touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes
agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture
des _Francs Juges_ surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre
salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en
scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de
calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse
de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les
bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est
tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver
mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!...
En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu
dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les
applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même
effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que
n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle;
cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de
larmes, je voudrais mourir.
Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y
gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet,
qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus
pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu
présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis
tourmenté de vous devoir si longtemps.
Il n'y a encore que _le Figaro_ et les _Débats_ qui aient parlé de mon
concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent
parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les
journaux littéraires qui auront fait mention de moi.
Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi.
Votre ami.
XXI
Paris, 4 décembre 1829.
Mon cher Ferrand,
Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et
à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est
sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles
et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si
longtemps?...
Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé.
Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire.
Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens
de faire graver.
Adieu. J'attends.
XXII
Paris, 27 décembre 1829.
Mon cher Ferrand,
_D'abord les affaires sérieuses._
J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a
répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était
vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas
d'espoir.
_Puis les félicitations._
Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous
venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez
dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que
vous inspire votre client.--Encore! Embrassez bien pour moi cet
excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance.
Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si
je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux
qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection.
_Ensuite les reproches._
Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans
l'inquiétude. Je vous ai écrit trois fois, et vous me répondez un mois
et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je
pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai
envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je
vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les
renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin.
_Puis les promesses._
Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de
_Mélodies irlandaises_, avec le ballet des _Ombres_, que Dubois m'a prié
de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des
couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette
strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement
difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si
je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité
horrible, d'expressions hardies et de nouveauté.
_Ensuite les aveux._
Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!...
Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus
d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme
les canards mâchent l'eau pour y trouver à vivre, et, comme eux, je n'y
trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?
Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres.
Votre ami.
XXIII
Paris, 2 janvier 1830.
Mon cher ami,
Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à
l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les
mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre
correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!
Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous
m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des
trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne
m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive
réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas
non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les
trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais le fait est que, depuis
que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la
moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un
mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq
francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour
savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant
le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière
lettre.
Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des _Francs
Juges_.... PERDU!. */
Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs.... PERDU!.
Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la
poste par moi.... PERDU!. Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre
quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez
pas dit, je n'en saurais rien.... PERDU!.
Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort
inquiété.... PERDU!.
Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la
seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot;
ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous le savez; encore
n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été...
PERDUE!
Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il
faut absolument éclaircir.
Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez
mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M.
Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais
absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec
ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de
Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de _Guillaume Tell_
que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux
qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent
quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps
en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise,
viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui
dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent
francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes,
quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent
continuellement. D'un autre côté, votre père couve toujours l'absurde
idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis
le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents
notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de
moi.
Ne m'envoyez pas votre _Dernière Nuit de Faust_. Si je l'avais entre les
mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé
pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour
mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous
assistiez. Si je réussis dans votre chanson de _Brigands_ que je trouve
sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès
qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire
que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les
faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au
bout de quelque temps. Avez-vous les _Contes fantastiques_ d'Hoffman?
C'est fort curieux!
Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en
prie en grâce.
Adieu; je vous embrasse.
XXIV
Paris, 6 février 1830.
Mon cher ami,
Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont
parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu,
je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir
de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à
peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le
mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux
spiritueuses; le _paraguay-roux_, dont j'avais beaucoup entendu parler,
a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse;
je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la
bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du
spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont
rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la
vie.
Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de
l'_Élégie en prose_ qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé
dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion,
sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je
crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se
réunissent pour me déchirer; j'écoute mon coeur battre, et ses
pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur.
Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!...
Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie,
tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle
mourir de mon embrassement.
J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (_Épisode de la
vie d'un artiste_), où le développement de mon infernale passion doit
être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire...
Attendons.
Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes
chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en
emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées.
Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il
va habituellement.
Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus
d'activité...
Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement, je vous en supplie; je
suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est
insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages
chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre
paisible ne puisse venir me consoler!...
Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état
maladif vous permet d'écrire.
Votre fidèle ami.
XXV
Paris, 16 avril 1830.
Mon cher ami,
J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement
attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à
Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon
vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à
présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir
douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi
complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner
ma résolution par un ouvrage qui me satisfait complètement et dont
voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la
salle le jour du concert.
_Épisode de la vie d'un artiste_ (grande symphonie fantastique en
cinq parties).
PREMIER MORCEAU: double, composé d'un court adagio, suivi
immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries
sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse,
jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).
DEUXIÈME MORCEAU: _Scène aux champs_ (adagio, pensées d'amour et
espérance troublées par de noirs pressentiments).
TROISIÈME MORCEAU: _Un bal_ (musique brillante et entraînante).
QUATRIÈME MORCEAU: _Marche au supplice_ (musique farouche,
pompeuse).
CINQUIÈME MORCEAU: _Songe d'une nuit du sabbat_.
A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon
histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros.
Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans
cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans
_René_, voit pour la première fois une femme qui réalise l'idéal de
beauté et de charmes que son coeur appelle depuis longtemps, et en
devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de
celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée
d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et
de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double
idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition
constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie
principale du premier allégro (nº 1).
Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit
aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres
qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une
rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des
motifs de l'adagio.
Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son
idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son
coeur pendant une valse brillante (nº 3).
Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au
lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant
laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être condamné à mort et
assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de
bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la _mélodie_ reparaît
encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal
(nº 4).
Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de
diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin.
Enfin arrive la _mélodie_, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui
alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet
aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime.
Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie.
Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément
infernal se prosterne, un choeur chante la prose des morts, le
plain-chant (_Dies iræ_), deux autres choeurs le répètent en le
parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat
tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le
_Dies iræ_, et la vision finit (nº 5).
Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens
d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la
Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un
orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas
avoir la copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable
effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et
je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le
cerveau sommeille, le coeur veille, et je sens bien vivement que vous me
manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?
XXVI
Paris, 13 mai 1830.
Mon cher ami,
Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi,
à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir
Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu
après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette
sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à
l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de coeur, vos conseils!...
Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui
ait une âme, un coeur et une imagination, si rare pour des caractères
ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir,
que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai
de vous connaître.
Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma _Symphonie
fantastique_, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est
pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit
le _Songe d'une nuit de sabbat_. Je ne veux pas me venger. Je la plains
et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif
pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais
ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme
celui dont je l'honorais.
Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des
Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes
gens et très accommodants; nous commençons à répéter la _Symphonie
gigantesque_ dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le
plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de
quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une
recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant
fermés.
L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame
Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs
la salle Favart dans les opéras du _Freyschütz_ et de _Fidelio_.
A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle
de ténor pour lui dans notre opéra des _Francs Juges_; sur ma réponse,
et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance,
il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans
orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle
à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait
charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des
_Bohémiens_ et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec
quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une
espèce de réputation faite par Haitzinger et autres.
Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans
votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes:
d'abord la _Chanson à boire_, l'_Élégie_, la _Rêverie_ et le _Chant
sacré_. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il
faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui
sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas
lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des
virtuoses, accompagnent fort bien l'_Élégie en prose_, qui est avec le
_Chant guerrier_ ce qu'il y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle
Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et
peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué
qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en
l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce
douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est
chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je
ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela,
et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse
où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un coeur qui se brise.
Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter
celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je
redonnerai à mon concert l'ouverture des _Francs Juges_ pour saccager un
peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen
d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des
gens ne viendront que pour elle.
Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il
me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la
malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien des gens conspirent à
Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est
impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle
ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître.
Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!
Adieu!
XXVII
Paris, 24 juillet 1830.
Mon cher ami,
Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres
sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages
pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très
loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience
était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu
parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas
malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami,
tout va bien...
Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma
ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais;
pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la
peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous
sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut,
_pour la dernière fois_; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en
grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans _Hernani_: «Je
l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma
prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me
donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige
quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être
encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que
pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, _le
plus beau talent de l'Europe_! J'ai su que dernièrement M. de Noailles,
en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause
et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il
fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si
vous lui entendiez _penser tout haut_ les sublimes conceptions de Weber
et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de
ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera pas souvent.
Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante,
qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher;
sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé;
que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je
pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas;
cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé
beaucoup là-dessus.
--Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale
sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est
confiée; je vous défends de me suivre si je meurs.
Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille
élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol
vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide.
Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de
ma scène. C'est _Sardanapale_.
Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour
recevoir une cinquième lettre de moi.
Votre fidèle Achate.
Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut.
XXVIII
Paris, 23 août 1830.
Cher et excellent ami,
Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a
fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à
mettre ma main à la plume!... mais point de reproche.