Avec un bel accent italien: «Vous voulez faire l’amour?»

--«Oh! oui!»

Je ne savais où l’emmener. «Prends un fiacre, j’ai une adresse», me

dit-elle avec un sourire net et rusé.

Un orgueil bouffon remplaça aussitôt la faiblesse dans mes veines. Mais

comme je la regardai, je tremblai de nouveau: elle avait un profil dont

le trait dur était velouté par la jeunesse, des cheveux touffus et

furieux, à ses lèvres l’obscénité rutilait, et un mouvement rapide

emportait son buste en avant.

Je la soulevai dans mes bras pour gravir l’escalier. Le bonheur et le

malheur qui attendaient ce moment depuis ma naissance me sautèrent en

même temps aux épaules, mais j’allais.

Elle sonna, m’arrêta dans le vestibule, alla chuchoter derrière une

porte. On nous fit entrer dans une chambre: il fallut donner sept francs

à une ombre.

Pour nous joindre nous fendions nos vêtements comme une foule. Je me

battis, enfin à travers la chemise déchirée, je débouchai: la peau, la

chair parsemée de dents, de poils.

Mais j’aperçus, j’atteignis à peine ce corps brûlant: je trébuchai,

jeune cheval dont les pattes fougueuses s’embarrassent. Ce que, le

lendemain, j’aurais considéré comme une piteuse maladresse, ce que plus

tard je regretterai comme le merveilleux gâchis de la jeunesse, ce fut

le triomphe et le bonheur: j’eus une chance que je ne soupçonnai pas.

Elle avait senti ma fraîcheur, l’émerveillement de mon plaisir l’avait

touchée. Elle était assez usée pour saluer ce retour du printemps qui

n’était déjà plus le sien, elle était assez rouée pour être mordue par

ma verdeur. Bref, elle put faire de ma fougue son délice subit. Elle

s’attendrit ensuite, me serra dans ses bras avec reconnaissance, me prit

la tête dans ses mains avec respect.

La langue fait fermer les yeux, fait oublier les yeux. Les seins, cette

ligne mystérieuse, en disaient long à mon cœur. A mon cœur. La gratitude

fondait mes lèvres. Comme un chien maigre dans son écuelle, je

grommelais des paroles de bénédiction.

Des caresses couraient partout comme de jeunes soldats dans la première

ville pillée, des baisers purs, des étreintes brutales comme l’enfance,

un chant de liberté dans le sang, dans tout le jet des idées, une force

invincible dans les membres, un orgueil qui ne finira pas. Quels cris,

comme ceux qui se dressent sur les sommets exaltés par le soleil d’août,

s’allumèrent à mon front.

Ce n’est pas moi, après dix ans de travaux, qui me moquerais de la

promptitude: cinq minutes après, je me précipitai encore avec toute ma

fougue, je fus encore désarçonné. Laetitia fut encore gagnée par la

foudroyante contagion, la grande peste du bonheur. La planète

bondissait. Le souvenir me passe à travers le corps. Beau masque de

sueur, tu es de nouveau autour de mes yeux.

Le caprice ardent me faisait crier que les femmes en marche vers moi

dans l’ombre de la chambre ne la rejoindraient pas, ne la dépasseraient

pas, qu’elle l’emportait d’un premier coup sur tout ce qui ne se

montrait pas encore. Me croyant trop riche d’un coup, je voulais ne plus

rien souhaiter. Le moment des serments prématurés, des sacrifices

inefficaces arrivait déjà. Je lançais le défi qu’elle ne sortît pas de

ce cœur où elle n’entrait pas, malgré l’éclat qu’elle faisait sur le

seuil.

Elle ne m’écoutait guère, mais seulement mon bouillonnement de source.

Ses traits réguliers étaient animés par les désirs en sorte que belle

elle était piquante comme si elle n’avait été que jolie. Son corps était

souple et brusque, avec des attaches fines: taille et genoux, cou et

poignets, entre des formes épanouies, joues, gorge, croupe, cuisses,

mollets. Du noir et du rouge qui n’étaient pas peints, fort tranchants

au visage.

Je me hâtai pour découvrir la terre, j’étais épars, mené par un génie

qui se faisait jour dans les maladresses. Égaré, je revenais au grand

coup de filet. Je ne savais point alors par quels calculs sublimes elle

me rejoignait dans mes emballements.

Las, je fus dépité de ma lassitude, nouveau délice que je ne sus pas

savourer.

Elle me dit: «Tiens, tu n’as pas le tempérament que je croyais, mais tu

seras un amoureux.» Cet augure trouva un sot qui n’en fut pas enchanté.

Mais il fallut détacher mes lèvres et mes mains de la vie que

j’attendais depuis des années et dont aucune imagination ne m’avait tenu

lieu. Nous descendîmes dans un Paris de nuit, plein de chats gris.

Quand je l’eus quittée, je m’élançai dans ma solitude. Je ne pensais

plus à elle, j’étais tout à mon accroissement. J’aurais voulu me coucher

sur le bitume: dans une clairière, je prêtais une oreille complice au

travail de la nature: les tramways glissaient, les autobus écrasaient

doucement le pavé de bois. Je regardai les hommes avec des yeux gais,

pleins d’une espiègle fraternité.

Plus tard, comprimant sous ma chemise une touffe d’odeurs et de

bruissements inoubliables, je traversai, inaperçu, ma famille penchée

sur sa soupe.

A peine est-ce que j’attendis pour la revoir; les heures se consumaient

dans un unique point de feu. Enfin plus de rêves, plus d’espoirs, plus

aucune de ces ruses de l’esprit, de ces simulations du cœur, de ces

substitutions honteuses, plus rien qu’un feu où hier et demain brûlent

de la même haleine que le jour même.

Je la rejoins. Plusieurs rencontres se confondent. Mes gestes sont plus

lents. Les replis de son corps tombent les uns après les autres sous mon

attention et une musique se dessine. Je connais ma bouche, mes mains,

mes cuisses, si ce n’est ma poitrine, mes pieds, et tant d’autres

régions encore répandues sur le long espace.

Mais je ne pus apprendre tout en même temps. Pour elle, l’aventure

perdait sa saveur.

Elle commença de me parler d’un amant qu’elle regrettait. Il était plus

âgé, il avait vu plus de pays. Et puis il avait de l’argent. Je n’en

avais aucun. Il arrivait qu’elle dût compléter notre maigre écot.

Je commençai moi-même à me distraire. Je l’examinai, me rappelant qu’il

fallait être sévère, à la hauteur des exigences que j’avais formées

avant cette vie. Je trouvais facilement ses défauts et aussitôt je me

félicitais de ma perspicacité et de ma rigueur. Je la comparais à

d’autres que j’apercevais à peine, la marge lumineuse s’éteignit autour

d’elle. Je cherchais à la dissoudre dans le bavardage. Je lui confiais

que ma famille était riche, que certains de mes camarades roulaient sur

l’or. Mais aussitôt elle se trouva en difficulté et me demanda de lui

communiquer un peu de cet or. J’en fus bien sot et, quoique je ne

l’aimasse plus et que je la méprisasse, je fus triste. Mais le plaisir

de lui écrire un mot sec m’eut vite consolé.

Je la rencontrai deux mois plus tard dans la rue. Qui était-elle? Je ne

l’ai jamais su. Elle tint à me faire croire qu’elle n’avait agi ainsi

que sous l’effet de mes railleries qui lui faisaient pressentir une

rupture, pour s’assurer d’avance une vengeance. Je me méfiai de cette

explication, j’eus peut-être tort. Enfin elle me laissa sentir qu’une

réconciliation entière lui ferait plaisir. J’en profitai, puis je la

lâchai promptement.

* * * * *

J’étais farouche, j’aimais d’un amour obscur, animal, la solitude. Comme

les bêtes, j’y trouvais mon âme. Dans ces moments-là, je hume les odeurs

humaines comme ces pays impossibles qu’entrevoit un voyageur qui

s’abuse, au moment de partir. Est-ce Robinson Crusoé qui m’a grommelé

une parole étrange? Les femmes renversées nues sur les lits sont des

îles infiniment perdues dans la mer de leurs songes, peuplées d’un

silence mobile de flore, et leurs songes se perdent dans mon songe. Ce

sont des îles, pleines d’animaux doux et furtifs. Pourquoi, par une

mythologie inquiète, en avons-nous fait des âmes, des déesses, compagnes

improbables de nous, les pauvres dieux?»

X

La lecture de ces pages, où elle trouvait à la fois de la rengaine

romantique, des traces sanglantes de masochisme, un air ivrogne infligé

à la vivacité de l’âme, enchanta Finette qui y voyait encore bien

d’autres choses selon ses goûts. Elle courut chez lui pour le serrer

dans ses bras. Ce coup moral les rapprocha plus que bien des effusions

auxquelles ils semblaient jusqu’ici assez maladroits.

Certes, à aucun moment, elle n’avait songé à le mépriser. Contrairement

à la règle qu’elle s’était fait la tranquille habitude d’appliquer à

tous et à toutes, elle n’avait tiré du spectacle qu’il lui donnait

aucune sorte d’ironie. La raison de cette indulgence était qu’elle

l’avait désiré: ce désir, quoiqu’elle prétendît ne jamais donner

d’importance ni à ses actes ni à ses sentiments, conférait au jeune

homme un caractère sacré, en vertu de cette gourme ou de cette mystique

que nos contemporains mettent soudain, de façon inattendue, dans les

attractions de la peau, au moment même où ils accentuent le sans-façon

sentimental.

Mais Finette admirait maintenant encore que Gille lui eût apporté une

surprise, cette possible incapacité de jouer son rôle de mâle, et qu’il

trouvât moyen de la corser de ces commentaires crus. De plus elle

oubliait que le plus clair effet de cette révélation avait été de la

priver d’un plaisir, d’autant plus volontiers qu’elle se flattait que la

défaillance de son ami illustrait ses pensées habituelles. «Il est comme

moi, il est dégoûté de tout. C’est pourquoi il a pris le parti de faire

l’amour à la va-vite, pour s’en débarrasser. Et je le dégoûte comme le

reste, j’avais bien raison de ne pas attendre que mes charmes causent de

grands mouvements dans la nature.» Enfin elle était ravie de se lier de

complicité avec un individu qui, pour une raison ou pour une autre, se

trouvait dans l’irrégularité.

Pourtant il semble qu’un certain trait aurait pu lui déplaire dans

l’histoire de Gille. D’accord avec son milieu, elle avait toujours admis

comme un principe de conduite indiscutable qu’un homme doit s’assurer,

en même temps qu’un certain revenu--par le travail, qui, somme toute,

est plus confortable que les diverses prostitutions qui sont préférées à

un étage de la société supérieur à celui où l’argent de feu son mari

plaçait Finette--une certaine sorte de bien-être dans l’amour: il doit

toujours avoir sous la main une femme élégante, jolie et pourvue

d’argent. Finette aimait l’argent. Bien qu’elle n’en eût jamais manqué,

elle était vivement consciente de sa nécessité, des difficultés et des

périls qui entourent sa conquête, comme si elle en avait été privée

longtemps. Elle ne rêvait jamais qu’on pût sentir librement au-dessous

de dix mille dollars par an. Alors comment pouvait-elle supporter l’idée

de Gille payant sordidement des femmes qui n’étaient même pas chères? Il

ne faut pas chercher loin; tout bonnement l’imagination lui manquait

pour se représenter Gille agissant autrement que de la façon qu’il

montrait chez elle, plus relevée. Et, encore une fois, elle était

décidée à expliquer l’écart que Gille laissait entre lui et le siècle

par une fantaisie, tout à fait louable, issue du goût de l’absurde, un

calcul ironique pour faire pièce à la vie et à ses routines, même les

plus agréables.

Mais n’avait-elle pas aussi autrefois fait le choix pour toute sa

jeunesse, d’un homme qui était, au contraire de Gille, maître de ses

désirs et les tenant toujours en main comme des armes pour blesser et

renverser toutes celles qui lui convenaient, selon une ambition sexuelle

aussi calculée qu’une ambition politique? La pensée lui venait

maintenant que si cet amant lui avait montré des passions mieux

ordonnées que Gille, elles étaient peut-être de moins grande ressource.

Elle commençait à l’oublier et les idées qu’elle avait nouées autour de

lui se défaisaient. Du reste, s’intéressant à un amoureux d’apparence

moins avantageuse, elle caressait l’espoir sournois de le refaire peu à

peu à sa guise, et d’y retrouver son compte. La sensualité que le cœur

n’embrouille pas encore, s’accorde à ces détours patients.

* * * * *

Une vie régulière s’organisa chez Finette: Molly s’en allait dans les

champs avec Prune; Françoise ne faisait que des apparitions saugrenues;

Lady Hyacinthia s’était éclipsée on ne savait où, laissant vivre à leur

guise, dans sa maison restée grande ouverte, un lot d’invités: Luc et

Bernard allaient et venaient entre Paris et la maison, toujours à la

recherche de poisons nouveaux ou de frais compagnons de débauche.

Gille était au golf du matin au soir avec Finette. Ils rentraient

fatigués, et passaient après le dîner, des longs silences de la journée

à un sommeil d’enfance.

Au bout de quelques jours de ce régime, Gille s’aperçut avec étonnement

et curiosité qu’il s’habituait à une femme. Tout en regardant Finette

changer sous ses yeux, il se disait:

«Quand je rencontre une femme dans un salon, elle entre dans mon esprit

tout habillée, elle y reste ainsi voilée et inaccessible. Je l’accepte

civilisée à ce point que l’amour physique me paraît un moyen de

communiquer avec elle, désuet, flétri, comme la prière pour des gens qui

ont perdu Dieu. Dès la première minute, mon imagination a glissé sur ce

qui l’orne, et c’en est fait. Je saisis à foison les lignes de son

visage, de ses cheveux, de sa robe, de ses souliers; les valeurs que

font les fards. Mille notations me distraient, me dispersent en tous

sens; toutes ces beautés, en frappant mon esprit y font des résonances

trop diverses: je suis trop sensible pour être sensuel, il n’y a plus

qu’un amateur. Autour de cette poignée d’artifices qu’elle fait, je

tisse une zone de comparaisons avec toutes choses où s’empêtre le direct

du désir. Je l’ai trop vite divisée, il n’y a pas eu ce coup de filet

qui verse une proie éblouissante à vos pieds.

Mais bien d’autres mouvements me travaillent encore; mes longues

spéculations sentimentales veulent faire leur partie. Je m’engage dans

une dispute subtile et infinie sur les mérites spirituels de la nouvelle

venue. Alors toute mon attention se porte là, et plus je la scrute,

moins je la vois: je n’ai plus aucune chance d’entendre le cri pressant

qui s’exhale de ces lignes acharnées à le moduler: de ce sein, de cette

cuisse, du lobe de cette oreille.

Pourtant mon regard se fixe, mais sur une tare. C’est qu’une telle

contemplation, de plus en plus dépourvue de partialité physique, ne

laisse de chemins ouverts qu’à l’ironie, qui, sournoise, apporte à mes

sens fourbus des prétextes pour se dérober. Le dégoût prend corps. Par

exemple la forme de cette narine est un accident irrémédiable où

trébuche mon élan. Mon attention ne se sera appliquée de façon précise à

cette femme que pour y faire germer, en un point, le principe de

négation qui peu à peu s’étendra à tout son être, à tout l’être.

Les effets de la satiété brutale que je trouve chez les filles sont tels

que pendant des semaines mon esprit, mince et léger, se dégage de son

corps et contemple tout autre corps, le sien même, dans une horreur

immobile; toute chair aux yeux d’une méditation maigre et triste est

disjointe par la pourriture. Je roule de la sanie dans le grand fleuve

de sang qui ceinture la terre. La plus belle femme est touchée par un

ridicule nouveau et monstrueux, qui creuse dans sa joue ce pli

insidieux, qui fêle un peu cette dent, qui ternit cette touffe de

cheveux. Je flaire avec complaisance les voies de la mort.

Enfin il est trop tard, le contact est devenu impossible. Mais alors je

crépite d’étincelles trompeuses. Je joue une brillante comédie de

simulation. Il ne me reste que la coquetterie, mais elle se multiplie,

toute femme qui m’approche en est la proie aussi bien que moi-même. Je

me contente de ses signes brefs pour prouver mon pouvoir sur cette même

vie moribonde. J’ai encore le penchant d’exercer ma force, mais je me

satisfais d’en tracer l’esquisse la plus émaciée. Je vois des yeux, ces

cils me chatouillent, et cela me suffit. Il en résulte un commencement,

une promesse de bien-être. Je suis caressant, je puis me frôler

longtemps à cette promesse. Ce sourire vaincu, quel mouvement plus

troublant pourrait me montrer ce corps. Il ne s’agit que de sentir un

léger déplacement de l’être en ma faveur. L’ascète s’entretient d’une

poignée de riz.»

Aujourd’hui chacun des traits de sa partenaire, vu dans la lumière crue

de la campagne, dans la dénudation de l’effort physique, quand une sueur

imperceptible dérange une couche de crème et de fard si habile, la

livrait comme un aveu. Une fois de plus il pouvait noter tout à son aise

les innombrables et inévitables défauts qui se mêlent inextricablement

avec de rares beautés. Il pouvait se répéter comme il l’avait fait

depuis qu’il errait parmi les vivants: «Jamais je n’aimerai une âme qui

a un tel nez.» Mais voici qu’il s’habituait à ce nez qui peu à peu comme

le profil d’une montagne lui imposait doucement sa nécessité. Et c’était

la flexion plus réussie de la jolie bouche au-dessous de ce nez qui

gagnait d’une influence heureuse le pli de la joue, la narine, et

faisait oublier ce nez manqué. Gille, surpris, et incrédule se laissait

apprivoiser lentement. Il ne s’enfuyait pas.

Finette, pendant deux semaines, sut fort bien mener son jeu. Elle était

à son affaire: un charme dissimulé qui chemine sous les propos et les

jeux de chaque jour. Les avantages de son corps ne semblaient être que

les conquêtes de son intelligence et de son attention. Et l’amour ne lui

avait toujours paru qu’un effet de la patience. Elle avait compris qu’il

ne fallait pas essayer de dissimuler son but: elle ne cachait donc pas à

Gille qu’elle ne désespérait pas et qu’elle pensait bien arriver à ses

fins, assez proches après tout, qui étaient de lui donner du plaisir et

d’en recevoir de lui, enfin de pousser leur camaraderie jusqu’aux plus

aimables échanges.

Le plus difficile était, tout en gagnant du terrain dans l’imagination

du jeune homme, de l’empêcher, de façon à ce qu’il n’y eût pas de

faux-pas, de trop vite vouloir user des moyens dont elle le

refournissait peu à peu. Elle feignit pour cela d’avoir remis

franchement à une date bien éloignée une tentative de rapprochement. Ce

qui lui permit, tout en le laissant devant une perspective glorieuse et

stimulante, d’éviter pour un temps tous les menus attouchements, où le

ressort du convalescent se serait détendu insensiblement à mesure qu’il

se resserrait.

Comme Gille, chaque matin, se retrouvait sur la même ligne de constance,

il vit bientôt, en se retournant sur son passé, l’alternance de ses

victoires et de ses défaites s’éclairer sous un jour plus égal.

Il est vrai, comme il l’avait confié à Finette, que plusieurs fois il

s’était trouvé avec des femmes irrésistibles, dans le même cas qu’avec

elle. Mais dans d’autres cas tout avait fort bien tourné et il avait été

un amant heureux, loué, fêté. Car il n’en faut pas douter, et que les

simagrées de ce mélancolique nous trompent: Gille avait eu des femmes.

Du reste, une femme ne s’y trompe pas et Finette l’avait toujours senti.

En dehors de Jacqueline, Gille, en dix ans, avait eu dans

l’embrouillement futile de mille passades, deux ou trois aventures

après, où ses sens et son cœur s’étaient dégrossis, où s’était délivrée

une tendresse à tout casser, qui n’apparaîtra pas une seule fois dans

cette maison de Finette et qui comportait cette joie si largement

dévolue par Dieu aux hommes passionnés et à celles qui osent les

approcher.

Oui, ce Gille de chez Finette, guindé, saccadé, cachant son âme comme du

linge taché de sang, maladroit et insupportable dans la cocasserie, et

qui pourtant aurait pu être joyeux, mais seulement après avoir cédé à

toute la gravité de son cœur, ce Gille aux mille tours perdus, séducteur

de bas étage aux manigances aléatoires, au jeu insignifiant, avait été

vraiment, six mois par ci, un an par là, un amoureux et un amant. Il

avait tenu en main, par les glandes et par le foie, cinq ou six femmes

de toutes races, de toutes classes, de tout acabit. Et s’il ne doit

paraître ici que désastreux, ce sera tant pis pour Finette.

Mais quel était le secret de cette alternance? Gille, quand il essuyait

un échec du genre qu’il avait été chercher auprès de Finette, ne

persévérait point et toutes les femmes n’avaient pas montré la patience

de Finette. Elles n’étaient pas à la campagne, elles avaient d’autres

distractions. Et pourtant elles sont si tendres, si bienveillantes, si

inquiètes de bonheur. Gille, par delà ce brusque défaut, leur paraissait

si souple, elles entrevoyaient des braises sous ses cendres. Mais à la

suite d’un tel mécompte, il mélangeait l’humeur noire et la plus

désobligeante franchise, de telle façon qu’il rompait toutes les

rescousses où plus d’une s’élança.

Et si, dans d’autres circonstances, tout avait bien tourné dès l’abord,

Gille vit que cela avait toujours été de même qu’auprès de Finette, à la

campagne ou en voyage, loin du tourbillon d’images de Paris. Ainsi l’été

était pour lui la saison des matrones, l’hiver la saison des filles.

Au bout de quelques mois de séjour à Paris, il atteignait à un état de

tension qui ne résistait pas à la moindre difficulté. C’est pourquoi il

allait aux filles, parce que chez elles, rien ne venait en travers de

son immédiat désir, il les avait tout de suite nues dans ses bras, son

regard se portait directement à leur poitrail, et non pas à leur visage

où, avec les autres, il s’égarait dans un déchiffrement subtil. Sa

pensée point divisée par le raffinement, n’était qu’une obscure pensée

qui doublait l’ondée du sang. Évitant les délicatesses et les

répugnances, son être s’abîmait d’un seul coup dans la forte odeur du

peuple.

En rapprochant les innombrables images qui surchargeaient le tempérament

de Gille, on aurait vu qu’elles se confondaient toutes dans un même

type: un type de femme séculairement démodé, et qui n’abonde point,

surtout en France, dans la bourgeoisie ni dans la noblesse; peut-être

encore moins dans le peuple, rabougri par le travail des usines ou des

champs, éloigné du sport, mais chez qui justement la prostitution fait

l’écrémage de ce type-là et le fournissait à Gille: une femme robuste.

Mais une contradiction se faisait dans Gille, qui l’empêchait de prendre

ce modèle ailleurs que dans les lieux publics, palaces, bordels, où tout

se fait sur-le-champ. La vulgarité de manières lui étant insupportable

et aussi tout ce qu’il pouvait y avoir de grossier dans le détail

physique: ourlet de l’oreille, calibre des doigts, il était donc

condamné à ne pouvoir supporter la compagnie des seules femmes qu’il

recherchait avec fureur, il ne pouvait les avoir que dans de brèves

foucades, et ainsi se trouvaient éliminées toutes celles dont la

possession exigeait les moindres soins, la moindre simulation

d’intimité, et avec qui il se serait socialement tenu moins bas:

danseuses, femmes divorcées.

En tout cas, ces nuits, où Gille se montrait longuement, richement

sensuel, joyeusement spontané, sans plus aucune trace de contrainte,

pouvaient l’assurer du fond vigoureux de sa nature. Il aurait pu même

conter des anecdotes qui l’auraient montré comme une brute souple et

sûre de ses effets: il avait pu aussi bien réussir avec deux ou trois

filles, rencontrées à des degrés différents de la galanterie: cette

noble silhouette de trottoir qu’il allait rechercher après trois mois

d’absence dans son quartier perdu et qui déroutant la société par une

complicité inattendue, comme la guerre, lui livrait son cœur entier d’un

seul coup dans une chambre basse éclairée par le bec de gaz de la

rue--parlez-moi de ce snobisme perdu--et cette dame, grande, cravachée

par le besoin d’argent, courbant les hommes devant le téléphone rempli

de ses silences et qui, au fond d’une maison de passe, manqua d’oublier

une échéance.

Et pourtant encore, avec ces femmes qui lui convenaient le mieux, le

plus léger changement dans les apparences dont il se leurrait, suffisait

à le découvrir dans sa faiblesse. N’importe laquelle, gagnée un soir

dans l’embuscade d’une soudaine rencontre et possédée pour la joie de

briser un corps durci par la satiété et la haine du métier, le

lendemain, c’était une femme tendre, dépouillée de ses armes, de ses

plumes guerrières; Gille se décontenançait, prenait peur, s’en allait

et, quittant une femme seulement jolie, il oubliait qu’une certaine

beauté l’aurait retenu et que son tort, c’était d’avoir commencé une

emprise médiocre et non pas de l’interrompre, la force de son

tempérament ne pouvant suivre son caractère dans toutes ses facilités et

frivolités.

Ce genre de femmes que préférait Gille, il aurait pu aussi bien le

trouver dans un monde plus brillant. Il n’ignorait pas que les plus

habiles prostituées sont parmi les femmes du monde. Mais ou bien il les

évitait, comme par instinct, comme par crainte d’échapper à la fatalité

de son personnage, ou bien il les désarmait, celles-là même, comme leurs

congénères du ruisseau, par cette douce folie du cœur qui se mettait en

mouvement, dès qu’il se rappelait qu’elles avaient été jeunes filles.

Alors, devant un corps qu’il rendait ainsi désireux d’une grande

étreinte simple, par une contradiction soudaine, il rappelait les

artifices dont il les dépouillait: des fards, de l’impudeur.

Se rappelant ce tournant-là, il s’était dit parfois:

«Ainsi donc je tombe à l’inversion: je n’ai nul besoin que les femmes me

fassent des avances, mais il me faut pourtant l’assurance qu’elles vont

me les faire. Sauf dans une période d’extrême fatigue, d’ordinaire, la

seule promesse, la seule approche des caresses m’échauffe et c’est alors

le moment de l’extase, mais le besoin de cette promesse ne suffit-il pas

à me ranger parmi tous ceux qui sont sous le signe négatif, chez qui le

désir est une attente et non plus une ruée? Et que les puissantes images

de mon idolâtrie se soient levées en moi, ma jouissance est consommée.

Le plaisir même est mon plus faible souvenir; alors que chez un homme

bien fait j’imagine qu’il doit l’emporter sur les autres époques de la

volupté, que son profond rayonnement va porter et chercher la richesse

dans toutes les parties de son être et laisse une trace fière dans sa

mémoire.

L'homme couvert de femmes · 第 18 / 30 题