Quant à l'affaire du _Stabat_, voici: Marescot vient de revenir à

Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui

assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué

quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux

francs.

D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui

s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le

placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui

chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on

pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.

Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au

contraire... _Elle_ n'est pas encore partie, elle quittera Paris

vraisemblablement vendredi prochain.

Singulière destinée que celle d'un amant dont le voeu le plus ardent est

l'éloignement de celle qu'il aime!

Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse

positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse

à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me

dire?...

_Farewell, my dear, farewell, love ever your friend._

XIII

Paris, 9 avril 1829.

--Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais

incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est

partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été

témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que

quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.»

N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui

m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu,

avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de

parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de

trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui

est demeuré dans la plaie.

* * * * *

Je vous envoie _Faust_, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas

pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent

francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les

devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je

n'aurais pu me décider à vous les demander.

Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce

moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire

recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon

cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est

un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra

aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est

magnifique.

Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter

la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais

me recoucher en rentrant.

Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours

vingt-quatre heures chacun; et _il n'y a rien de plus impossible_.

Adieu.

* * * * *

J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église,

s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très

grand.

J'ai fait un _Salutaris_ à trois voix avec accompagnement d'orgue au

piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas

pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai

vraisemblablement brûlé cet hiver.

XIV

Paris, ce 3 juin 1829.

Mon cher ami,

Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai

voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage;

mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma soeur m'écrit,

il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle

me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose

d'extraordinaire.

Je vous ai envoyé _Faust_ avec les exemplaires sans titre du _Stabat_;

vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien.

Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte

peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux

absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre

famille.

Je ne vous ai pas envoyé les titres du _Stabat_; Marescot est reparti

pour la province, et je ne sais où le prendre. _Faust_ a le plus grand

succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me

déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire

de Baden à Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan,

Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont

procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles

félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme

de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le

sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin

son opéra du _Colporteur_, qui a obtenu un immense succès; il est

extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne

connaissait rien de plus original que _Faust_.

--J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois

incapable d'en faire autant.

A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais

troublé de cette visite inattendue.

Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses

deux grands quintetti.

C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché.

J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue.

Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de

douleurs, jamais de désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de

m'enchanter, _les Francs Juges_ viennent d'être refusés par le jury de

l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on

l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a

plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très

remarquable et qu'il y a _un avenir poétique là dedans_.

Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en

ferai un opéra comme le _Freyschütz_, moitié parlé, moitié mélodrame, et

le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le

finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On

m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider

les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans

quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire

entendre là _les Francs Juges_. Quel que soit le résultat final de tout

cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet

ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît,

à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de

décembre, où je ferai entendre _Faust_ avec deux grandes ouvertures et

quelques mélodies irlandaises qui ne sont pas gravées. Je n'en ai

encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.

La _Revue musicale_ a publié un article fort bon sur _Faust_; je ne l'ai

pas fait annoncer encore dans les autres journaux.

Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai

la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et

je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des

articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près

gratuite, de la _Gazette musicale de Berlin_. On me traduit en allemand;

le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour _le

Correspondant_, un seul article a paru; comme dans le second,

j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me

prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que

j'étais un _peu dur_ pour l'école italienne. La _Prostituée_ trouve donc

des amants même parmi les gens religieux.

Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven.

J'ai mes entrées au théâtre allemand; le _Freyschütz_ et _Fidelio_ m'ont

donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des

Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux

d'aujourd'hui surtout le tuent.

On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous

pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les

jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du

théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de

la conversation pour lui lâcher ma bordée.

Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne

vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient

plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous

quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans

répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est

pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez

même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je

perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas

plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si

souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien

la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu

électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de

cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit

une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux pourtant

aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un

brillant succès!

O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des

doigts.

Adieu.

XV

15 juin 1829.

Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos

nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que

sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute.

Je serais enchanté d'être annoncé dans le _Journal de Genève_, si vous

pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par

votre amitié en parlant de mon ouvrage (_Faust_): rien ne paraît plus

étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent

pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me

demandez; voyez celui de la _Revue musicale_, et parlez de chaque

morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal,

appuyez davantage sur le _Premier choeur_, le _Concert des Sylphes_, le

_Roi de Thulé_ et la _Sérénade_, et surtout sur le double orchestre du

_concert_, dont la _Revue_ n'a pas fait mention, puis quelques

considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez

le mieux senties.

Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends

tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait

m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de

recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La

semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne

pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé

des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse

a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est

précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.

Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven

pour _le Correspondant_. Je ne puis trouver un instant pour composer; le

reste du temps, il faut que je copie des parties.

Quelle vie!

Adieu.

XVI

15 juillet 1829.

Mon cher ami,

Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai

reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique;

l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement

vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les

observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des

morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations

semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte;

mais nous reparlerons de cela.

Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous

envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard.

Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus

m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court

d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de

mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu

demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà

cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze

jours, je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour

moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne

peut rien faire sans ce vil métal.

_Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!_

Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à

l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que

j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12

du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis

l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus

longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte.

Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir

Faure.

On donne _la Vestale_ ce soir pour la première fois depuis sept mois, et

je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est

elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis.

XVII

21 août 1829.

Mon cher ami,

Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps;

il y a de ma faute et de celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours

de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, _the

new pangs of my despised love_, me justifient malheureusement trop de ne

penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon coeur est le foyer d'un

horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de

temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat

nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent

l'épouvantable puissance du fléau dévastateur.

Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que

j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux

concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de

mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas _les Francs

Juges_, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route.

Boïeldieu m'a dit:

--Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à

terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais

quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un

prix à une chose dont _je n'ai pas d'idée_. Je _ne comprends pas_ la

moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven!

Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficultés

de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui _n'ai pas fait

d'études harmoniques_, qui _n'ai aucune expérience de cette partie de

l'art_! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.

--Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne

faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui

se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!

--Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je

suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement

que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse

plusieurs fois avec l'orchestre.

--M'y suis-je refusé?

--D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour

tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues

de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit

ainsi, doit _nous mépriser du fond de son coeur_. Vous êtes un être

volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les

organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi,

faites-moi ce plaisir, nous causerons, _je veux vous étudier_.

D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit

à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates _comme

on fait une symphonie_, sans égard pour l'expression des paroles; il a

ajouté:

--Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire

jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous

donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait

quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, _ce sera justement ce

qu'il faut_. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme

vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de

musique ne vous achèteraient pas.

Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les

couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine

d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais

pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit _sur

l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les

pyramides_. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite

sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée

vivante des ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi

qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris

d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme:

[Illustration: notation musicale

Oh! Shakspeare!

Shakspeare!

]

Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont

je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de

nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle

seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il

faut que j'y aille, et _il faut_ que vous veniez me voir; songez donc

que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous

sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée.

_Guillaume Tell?..._ Je crois que tous les journalistes sont décidément

devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est

pas absurdement écrit, où il n'y a pas de _crescendo_ et un peu moins de

grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment,

toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du

public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne

force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime;

mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air,

c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus

haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à

l'orchestre. On donnait _Fernand Cortez_, et, quoique l'auteur du poème

de _Guillaume Tell_, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec

adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé

avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un

opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font

devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des

engouements du public. L'auteur de _la Vestale_ et de _Cortez_ écrire

pour le public!... Des gens qui applaudissent _le Siège de Corinthe_,

venir me dire _qu'ils aiment Spontini_, et celui-ci rechercher de

pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son

dernier ouvrage le tue.

Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en

ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on

va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content;

puisse-t-il être reçu!

Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien;

cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait

favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de

même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la

musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation

d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.

Adieu.

XVIII

3 octobre 1829.

Mon cher Ferrand,

Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je

donne un concert le 1er novembre prochain, jour de la Toussaint.

J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs; Chérubini, au lieu de me

contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai _deux grandes

ouvertures: le Concert des Sylphes_, _le Grand Air de Conrad_ (auquel

j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché l'instrumentation).

C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.

Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été

exécuté à Paris; sublime! immense!

Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le

succès au théâtre Italien, me chantera la scène du _Freyschütz_ en

allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que

l'autorisation de M. Laurent, le directeur.

Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera

fulminant.

Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne

fût-ce que pour huit jours.

Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je

vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en

prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de

votre père pour venir passer la Toussaint ici.

Adieu.

* * * * *

Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a

fait complimenter par Schlesinger, sur _Faust_.

Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis

m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.

_Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so

long._

XIX

Vendredi soir, 30 octobre 1829.

Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première

répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je

vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert.

Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture

des _Francs Juges_. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où

êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus

désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui

conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais

rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce

n'est pas mal, car ils me sont tombés dessus après la fin de

l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec

des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand,

Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici?

Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté

un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le

sextuor de _Faust_ va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture

de _Waverley_ ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore,

et définitivement elle ira. Et le _Jugement dernier_, comme vous le

connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales

en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!

...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de

l'enfer qui a dicté _les Francs Juges_ m'a rendu une force incroyable;

il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven

est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment

exprimer mon admiration.

_Oh! les sylphes!..._

Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans _les Francs

Juges_.

_Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ._

Enfin, c'est affreux! tout ce que mon coeur peut contenir de rage et de

tendresse est dans cette ouverture.

O Ferrand!

XX

Paris, 6 novembre 1829.

Mon cher Ferrand,

J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma

dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des

détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle

tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui

apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit

vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne.

Lettres intimes · 第 2 / 14 段