J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais

vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade

a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors.

O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré!

Mon idolâtrée Camille[5] se mourait d'inquiétude quand je lui ai

apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon _délicat

Ariel_, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a

relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine

contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.

Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer, elle m'avait toujours

caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de

voir ce qu'il en était au fond.

--Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de

talent; il faut lui fermer la bouche.

C'est le 2 octobre que ma _Scène_ sera exécutée publiquement à grand

orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans

cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage,

devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami;

vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans

mes yeux briller celles de la joie?

Le 1er novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau

chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui

écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de

_la Tempête_ de Shakspeare, pour piano, choeur et orchestre. Ce sera un

morceau d'un genre nouveau.

Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la

_Symphonie fantastique_, dont je vous ai envoyé le programme.

Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon

ouverture des _Francs Juges_; j'en ai la promesse positive. Mais il

faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille

ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi.

Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en

Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et

de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme

un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me

prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne

parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour

garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez

madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la

mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué

de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.

Adieu.

* * * * *

Cette malheureuse FILLE Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue

depuis son retour.

XXIX

Octobre 1830.

Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,

Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin d'une guinguette exposée

au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les

feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit.

J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou

plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que

faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le coeur, je gage, pour

des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui

nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le

poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?...

Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre

existence, votre poésie, votre _chateaubrianisme_.

Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis,

je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de

choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire

de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à

l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille

que je dois ce bonheur.

Voici comment:

A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son

génie musical, j'ai reconnu l'_Ariel_ de Shakspeare. Mes idées

poétiques, tournées vers le drame de _la Tempête_, m'ont inspiré une

ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour _orchestre_,

_choeur_, _deux pianos à quatre mains_ et HARMONICA. Je l'ai proposée au

directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une

_grande représentation extraordinaire_. Oh! _mon cher_, c'est bien plus

grand que l'ouverture des _Francs Juges_. _C'est entièrement neuf._ Avec

quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir

inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage

allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit

_confidentiellement_, dans l'_oreille_, après deux baisers dévorants, un

embrassement furieux, l'_amour grand et poétique_ comme NOUS le

concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être

incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au

dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous

êtes un homme infiniment malheureux;

Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au

moins, puisque nous ne nous voyons pas.

C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut.

_Ariel_ est fier, comme un _classique paon_, de ma vieille couronne; il

ou elle n'y attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion

publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'_Ouverture

de la Tempête_, _Faust_, les _Mélodies_, _les Francs Juges_, c'est

différent: il y a du feu et des larmes là dedans.

Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous

m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous

pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain

dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que

dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux

vôtres? J'entends chanter l'ignoble _Parisienne_. Des gardes nationaux à

demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.

Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à

la malheureuse Ophélia: _glace_; _froid_; _terre humide_; _Polonius

mort_; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite

de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est

encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le

plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé

en faire confidence au _gracieux Ariel_, qui m'a dit en souriant:

--Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? TU n'es pas tombé à la

renverse?...

Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon coeur, ma

vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta

puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les

flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et,

jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses

sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je

te bénis, _je t'aime en un mot_, plus que la pauvre langue française ne

peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un choeur de

cent cinquante voix, et je vous le dirai.

Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu;

plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six

heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!

XXX

19 novembre 1830.

Mon cher ami,

Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui

ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai

laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.

Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux

faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au

Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture

des _Francs Juges_, le _Chant sacré_ et le _Chant guerrier_ des

_Mélodies_, la scène de _Sardanapale_ avec cent musiciens pour

l'INCENDIE, et enfin la _Symphonie fantastique_.

Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je

compte sur vous.

L'ouverture de _la Tempête_ sera donnée, une seconde fois, la semaine

prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux,

tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt _la Tempête

marine_, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la _Revue musicale_,

m'a fait deux articles superbes.

Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au

corps:

--Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête.

Venez, venez!

Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens...

_Francs Juges_... Incendie... _Symphonie fantastique_... Venez, venez!

XXXI

7 décembre 1830.

Mon cher ami,

Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès

furieux. La _Symphonie fantastique_ a été accueillie avec cris et

trépignements; on a redemandé la _Marche au supplice_; le _Sabbat_ a

tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je

redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.--Ainsi, vous

y serez, n'est-ce pas?--Je vous attends.

Adieu; je suis tout bouleversé.

Adieu.

* * * * *

Spontini a lu votre poème des _Francs Juges_; il m'a dit ce matin qu'il

voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.

XXXII

Le 12 décembre 1830.

Mon cher Ferrand,

Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je

partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est arrêté

pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma

pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a

arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère _Symphonie_,

c'est donc à elle que je la devrai.

Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir;

arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la

Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble;

n'est-ce pas, n'est-ce pas?...

Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition

d'_Olympie_ du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur

le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition,

souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.»

Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon

_Sabbat_, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan».

Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en

conjure.

Votre ami dévoué à tout jamais.

XXXIII

La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831.

Mon cher ami,

Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage

d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a

fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes soeurs

peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant

mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin

de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le

Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me

conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à

Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus

pour que nous ne nous manquions pas.

J'aurai tant à vous dire, _de vous_ et de moi; tant d'orages ébranlent

notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons

besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons.

C'est si rare.

J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me

faisant promettre de lui écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de

recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de

Saint-Sébastien.

Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.

Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.

Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas?

O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir

de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du

nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du

dernier sommeil!

Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.

XXXIV

Grenoble, 17 janvier 1831.

Mon cher Ferrand,

Je suis ici depuis deux jours avec mes soeurs et ma mère. Nous repartons

pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou

mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents

seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques

heures, comme vous m'en avez menacé, mais pour autant de temps que vous

pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous

causerons de tout cela. A lundi.

J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure.

Adieu.

XXXV

Lyon, jeudi 9 février 1831.

Mon cher Ferrand,

Vous deviez me recevoir, _moi_, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici

hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à

la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je

me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis,

malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus

tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais

quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre

de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût

pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer.

Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à

la Côte; ainsi je ne puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à

vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout

n'est-il pas tourné pour le pis?...

Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant

comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne

ferai que passer à la Côte.

Mon adresse à Rome est: _Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de

Rome, villa Medici, Roma_.

Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!

La douleur me rendrait fou.

XXXVI

Florence, 12 avril 1831.

O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné

signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on

appelle la _belle Italie_! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a

été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux,

pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien,

puisque tout est mal! Que voulez-vous que je vous dise?... Je suis

parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout

entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un

infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y

adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été

dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?

Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je

suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la

mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur

le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt.

Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous

réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations

pour y résister.

Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de

ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins

du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque

imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où

fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de _vers_. Non, mon

cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle

déesse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me

parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne

comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle

musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de

sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; MOI, JE NE

CROIS PLUS A RIEN.

Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de

quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au

moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des

rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de

ces lâches perfidies qui font mal au coeur. Oui, oui, voilà le monde qui

me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées

dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un

orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi,

un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà

la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon,

génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer

écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux

pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous

leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques!

Absurde racaille!

Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de

_poésie enfin_! comme si tout cela existait pour elle!

Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal

que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à

trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se

vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la

fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il

n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer,

cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête

sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés

sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau

pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et

dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me

bercer pour mon dernier sommeil; _la camarde_ s'avançait en ricanant,

croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face,

le vaisseau s'est relevé; elle a disparu.

Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y

a personne de mort; seulement ces braves Transteverini voulaient nous

égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous

entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y

songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour

qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous

armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien

reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille

baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être

aidés?...

Quoi encore?...

Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de

_Romeo et Giuletta_, d'un petit polisson nommé Bellini; je _l'ai vu_, ce

qui s'appelle _vu_..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue

exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!

Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une _Vestale_...

Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force,

après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour

voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini!

J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand

de musique, je le demande...

--Weber, _che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese,

ossia tedesco?..._

Je réponds gravement:

--_Tedesco._

Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait:

--_Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore_, eh! eh! eh!

--Crapaud!

--_Ma ecco_ EL PIRATA, LA STRANIERA, I MONTECCHI, CAPULETI, _dal

celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini_; _ecco_ LA VESTALE, I

ARABI, _del maestro Paccini_.

--_Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?..._

Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu

trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le

poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de

force, et le renfermer dans son coeur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater.

Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais

personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon

Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son

autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint

jadis des Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole,

dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les

matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme

sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant

à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes

fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait

des chants et un orgue; deux manoeuvres tourmentaient le colossal

instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le

faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce

dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre

des petites flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient au

gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en

voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des

oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.

[Illustration: notation musicale: Serpent. Allegro.

Di- es i- ræ di- es

il- la

dies i-ræ

dies il- la

Serpent.

Petite flûte.

Presto. A-men.

]

Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère.

O monsieur Despréaux!

Adieu, tenez, je vois tout rouge.

J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et

puis je pars.

XXXVII

Nice, 10 ou 11 mai 1831.

Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de

vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus

d'enfer enfin.

Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous

m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une.

Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je

reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir

comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin

du coeur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me

trouver. Mes soeurs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu

dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous.

Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou

négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon

adresse: _Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice_. Si vous saviez, quand

on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire

trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le coeur déchiré et flétri

recommence à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre coeur,

noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je

vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais

pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que

je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille

est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends

par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle

bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense,

c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se

concilier avec l'_ignoblerie_ (mot nouveau, parfait, que je vous vole).

Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue.

Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si

vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: _Académie

de France, villa Medici, Roma_. Dites-moi aussi si vous avez eu des

nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent

francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore?

Écrivez-le-moi, je vous prie.

Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère,

_dévoué_ et fidèle ami.

* * * * *

Lettres intimes · 第 4 / 14 段