à loisir avec vous, et je suis obligé
d'y renoncer. Voilà donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous
voulez bien vous intéresser.
J'ai fini ma grande symphonie avec choeurs; cela équivaut à un opéra en
deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!