Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que

votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de

travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit

pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la

_Symphonie_, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais

ne la faire qu'en _deux_ parties; mais il m'en est venu une _troisième_,

puis une _quatrième_; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai

encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour _le

Réparateur_, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous

donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère

d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un

feuilleton du _Rénovateur_ tous les dimanches. Écrivez quelque chose

sur la mise en scène à l'Opéra de _Don Juan_; mais dites, ce que ma

position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans

exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs

rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop

froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable

par ses sottes broderies; en général, excepté les choeurs, qui sont

inimitablement beaux, tout manque de _chaleur_ et de _mouvement_. Le duo

final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution

admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur.

Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme

(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur,

son nom étant resté à peu près secret.

Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à

dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et

ne sait pas nous donner un ouvrage _nouveau_ digne d'intéresser les amis

de l'art. La reprise de _la Vestale_ par mademoiselle Falcon va avoir

lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que _Don Juan_, parce

que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en

conséquence, et, en outre, parce que c'est _la Vestale_.

Parlez de l'incroyable _quatuor_ des quatre frères Muller, qui jouent

Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue.

La _Symphonie_, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous

l'enverrai, avec _le Paysan breton_, dès qu'elle sera imprimée.--Vous

n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?...

Adieu, tout à vous du fond du coeur.

* * * * *

_P.-S._--Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour _le

Publiciste_, journal nouveau sous la forme de l'ancien _Globe_, qui

paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.

LVII

Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.

Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me

justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais

réellement mérité les reproches que vous m'adressez.

Peu après le gâchis de Lyon[6], un peintre de ma connaissance, qui se

rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je

demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment des vôtres. Je

suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui

est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.

J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse

d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué

de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller

à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins

qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une _Vie de Glück_, avec notre

fameux morceau de _Telemaco_, qui y est annexé.

Pour ce qui est de la _Chasse de Lutzow_, la voici telle que j'ai fait

chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont

détruit l'effet.

[Illustration: notation musicale: Voix seule.

Quels feux lointains brillent aux pieds des monts? quels cris se mêlent

à l'o-ra-ge? L'E-cho plaintif attris-te nos vallons, qui meurt là-bas?

pour qui ces fiers clairons sonnent-ils l'heure du car-na-ge? Le noir

chas-seur ré-pond en ces mots:

Tout le choeur.

«Hourrah! hourrah! c'est la chasse c'est la chasse de Lut-zow.»]

La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas

sur la musique; mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut

mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez

vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez

jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien.

Je redoute pour vous le sort du _Fergus_ de Walter Scott, et je conçois

aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre coeur, beaucoup

trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon

grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien

au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et

qu'en ce cas il doit graver la musique _entièrement conforme_ à

l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel

il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du choeur,

[Illustration: notation musicale]

tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en

aucune façon, je vous le recommande. Le _Hourrah_ même n'est pas de

Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux

suivantes:

[Illustration: notation musicale

Das icht

(C'est)

]

Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable

de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien

sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est

souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause;

pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.

Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui

en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'_Hamlet_ de Shakspeare

supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du

_Journal des Débats_ sera assez grande pour lever les dernières

difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à

Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En

attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de

_Benvenuto Cellini_, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires

et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs

rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé.

La _Symphonie_ est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne

paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la

Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai

aussitôt, avec _le Paysan breton_, que je n'ai point oublié, ainsi que

vous le supposez, et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le

faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque

opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de

copie.

J'ai achevé les _trois premières parties_ de ma nouvelle symphonie avec

alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que

ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention

de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand,

s'il veut bien me le permettre. Il y a une _Marche de pèlerins chantant

la prière du soir_, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une

réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas,

chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier

opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à _Fergus_...

sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à

elle et à vos parents.

Tout à vous du fond du coeur.

LVIII

Montmartre, 31 août 1834.

Mon cher Humbert,

Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais vous ne savez pas jusqu'à

quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse

écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé

d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire.

Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de

mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand

votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales

consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque

chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de

songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il

fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit

dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance

d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne

que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette

ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une

inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après

quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien

sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos

lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié

était d'une nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin

l'un de l'autre?...

Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des _Francs Juges_. Depuis

que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de

cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose

plus m'intéresser a son sort.

Je ne suis pour rien dans le ballet de _la Tempête_ dont Adolphe Nourrit

a fait le programme et Schneitzoëffer la musique.

Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec

alto principal, intitulée _Harold_, est terminée. Paganini, je le crois,

trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une

symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le

but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois

toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle

sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je

donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens

de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui

figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie

arrangée par Litz est _gravée_; mais elle ne sera _imprimée_ et publiée

qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. _Le

Paysan breton_, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je

donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes

articles de la _Gazette musicale_ sur Glük et _la Vestale_.

Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient

d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais

proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami

intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de

_Benvenuto Cellini_; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont

fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver.

Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier;

l'opéra a été lu devant nous et _refusé_. Nous pensons, malgré les

protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde

à l'Opéra-Comique comme un _sapeur_, un _bouleverseur du genre

national_, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les

paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.

J'ai écrit cependant la premiers scène, _le Chant des ciseleurs de

Florence_, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra

dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre

lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en

Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est

arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte

de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de

_Marie_. Avez-vous lu _Marie_? Avez-vous lu le dernier ouvrage de

Barbier sur l'Italie,

Divine Juliette au cercueil étendue,

comme il l'appelle? Il est intitulé _il Pianto_. Il contient aussi de

belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne

pas vous voir partager mon enthousiasme pour les _Iambes_, lorsque je

vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau.

Envoyez-moi votre _Grutli_. Je ne manquerai pas de le lui faire

connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de

Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il

_trône_ trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron

Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre

leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se

reposer pendant un an au moins sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se

décourage pas; il vient, avec le _jeune_ Castil Blaze (qui ne ressemble

pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur

un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé

Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux.

Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si

seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses

encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un

théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère

demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.

Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre _good

friendship_. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de

votre famille.

Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi.

LIX

Dimanche, 30 novembre 1834.

Cher et excellent ami,

Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une

demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de

fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu

lieu, et votre _Harold_ a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une

exécution encore chancelante. La _Marche des pélerins_ a été bissée;

elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux)

de la _Marche au supplice_. Dimanche prochain, à mon troisième concert,

_Harold_ reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une

parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est

quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre!

Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois

plus d'une idée.

Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce

sujet.

La _Symphonie fantastique_ a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé

horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec

Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à

telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs;

voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous

l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque

temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la

recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs

(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai

quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et

c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la

romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est

celle que vous connaissez sous le nom du _Paysan breton_ avec de

nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit

morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir

représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et

consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations,

nous ont ajournés indéfiniment.

Vous me parlez de la _Gazette_; mais M. Laforest, qui fait les

feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content

qu'il ne dise rien. Vous avez lu l'article du _Temps_, celui du

_Messager_, etc.?

Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son

petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie

vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible

de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en

aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs»

de la _Symphonie fantastique_, elle a failli se trouver mal d'émotion;

elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.

Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme

et de votre famille.

LX

Paris, 10 janvier 1835.

Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec

vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez

peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez

éprouvé dans la réception de la _Symphonie_. En ce cas, vous vous

trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore

publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais

bien que je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en

soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez

un exemplaire du _Jeune Pâtre breton_, gravé avec piano; je le publie

moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.

Je voudrais bien pouvoir vous envoyer _Harold_, qui porte votre nom et

que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à

sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la

retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine,

elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.

Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était

d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en

pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de

février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne

s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a,

en conséquence, jamais entendu ma _Symphonie fantastique_. Il ne peut

l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que

l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est

dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à

furieusement mépriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je

dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le

pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que

ceux qui guident les _artistes_; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais

laissons cela.

Vous avez vu sans doute le dernier article du _Temps_, il est de

d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans

beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas

l'ombre d'une prière dans la _Marche des pèlerins_; il signale

seulement, au milieu, des _harmonies plaquées à la manière de

Palestrina_. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante

toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage

a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le

seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly

se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je

ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière

d'envisager l'art.

Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que

vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand

je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me

demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand

article que M. J. David a fait pour la _Revue du progrès social_; il me

l'a annoncé, et, _si j'en suis content_, je vous l'enverrai.

Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je

rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de

misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient

comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en

serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour

tout.

Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux

à votre femme.

Tout à vous.

LXI

Avril ou mai 1835.

Mon cher Humbert,

J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois

environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon

fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley.

Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura

pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.

Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le

seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret

profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et

les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a

rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à

Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est

si empressée de vous connaître.

Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de

mots:

Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette

épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque

seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans

la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans

le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour

quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: _le

Rénovateur_, qui paye mal; _le Monde dramatique_ et la _Gazette

musicale_, qui payent peu, les _Débats_, qui payent bien. Avec tout

cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis

trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé:

_Fête musicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France_;

j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis

longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler

exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous

peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des

polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à

dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur

présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants

du _Café de Paris_; ce sont _ces messieurs_ qui se

divertissent!--Voilà!--Si vous n'étiez pas celui que je connais, je

douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan

me dit à ce sujet...

Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère

plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole

pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans

le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons _au fait_,

c'est-à-dire à lui faire signer un _bon contrat_ avec un _dédit solide_;

car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou

d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.

Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma soeur Adèle également,

des lettres pleines d'affection.

Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné

sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai

rien de nouveau à donner; ma _Fête musicale_ ne sera pas terminée, et,

d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et

le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre _Harold_. Vous vous

étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi

bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe

de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en

donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le

crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille _tapé_ comme celui de

_la Brise du matin_, ou celui du _Coup de pistolet_, ou celui de _la

Chaise cassée_?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard

gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est

encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,--l'immortel auteur

d'_Orphée_ et d'_Antigone_, deux sublimes poèmes en prose, grands et

simples et beaux comme l'antique,--ce pauvre Ballanche a failli être

emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer!

Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir

fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de

conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons

pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi

le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de

tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est

toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour

elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.

Adieu! Adieu!

Faites-moi le plaisir de lire le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny.

LXII

Montmartre, 2 octobre 1835.

Mon cher Ferrand,

Lettres intimes · 第 7 / 14 段