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LETTRES INTIMES
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
OUVRAGES
DE
HECTOR BERLIOZ
FORMAT GRAND IN-18
A TRAVERS CHANTS 1 vol.
CORRESPONDANCE INÉDITE 1 vol.
LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.
LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.
MÉMOIRES, comprenant ses voyages en
Italie, en Allemagne, en Russie et en
Angleterre, 1803-1865 2 vol.
COULOMMIERS.--Typ. PAUL BRODARD.
HECTOR BERLIOZ
LETTRES INTIMES
AVEC UNE PRÉFACE
PAR
CHARLES GOUNOD
[Illustration]
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1882
Droits de reproduction et de traduction réservés
PREFACE
Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent
de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
révolution:
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!
Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de
personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux
habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit
(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie
que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin
elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,--quand elles ne
sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
de s'en montrer si fier.
Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il
eut contre lui la race des «Oronte;»--et Dieu sait si les Oronte sont
nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
généreuse et loyale nature.
Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui
montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable
événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la
violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque
discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle
révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention
absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve
dans toutes ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une
foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus
jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens:
il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du
moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le
public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
Troie.
Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
défauts.
Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
symbole!»
A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano,
je lui fis entendre ladite phrase entière.
Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
--A l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
Il n'en pouvait croire ses oreilles.
L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
intelligent d'en profiter.
Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes
inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
observations.
Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
_correspondance_.
Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
de toutes les choses ici-bas.
CH. GOUNOD.
AVANT-PROPOS
La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les _Mémoires_ qu'il
a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des
confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par
le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux
jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière
d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a
omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a
rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions
possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève
leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards,
il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain
de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a
quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa
célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller
devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce
qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue
à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme
celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des
tourments d'un génie incompris et opprimé.
Une partie de la _Correspondance_ de Berlioz, recueillie et publiée
récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre
au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les _Mémoires_. Mais
ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses
voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les
_Mémoires_: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste,
s'y répand en acerbes revendications; son coeur reste fermé, ne livre
aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à
l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent.
Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule
personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de
leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus
dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur
première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu
altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de
l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis
d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares
intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance
active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des
moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif,
prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa
position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était
là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant
presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant
plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de
toute préoccupation du public.
LETTRES INTIMES
A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS
I
La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825[1].
Mon cher Ferrand,
Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au
besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne
m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop
longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous
engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère
que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire
une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de
la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller
prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, _in. lib._
Blousac, page 32).
J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à _Tarare_; là, étant
_descendu_ pour _monter_ à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi,
engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air
_dilettanti_ et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont
commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des
paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur
quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils
m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon
maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un choeur
des _Danaïdes_.
--_Les Danaïdes!_ me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas
dilettante?...
--Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis
et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre.
--Oh!...
Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule.
--Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!...
quel foudre!
--Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre.
--Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime
tragédienne lyrique.
--Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son
prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit
et ses qualités morales.
--Certainement, rien n'est plus vrai.
--Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas
musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que
Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens
commun?
--C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture
le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître
dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les
accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et
de son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne
nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis
de l'école flamande.
A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui
sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes
d'entendre et de comprendre _Iphigénie en Tauride_. Nous nous sommes
donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au
retour.
Avez-vous revu _Orphée_, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi
passablement?...
Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti,
et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris.
Votre ami.
II
Paris, 29 novembre (1827).
Mon cher Ferrand,
Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard
de Berlioz[2] et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde
maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais n'aviez-vous pas à
votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre
convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons
cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse.
--Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une
raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme
ailleurs.
Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli,
mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu.
J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me
répondre.
Ma _Messe_ a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès
double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites
l'ont sensiblement améliorée; le morceau
_Et iterum venturus_
[Illustration: notation musicale]
surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci,
d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois
trombones et deux ophicléides. Le chant du choeur qui suit, que j'ai
fait exécuter par toutes les voix à l'octave, avec un éclat de cuivre
au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon
compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il
était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais,
quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par
six basses-tailles à l'unisson, ce terrible _clangor tubarum_, ces cris
d'effroi de la multitude représentée par le choeur, tout enfin rendu
exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement
convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau,
mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre
pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je
craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là!
J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons,
il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze
contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout
pour une immense église comme Saint-Eustache. _Le Corsaire_ et _la
Pandore_ m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses
banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de
Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de
_l'Observateur_; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les
autres étant trop occupés de politique.
J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que
j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à
cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre
depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon
espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au
Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes
parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments
d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses
charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres
de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils
appellent de la musique inexécutable; car ma _Messe_ est trente fois
plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été
obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le
piano, et que M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable,
même à l'orchestre.
Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du
moins), est de chercher à faire du neuf.
C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point
de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes
musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire
mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande
admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans
génie... C'est Spontini.
--Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai
toujours.
--Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs,
ne jouit pas... d'une grande _considération_.
Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux
podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car
jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut
l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de
l'académicien.
Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut
pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance.
A cause de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre
bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano
que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque
_ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et
qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres_, et, si j'obtiens
le prix, je vous jure que je déchire ma _Scène_ aux yeux de ces
messieurs, aussitôt que le prix sera donné.
Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez
pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en
proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la
vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je
viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui
m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici
vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je
crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet;
quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que
l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet:
_Farewell, farewell, remember me!_
III
Paris, vendredi, 6 juin 1828.
Mon cher ami,
Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon
concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le
jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de
la _Revue musicale_ et de _la Quotidienne_, que je n'ai pas encore pu me
procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre.
Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et
d'enthousiasme parmi les artistes.
On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et
de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que
produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de
_Waverley_, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière
la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves
d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère _Mélodie
pastorale_. Elle a été indignement chantée par les solos, et le choeur
de la fin ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter
leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas
fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le
morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart
de l'effet qu'il renferme.
La _Marche religieuse des mages_, que vous ne connaissez pas non plus, a
été fort applaudie. Mais, quand est venu le _Resurrexit_ de ma Messe,
que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était
chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente
hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois
les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le
dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet
retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les
femmes, les hommes des choeurs, tout applaudissait; quand une salve
était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des
trépignements!...
Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis
étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer.
Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que
vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et
à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion,
je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence.
La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des _Francs Juges_. Il faut
que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce
morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de
trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour
Olmerick, au troisième acte,
[Illustration: notation musicale _Adagio._]
que l'un des violons s'arrête et s'écrie:
--Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent
de l'orgue, le temps bat la mesure.
Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses
applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils
ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette
introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est
difficile à décrire; je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant
un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de
s'écrier convulsivement, à divers intervalles:
--C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a
de quoi en perdre la tête!...
De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec
rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi:
--Que c'est _monstrueux_, colossal, horrible!
Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: _Le monde
entier_... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable
passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait,
s'est trompé de mouvement en commençant: _Des sommets de l'Olympe_...
Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un
désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré
cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous
imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette
exclamation: _Ils s'avancent!_ sont d'un dramatique étonnant. Je ne me
gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je
pense de ma musique.
Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses
camarades, que cet effet des _Francs Juges_ était la chose la plus
extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie.
--Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre.
--Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une
idée plus terrible que celle-là.
Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à
n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck,
Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis
Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon
succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui
trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort
d'encourager cette manière d'écrire.
Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! _Robin Hood!_... Que
voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie,
achevez quelque chose.
Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les
détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à
mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il
ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement.
J'ai appris hier seulement que l'article du journal _le Voleur_, qui
m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à
l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté.
IV
28 juin 1828.
O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la
mienne ne fût égarée.
L'écho a bien répondu...
Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas
tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je
traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique
seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne
et dont les noeuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres
se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je
ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un
mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et
vous donnerai rendez-vous chez mon père.
J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte
des _Francs Juges_, et je vous jure sur l'honneur que je vais vous
envoyer une copie du _Resurrexit_ en grande partition et une de la
Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les
expédierai dès que je pourrai les avoir.
[Illustration: notation musicale _Tout le cuivre.--Largo._]
_Oboe soli._
_Tromb._
(_Cimbales et timbales. Coup de poignard._)
_Orchestre à cordes._
_Uniss._]
L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance
et qui justifie le jugement que vous en portez: c'est Turbri. Puisque
vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que
j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le
rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire
bonjour:
--Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre.
Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre
ouverture des _Francs Juges_ est un _Childe Harold_, et puis, vous êtes
harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de
vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez
un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui
ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable,
ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi
ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard,
sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez
éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de
vous connaître.
Concevez-vous un pareil fou?
Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune
Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon
projet de concert dans le temps, il trouvait que c'était le _comble de
l'amour-propre_, et que ce serait sans doute _endormant_. Eh bien, il
est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première
ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle
comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des
_effets qui m'arrachaient les entrailles_; vraiment, cela emporte la
pièce!»
Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits
farceurs.
J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif;
deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais
sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres
anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la
tragédie anglaise de _Virginius_. Aussitôt que j'aurai quelque chose de
positif, je vous l'écrirai.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.
Votre ami pour la vie.
V
28 juin, huit heures plus tard.
Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges,
à quatre lieues de Paris, où je suis allé depuis chez moi à la
course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous
l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux
d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à
ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!...
Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les
arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense
plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage
m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en
retiens que des lambeaux.
A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations
déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon
père ne m'envoie plus rien, ma soeur m'a écrit aujourd'hui qu'il
persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui,
l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la
mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.
Ni pendant... ni après...
Ni avant la vie?
Quand donc?
Jamais.
Inflexible nécessité!...
Et cependant le sang circule; mon coeur bat comme s'il bondissait de
joie.
Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!
VI
Dimanche matin.
Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de
mon coeur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la
cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment
de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si
facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en
perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre;
tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant
que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée.
Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car
il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait.
Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer,
toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je
marche encore toute la journée.
Adieu, mon cher ami.
Je vous embrasse.
VII
Paris, 29 août 1828.
Mon cher Ferrand,
Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après
trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir
votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant
du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi
arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais
écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je
pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.
Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de
venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous
pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère
qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux
à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que vous attendez, et que
je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas
finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le
8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.
Votre ami.
VIII
Grenoble, lundi 16 septembre 1828.
Mon cher ami,
Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de
l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir;
partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents
d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on
s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec
laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes soeurs et de nos
demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de
goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont
pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce
remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y
répandre de l'entrain ni de la gaieté. J'ai vu Casimir Faure
dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous
ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures.
Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames.
Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend.
Nous lirons _Hamlet_ et _Faust_ ensemble. Shakspeare et Goethe! les
muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez,
oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les
aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en
voiture, la ballade du _Roi de Thulé_ en style gothique; je vous la
donnerai pour la mettre dans votre _Faust_, si vous en avez un. Adieu;
le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la
séparation soit plus longue.
Mais laissons cela.
«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je
souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.
Allons! vous viendrez.
Adieu.
Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma
famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui
vient avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la
semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte
Rocher, la belle mademoiselle Veyron.
Voyez!
IX
Paris, 11 novembre 1828.
Mon cher ami,
Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne
l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages
que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré
attendre quelques jours pour vous écrire.
La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des
maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne
vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible;
j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez
qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique.
C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de
la location des instruments et de la garde des partitions et parties
d'orchestre. Je m'occupe dans ce moment-ci de tout cela. Les
souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents
francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini
est en méditation pour savoir _s'il nous servira_ ou _s'il nous nuira_;
tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train.
Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.
Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il
y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie;
mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches
gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs,
avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.
Je n'ai pas encore revu l'auteur d'_Atala_, il est à la campagne; je lui
parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai.
Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui
écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son
voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon
père.
J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille
choses.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.
X
(Fin de 1828)
Mon cher ami,
Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à
notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais
pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de
l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt
possible.
Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci
m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement
d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté
d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg
Saint-Germain.
Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de
recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un
grand journal mensuel[3], à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un
des rédacteurs du _Constitutionnel_; ce journal va paraître dans quelque
temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une
place distinguée. Si je pouvais inspirer assez de confiance pour cela,
je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez
si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est
présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve.
Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un
air sublime de _la Vestale_, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a
été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez
besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre
air de _Fernand Cortez_, que vous ne connaissez pas non plus par la même
raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce.
Adieu.
Votre ami pour la vie.
XI
Paris, 2 février 1829.
J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de
_Faust_ fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant;
mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais,
la gravure n'est pas encore finie, et je ne puis me passer plus
longtemps de vous écrire.
J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de
la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il
existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque
temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se
prononcer ouvertement.
--Mais, a-t-elle dit, _s'il m'aime véritablement_, si son amour n'est
pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera
pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.
Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres
choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je
n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon
secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps,
qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air
riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique
en me disant:
--Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la
Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles.
Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre jours avec elle et sa mère;
il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de
leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam.
Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu
fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce
qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa
mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant.
Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir
douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête
depuis longtemps une _symphonie descriptive_ de _Faust_ qui fermente;
quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde
musical.
L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi _les Francs Juges_
au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les
faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour
m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je
compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème
avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma soeur
aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais
expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien
entendu, que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes
parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce
qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils
n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur
consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui
envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son
nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon
amour la flatterait, lui plairait?... Mon coeur se gonfle et mon
imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité
de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc?
j'ouvrirais mes ailes? _O dear friend! o my heart! o life! Love! All!
all!_
Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous
pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant,
je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance.
Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur
lui.
Adieu; envoyez-moi _les Francs Juges_, vite, je vous supplie.
* * * * *
Avez-vous lu _les Orientales_ de Victor Hugo? Il y a des milliers de
sublimités. J'ai fait sa _Chanson des pirates_ avec accompagnement de
tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je
vous l'enverrai avec _Faust_. C'est de la musique d'écumeur de mer, de
forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai
pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique
aussi bien que moi.
XII
18 février 1829.
Mon cher ami,
J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il
ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a
vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble[4]; Carné lui a
dit qu'on comptait sur moi.
J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de
m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point
eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.