J'ai achevé hier celle du _Roi Lear_ de Shakspeare.
XXXVIII
Rome, 3 juillet 1831.
Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait
quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses
glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez
souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus
pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la _Corniche_,
taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se
brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les
rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et
effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je
me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On
m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes
partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis
venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient
d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux
heures avant son départ, laissant mon habit et tout ce qui pouvait
tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la
journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo,
en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue
faisant suite et fin à la _Symphonie fantastique_. J'ai fait pour la
première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne
pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de
MUSIQUE (_dont la présence est motivée_).
1º D'abord, _une ballade avec piano_;
2º _Une méditation en choeur et orchestre_;
3º _Une scène de la vie de brigand pour choeur, voix seule et
orchestre_;
4º _Le Chant de bonheur_, pour une voix, orchestre au commencement et à
la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;
5º _Les Derniers Soupirs de la harpe_ pour orchestre seul;
Et enfin 6º l'_ouverture de la Tempête_, déjà exécutée à l'Opéra de
Paris, comme vous savez.
J'ai employé pour _le Chant de bonheur_ une phrase de _la Mort
d'Orphée_, que vous avez chez vous, et, pour _les Derniers Soupirs de la
harpe_, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène
immédiatement après la _Bacchanale_. En conséquence, je vous prie de
m'envoyer _cette page_, seulement l'adagio qui succède à la
_Bacchanale_, au moment où les violons prennent les sourdines et font
des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques
fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour
l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, _la
Mort d'Orphée_ est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne
pourrais jamais faire exécuter la _Bacchanale_; ainsi, à mon retour à
Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique
et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la
détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du
mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie!
n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que
vous l'ayez.
Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et
je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque
temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en _franchissant
rocs et torrents_, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre
dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les _industriels_
de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus
pur. J'emporte une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier
réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de
faire éclore dans mes bois.
J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il
s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une _fête
musicale_ donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du
Louvre. Il serait intitulé _le Dernier Jour du monde_. J'en avais écrit
le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il
faudrait trois ou quatre acteurs _solos_, des choeurs, un orchestre de
soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux
cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre.
Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à
toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait
despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète,
trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les
tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances,
ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète
viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le
dernier jugement. Le despote irrité le ferait jeter en prison, et, se
livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une
fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant
du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les
mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final
de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des
moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait
quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points
cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes
nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens
ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie.
Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement,
et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de
récitatifs... peu d'airs _seuls_... Évitez les scènes à grand fracas et
celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à
la fin. Des oppositions... des choeurs religieux mêlés à des choeurs de
danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de
la voie commune; enfin vous comprenez...
Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons,
en France surtout; mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre
côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps
extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce
poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt.
A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite,
peu à peu, le reste.
Adieu; mille millions d'amitiés.
XXXIX
Académie de France.--Rome, 8 décembre 1831.
Celle-ci est la troisième!...--Les deux précédentes sont restées sans
réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...--Mais
n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de
passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos
nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous
êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est
rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas
répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son
compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles.
Adieu! adieu!
J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée,
n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière.
Votre ami, toujours et malgré tout.
XL
Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.
Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de
silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une
ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle
écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de
vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute
notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que
j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver
par vous-même, dites-vous, _tout_ ce qu'un coeur d'homme _peut contenir_
de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet,
éprouvé _tout_ ce qu'il peut contenir, mais rien _de plus_; sans quoi,
il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre
mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me
l'assurez, que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le
cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas,
garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que
vous étiez devenu; _deux lettres_ à Auguste, une de Naples et l'autre de
Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir
de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou
blessé.
J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous
depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier
les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà
figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque
absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de
l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a
suivi.
A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires;
certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement,
les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que
je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon
m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était
sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le
sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis
comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il
y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare
une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut
pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris
entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît.
Assez!
Votre _Noce des Fées_ est ravissante de grâce, de fraîcheur et de
lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire
là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il
faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons
parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec
Weber.
Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un
certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en
trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:
LE DERNIER JOUR DU MONDE
Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au
dernier degré; une cour impie; un atome de peuple religieux, auquel le
mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et
victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui
résistent aux désirs du vainqueur; atrocités.
Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant
Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties
vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine
courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans
son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie
ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de
ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants
ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le
tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, _quand la
terre tremble_; de véritables et terribles anges font entendre les
trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et _le vrai jugement
dernier commence_.
La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin.
Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet
vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous
pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans lui. Évitez les
effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez,
méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime;
laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, _ce qui arrive
souvent_. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de
l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification
bien compassée ne l'eussent soutenu.
Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes;
j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette
année; sinon je ferai un _tour_ au règlement et je m'arrangerai pour
entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à
la fin de l'année.
Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de
là, chez mes parents quelque temps; chez ma soeur, à Grenoble (elle
épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire
entendre mon _mélologue_ avec la _Symphonie fantastique_, puis je pars
pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.
J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en
Italie, pour la _Revue européenne_ (nouveau titre du _Correspondant_,
comme vous savez). C'est Carné qui me l'a demandé en m'apprenant son
mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont
éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!
Adieu.
XLI
Rome, 17 février 1832.
Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai
répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même
de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je
pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends
encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier,
depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre
s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y
prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1er mai, je
vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc!
Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage.
Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne
pas me répondre.
Que le diable l'emporte!
Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas
d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai
pas le courage.
Adieu quand même!
Votre ami.
XLII
Rome, 26 mars 1832.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse
sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez
pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme _sad hours seem long_
dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos
réponses.
Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à
faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction
_callotienne_ que vous me supposez prêt à prendre.
Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous
disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me
coûte de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des
difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi
qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière
que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à
quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à
leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque
pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification
est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.
Il y a loin des vers _parlés_ aux vers _chantés_. Quant à la question
littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous.
Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude
que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de
Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que _la Messiade_
de Klopstock, le chef-d'oeuvre épique de la langue allemande, est en
vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers
blancs du _Jules César_ de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du
monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en
être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les
_vers latins rimés_ du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes
personnes qui sont choquées des _vers français non rimés_. Mais assez
là-dessus.
Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et
de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans,
puisque _la scène est dans l'avenir_. Vous pouvez supposer tout ce que
vous voudrez en fait de moeurs, usages, état de civilisation, arts,
coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc
vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'_inconnu_; car,
vous avez beau dire, il y en a, de l'_inconnu_: tout n'est pas
découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où
je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers,
tant que les moyens matériels nous le permettront.
Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque
chose?...
Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc.,
etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des
chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons
pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une
brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!...
Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes
montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon
le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel
bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de
l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il
vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas
difficile.
Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles
avant le 1er mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en
supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne,
adressez-la à _Florence, posta firma_.
Je vous embrasse.
Tout à vous.
XLIII
Turin, 25 mai 1832.
Mon cher Humbert,
Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble.
J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne
négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à
la Côte-Saint-André quelques mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais
peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi
être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié
de n'y pas manquer.
N'importe, je vois les Alpes...
Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci;
travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien
certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres;
pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons
notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement.
Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les
débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec
lui.
Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux
mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.
Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont
réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme
un vain songe enfui».
A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre;
cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La
partition de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami
Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles
productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font
sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que
celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je
mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle
humiliation!
En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle
de sa muse poétique):
Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,
Comme un amant jaloux d'une chaste beauté;
J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
Dont la terre eût blessé leur tendre nudité.
J'ai couronné son front d'étoiles immortelles,
J'ai parfumé mon coeur pour lui faire un séjour,
Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes
Que la prière et que l'amour.
Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles.
Adieu, mon cher et excellent ami.
Au revoir bientôt.
* * * * *
Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui
être présenté.
Adieu.
XLIV
La Côte, samedi, juin 1832.
Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu
votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement
dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre
semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à
pied, par les Abbrets.
Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme...
Aussi je me tais pour le présent.
Adieu.
XLV
La Côte, vendredi 22 juin 1832.
Mon cher ami,
Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à
partir, ma soeur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon
père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer
la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a
empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre
pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.
Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je
vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir.
Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à
sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous.
Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine
depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien.
Adieu; je vous embrasse.
Tout à vous.
XLVI
Grenoble, 13 juillet 1832.
Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous
joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici,
depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que
madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au
moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à
périr! je suis allé passer une journée à la campagne de Duboys, où nous
avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je
vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le
plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se
plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie;
ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon
beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens
que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions,
par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon
coeur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc.
Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre;
cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais
le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible.
J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut
absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend
pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.
J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je
vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour
à l'autre pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se
marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme
mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille
qualités. Il ira habiter Vienne.
Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et
n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre
ne paraisse pas adressée à mon père.
Dieu, comme la chaleur hébète!
Adieu; tout à vous.
XLVII
La Côte, 10 octobre 1832.