En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que

nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au

milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence,

je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière

huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et

de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai

jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre.

Écrivez-moi aussitôt après la réception de ce billet, et indiquez-moi

le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop

agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me

chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma

soeur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle

vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez

pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'_Hamlet_, celui

d'_Othello_ et du _Roi Lear_, et la partition de _la Vestale_; tout cela

nous sera utile.

Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine

dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.

Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi.

Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier

à votre charmante femme.

Adieu, mon ami.

Tout à vous.

Mes amitiés à votre frère.

XLVIII

Lyon, 3 novembre 1832.

Cher ami,

Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris...

Depuis hier que j'erre dans les boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui

ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas

ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne

pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas

moi-même vingt-quatre heures d'avance.

Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion

profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble

orchestre jouer un fragment de la _Symphonie pastorale_ de Beethoven

(_le Retour du beau temps_). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais

lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes

rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!

Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie

musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous

m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les

rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à

l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe

la lettre avec mon nom.

Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande

ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la

poitrine; il est fort tristement occupé.

Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis

malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas,

soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes

dévorantes pensées.

Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant

ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin.

Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire

comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et

administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert

aura lieu dans les premiers jours de décembre.

Adieu, adieu; _remember me_.

XLIX

Paris, 2 mars 1833.

Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous

ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement

absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position.

Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.

Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère

irréprochables; sa famille et ses amis la persécutent plus encore que

les miens pour la détacher de moi.

Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières

dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je

me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en

serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin

d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et

un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors,

sa soeur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.

Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien,

je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien

l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si

réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle

le coeur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais

mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le

plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle

pour compléter le mien?

Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à

son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un

concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand,

hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en

cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui

donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le

marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville.

Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois

fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends

encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir

souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!

Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits

pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur

deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son

talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également.

C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et

de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné

d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me

dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique

pour n'être pas respectable à vos yeux.

Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras;

ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le plus près. La

musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le

sera.

Adieu.

L

Paris, 12 juin 1833.

Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante

amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une

lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il

l'avait égarée _dans sa chambre_, où il n'a pas été possible de la

retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir

combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable

d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis

absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant;

un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant

comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien,

si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus

prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique

et puis la _curiosité_. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup.

Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je

lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je

barbouille quelques pages pour _l'Europe littéraire_, qui me les paye

très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est

encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai

d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute

l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que

possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir,

de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa

conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout

à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus.

Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé

dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a

pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce

temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et

à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas,

j'espère, car j'ai été bien patient.

On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque

temps.

Adieu. Votre sincère ami.

LI

Paris, 1er août 1833.

Cher, bon et fidèle ami,

Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement

beaucoup _Jules_ et non pas _Louis_ Bénédict, élève de Weber. Il est

vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai

_jamais_ fait de propositions pour les _Francs Juges_; je ne lui ai

_jamais_ dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il

y ait un morceau intitulé _Mélodie pastorale_. Je suis à Paris, sans

aucune _intention_ de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet

impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai

un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera

facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la

scène des _Bohémiens_; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un

acte; je le ferai traduire en italien, peut-être _tout entier_ en trois

actes, et essayer cet hiver, si _Severini_ veut tenter l'aventure. Je

vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais

avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute

de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus

acharnées que jamais à cause de mes articles de _l'Europe littéraire_

sur l'_illustre vieillard_ (Chérubini), et surtout parce que je me suis

permis, à la première représentation d'_Ali-Baba_, d'offrir _dix francs

pour une idée_ au premier acte, vingt francs au second, trente francs au

troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:

--Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.

Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini,

qui m'aiment, comme vous pouvez penser.

Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai

peut-être Henriette ce soir pour la _dernière fois_; elle est si

malheureuse, que le coeur m'en saigne: et son caractère irrésolu et

timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut

pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire

est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des

larmes. J'ai fait tout ce que le coeur le plus dévoué pouvait faire; si

elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa

faute.

Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez

horriblement.

C'est effectivement votre _Choeur héroïque_ qu'il a été question

d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, _les bougies ayant

manqué_; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon

morceau, et on a fini le concert en rechantant _la Marseillaise_ et

l'ignoble _Parisienne_, qu'on pouvait exécuter sans voir.

La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un

endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et

l'effet du _Monde entier_ a été immense, quoique la moitié des chanteurs

_non musiciens_ ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé

de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au choeur de _Guillaume

Tell_ (_Si parmi nous il est des traîtres_), j'ai failli me trouver mal.

En plein air... _rien_... aucun effet. La musique n'est décidément pas

faite pour la rue, en aucune façon.

Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le

faux Bénédict.

Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en

prie.

Votre inaltérable.

LII

Paris, 30 août 1833.

Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent

pas, tous ces peureux, que, _malgré tout_, j'observe et j'acquiers; que

je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne

m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop

fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me

soutient.

Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette

pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas

voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu

un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable soeur a

déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de

ne pas _l'aimer_; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en

m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir

sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses

terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana!

vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium;

j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a

voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé

quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre

pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé,

et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les

instigations de sa soeur et par la crainte que lui cause notre

misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle

n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des

mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai

écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain

samedi pour la conduire à la mairie, je partais _jeudi prochain_ pour

Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me

répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières

d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle

verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je

puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me

comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui

sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de

faiblesses et de _raison_. Je partirai donc.

Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me

jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante

et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable

qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme

une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce

monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau plutôt que de redevenir

sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument

quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de

moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et

consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer

quelque part dans les choeurs, par l'entremise de Spontini; elle y

consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la

protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime,

je tordrai mon coeur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me

figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée,

touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de

la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!

Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je

pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien

malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me

reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à

l'instant ma vie, pour un _mois_ passé près d'elle, aimé comme je dois

l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la

conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand

sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera et me

trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille

en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours

que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai

sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre

oracle.

Je vous envoie ce que vous me demandez; la _Chanson de Lutzow_ est

gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je

n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet.

D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.

Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de _seize

francs_ pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis.

Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle.

* * * * *

Véron a refusé _le Dernier Jour du monde_. _Il n'ose pas_. Je vais vous

faire envoyer l'ouverture des _Francs Juges_.

Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant.

Je vous écrirai de Berlin.

LIII

Mardi, 3 septembre 1833.

Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours,

tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne

crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.

Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules

Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir.

LIV

Vincennes, 11 octobre 1833.

Mon cher ami,

Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles

des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'oeuvre d'amour et de

persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies

ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient

causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait

concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des

attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou,

que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc.

Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre coeur,

qui parlait plus haut que ces voix discordantes, et nous nous en

applaudissons aujourd'hui.

Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer

sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il

soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a

vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux

mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont

elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela

me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage

aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions

sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où

m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre

anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette.

Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je

l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont

vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime

terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa soeur, qui

nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence

laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée.

Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à

Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir

par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris,

où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela.

Adieu, adieu.

Votre inaltérable ami.

LV

Paris, 25 octobre 1833.

Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si

franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé

par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la

journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous

remercier tout de suite de votre bon élan de coeur.

Oui, mon cher Humbert, j'ai _cru_ malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé.

Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas

Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce

et _timide_. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa

main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que jamais

peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant.

--Qu'as-tu, pauvre belle?

--Rien. Mon coeur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que

tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe.

Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise:

--Chante, Hector, chante!

[Illustration: notation musicale]

Moi, alors de commencer la _Scène du bal_, qu'elle aime tant; la _Scène

aux champs_ la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre.

C'est une _sensitive_. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille

impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le

croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber.

Elle trouve cela _pas beau, mais gentil_.

Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez

son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès

qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive

de Vincennes, où j'ai laissé ma femme jusqu'à ce soir. Je serai

transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle

la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son voeu le plus cher

ayant _toujours_ été de pouvoir le quitter.

Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la _Fantaisie

dramatique_ sur _la Tempête_. J'aime mieux que vous ayez cela que des

_fragments_ de la _Symphonie_, car c'est un oeuvre complet. En outre,

Liszt vient de réduire pour le piano seul la _Symphonie_ entière. On va

la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.

Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de

vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais

plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime,

c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.

J'ai toujours sur ma table _les Francs Juges_, et je n'ai pas besoin de

vous dire le serrement de coeur que j'éprouve à voir vos vers si

cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène

des _Bohémiens_, en y mêlant le choeur qui commence le second acte:

_L'ombre descend_. Cela fait un choeur immense et d'un rythme curieux.

Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain

concert.

Adieu, AMI!

Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part,

qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit

pour elle et pour moi.

Adieu; _farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee_.

LVI

Mercredi, 19 mars 1834.

Lettres intimes · 第 6 / 14 段