IX

Il parla d’autre chose. Décidément, il ne pouvait se livrer à Finette,

d’aucune manière; il voyait entre elle et lui dans une agitation

hystérique le fantôme du cynisme qui d’une main griffait cette femme au

visage, et de l’autre le tenait toujours à égale distance d’elle, ni

près ni loin. Il savait bien qu’il jouait la comédie, pour complaire à

ce fantôme et lui arracher des murmures flatteurs, mais il lui en

voulait à elle qu’il pût prolonger si longtemps cette fiction. «Si je

pouvais la prendre dans mes bras, lui montrer mon vrai visage. Mais je

ne peux pas lui donner mon corps où mon cœur est si gros. Pourtant ce

n’est qu’une femme, je pourrais la broyer, la refaire. Je n’ai pas le

cœur à cet ouvrage, même si je réussissais--et pourquoi, mon Dieu, ne

réussirais-je pas?--je lui en voudrai d’avoir dû donner d’abord ma

sueur, avant mon sang. Il doit bien y avoir une femme dans le monde qui

a tout préparé pour moi: avec ses larmes elle a déjà mêlé la pâte.»

Cependant Gille ne pouvait jamais rester, les bras inertes, devant un

humain; il lui fallait au moins simuler, comme un dévot s’acharne à sa

prière les jours de sécheresse, un effort de communication. Ce

frissonnement perpétuel l’entraînait à toutes sortes de manifestations

qui paraissaient le priver de tout secret. Mais si loin qu’allât la

témérité de ses confidences, elle respectait toujours une marge qui

était d’autant mieux abritée qu’on ne soupçonnait pas qu’elle pût

s’étendre, si obscure, au delà d’espaces noyés de lumières si crues. La

contenance de Gille ressemblait à ces maisons françaises dont le corps

de logis, construit sur la route, approche sa façade des passants et se

prête à leurs bavardages, mais il y a un haut mur jaloux et nul ne verra

jamais les fenêtres de derrière et leur regard intérieur.

Donc Gille interrompit son explication avec Finette, mais quelques

heures plus tard il lui remit ces pages qu’il avait commencé d’écrire le

matin et qu’il s’était hâté de fixer dans la soirée.

«A dix-huit ans, j’étais sauvage, je n’allais pas dans le monde, je

n’approchais jamais des filles ni des femmes propres. Je lisais du matin

au soir et rêvais infiniment des héroïnes; mais j’avais pris une telle

habitude de ces rêves-là, de ces rêves blancs qui se mêlaient à mes

rêves sombres, que j’oubliais que ces créations délicates étaient aussi

de ce monde.

Je pourrais rendre ainsi mon histoire tout à fait médiocre. Cette misère

sexuelle se ramènerait à un trait social: parce que je n’ai pas dansé,

je n’ai pas été mis à l’abri dans la glacière que fait le monde des

jeunes filles; parce que ma mère ne recevait pas de jeunes femmes, je ne

me suis pas logé tout de suite dans un confortable adultère. D’avoir été

le fils ombrageux de parents claustrés, aurait tout bonnement fait de

moi le bas débauché que je vous montre. Tout cela n’est pas suffisant,

mais j’ai bien envie, par modestie, de m’en tenir là.

Ma famille a joué son rôle. Ils étaient encore jeunes et forts, mais tôt

avant l’âge, ils s’étaient repliés, ils hivernaient au cœur de Paris

comme au fond d’une province. Taciturnes, ils faisaient comme s’ils

avaient attendu la mort, mais ils n’y songeaient même pas, pourtant ils

avaient quitté la vie. Ils ne me donnaient pas d’argent, ils détestaient

que j’eusse des amis et ils ne se souciaient guère de me faire rouvrir

les portes qu’ils avaient laissé fermer. J’ai mis des années à traverser

la zone d’oubli ou d’ignorance qui s’étendait autour d’eux. J’y recule

encore souvent. Pourtant je me suis fait autre que leur fils. Je

parviens souvent à oublier ou à cacher celui qui en moi est leur fils...

En tout cas, ma ruine avait commencé avec ma puberté. Tout à coup des

images s’étaient imprimées violemment dans mon cerveau. Mon corps resta

intact, c’était une flamme droite, je ne portai jamais la main sur moi,

car ce n’était pas le plaisir que je désirais mais la forme des femmes.

Mais de bonne heure mon esprit commença de fléchir sous le poids de ces

images. Il ne pouvait plus ni les mouvoir ni les chasser: des tableaux

vivants tournaient en nature morte. Mon sang inemployé nourrissait un

rêve de plus en plus lourd, de plus en plus monotone, qui barrait la

route à la souple réalité.

Pourtant j’avais des sursauts d’inquiétude et de révolte. Un jour je n’y

tins plus; il fallait qu’à l’instant même une forme se rendît sensible

sous mes doigts.

Je sortis de chez moi, mais ce réveil brutal était lourd de mon sommeil,

lourd de mes songes. Je me jetai sur n’importe quoi.

Pourtant, au moment où j’entrai dans la chambre de cette grosse garce,

je sus très bien aussi que je cessais d’être fier et qu’avant ce temps

qui ne finissait pas de somnolence, il y avait eu des heures de pure

sensualité, de vivante divination quand chacune de mes fibres perçait le

monde avec une force de racine, auxquelles je renonçais définitivement.

Tandis que je me déculottais, j’étais irrité qu’une personne grossière

eût le spectacle de ma déchéance. Le pli de ma bouche lui faisait sentir

sans doute qui j’étais et que j’allais faire litière sur son ventre d’un

orgueil dont je ne me fais même plus l’idée, aujourd’hui. Néanmoins je

me disais qu’une telle grosse femelle était bien assez bonne pour moi,

pauvre, réduit par la faim: il me semblait que les femmes plus minces,

c’eût été trop délicat.

J’avertis cette goton que j’étais vierge; aussitôt elle me montra des

sentiments du dimanche. Son respect trivial me rappela les façons de ces

familles du peuple qui mènent au café leur fille le jour de sa première

communion.

Mais la nature fit bon compte de ma rage et de mon envie de rire. Je

perdais pied de plus en plus dans un trouble qui m’était inconnu, car

les délices nocturnes où avaient échoué souvent mes rêves, j’avais

toujours cru que c’était les transports de mon âme.

Et à peine est-ce que je fus nu et dans les bras de la femme que cela

devint délicieusement intolérable, que cela se résolut dans une

faiblesse terrible.

Mais tout de suite après, apparut une peine écrasante. Je pleurai en

remettant mes vêtements, je ne regardai plus une fois cette femme qui,

honteuse, ses gros seins blancs oppressant sa poitrine, hâta ma fuite.

En rentrant chez moi, j’évitai le baiser de ma mère pour qu’elle ignorât

un triste parfum. Je n’y revins pas de six mois.

Ainsi ce qui était tombé fatalement sous ma main c’étaient ces images

qui s’étaient imprimées dans mon enfance: affiches, silhouettes sur le

trottoir, les nus du music-hall. Un vieil oncle m’emmenait à chaque

changement de programme aux Folies-Bergère. Vieux cochon. Hypocrite

autant que lui, je taisais mes grognements, mais j’avais été illuminé à

jamais d’un paradis rouge, plein de grandes viandes. Sorti d’une prison,

je m’étais trouvé dans une autre plus grande qui la renfermait: hors de

ma solitude, c’était l’immense machine à illusions de la ville où mes

élans firent long feu. Sur les murs, dans le ruisseau, d’incessantes

théories de femmes peintes furent mes chaînes mouvantes et incassables.

Le souci de la beauté avait si tôt fermenté dans mon cœur que la pâte en

tourna à la première aigreur. La grosse ville, qui se réengendre sans

cesse, qui dégénère de plus en plus, bâtarde de ses propres œuvres

embrouillées, m’imposa le souvenir, non pas d’un sourire spirituel, mais

d’un sein à l’expression cynique.

Je rôdais sur les boulevards; avec l’argent du Nouvel An, je vins enfin

au mauvais lieu. La maquerelle--pour ma jeunesse un sourire de vieux

monsieur--me salue avec une voix criarde et me pousse tremblant de

lâcheté dans une salle pleine de lumières crues et de chairs peintes.

Les enfants sont comme les barbares: en sautant toutes les dégradations,

ils sont capables d’aller d’un trait au plus bas et de s’en repaître

avec leurs belles dents. Je fus traversé d’un désir fulgurant pour la

laideur.

Il y avait en moi quelque chose de puissant et de paresseux qui buta

tout de suite et s’agenouilla dans cette bauge. Ce que je voyais me tint

lieu de toute la beauté qui court dans le monde et qu’on peut attraper.

N’importe quoi, sur-le-champ, qui m’assomme! Ma mollesse, ma goinfrerie,

mon ignorance, un génie de forçat s’incarnaient et s’étalaient dans ces

catins: les vices se confondaient avec les maladies, ces paysannes

étaient vieillies de la première bouffée d’air qu’elles avaient respirée

en entrant dans la ville; la graisse recouvrait la chair, dans ses

ornières s’agglutinait la poudre comme le lichen dans les fissures de

l’écorce, et le fard c’est l’imagination sordide qui attire les

mendiants comme moi sur les mendiantes. Cette réalité allait déposer

dans mon esprit une nouvelle couche de rêves plus épais.

Je me sentis écrasé par mon immonde destinée. Je fis un faible signe à

la première venue: une petite blonde maigrelette, à peine aperçue. Elle

avait des cheveux de mousse qui sentaient le champagne bon marché, des

jarrets fragiles.

Elle m’accorda quelques caresses sommaires qui rayonnèrent comme des

prodiges. Puis ce fut la même brisure que la première fois, mais je la

dissimulai avec un soin rageur.

Comme c’est long de se rhabiller.

Dès lors les seins et les croupes grouillèrent de plus belle. Nuit et

jour je croyais voir à l’horizon les plus belles montagnes. Je prenais

dans le concret la mince amorce qui me suffisait pour nourrir

abondamment l’irréel. Une pièce de cent sous à la main, je recherchais

l’ivresse que donne le désir, au moment où il s’accélère en approchant

de son but. C’est ainsi que j’ai aimé les prostituées, parce qu’en

suivant dans leurs bras des rites machinaux, mais qui pour mes premiers

élans devenaient le prétexte d’atroces explosions d’énergie, je pouvais

rêver plus fort. J’ai toujours rêvé, je rêve encore.

Mais c’étaient leurs formes mêmes qui peuplaient ces rêves et

s’installaient dans mon âme. En sorte qu’il est venu un temps--oh!

beaucoup plus tard, des années après!--où, sur le sein d’une femme polie

il me fut impossible de fixer mes regards, mais je fermais les yeux et

toute la prostitution du monde grouillait sous mes paupières illuminées.

Ah! ces images, Finette, débarrassez-moi de ces images. Je me suis usé à

me remémorer ces formes poisseuses. Mon âme s’est fatiguée et la fatigue

de mon âme a anéanti mon corps avant qu’il soit atteint par les épreuves

qui pourraient lui être propres: l’âge, la maladie.

Parfois je reprenais le goût de la réalité, alors j’étais déçu par la

brièveté, la sécheresse des instants que j’achetais. J’aurais pu rester

pourtant plus longtemps auprès de ces femmes qui aiment, comme les

autres, à bien recevoir, les rendre plus aimables. Mais j’entrais chez

elles, l’œil bas. Je n’osais montrer mes furieuses admirations, les

talents qui me grillaient les doigts, la tendresse aussi qui fronçait ma

bouche. Je restais immobile, elles me rangeaient parmi ces faibles

brutes qui font leur clientèle et elles me distribuaient, avec une

politesse distraite, leurs caresses accoutumées que je supportais avec

peine, jusqu’au moment bientôt venu où nous nous accordions pour y

mettre la fin la plus simple.

C’est pourtant ainsi que moi, qui étais tout élan, je me soumis à des

pratiques que souhaitent les vieillards. Le goût que j’avais des

caresses, m’inclinait à ces efforts de volonté: alors que je brûlais

d’en prodiguer, je préférais encore tolérer les leurs, plutôt qu’il n’y

en eût pas du tout entre nous. Un enfant frais simulait la débauche, la

fatigue.

Cependant j’imaginais aussi des sourires chastes, un col vierge que

ploie la confiance. Mais ces hanches charnues qui persistent dans mes

mains après la débauche où je me consume en attendant de pures noces,

elles reparaissent bientôt.

Il y a séparation entre deux songeries. Avec de jeunes femmes, j’imagine

fort bien un commerce de sentiments patients, grandissants, gradués par

la science domestique, le souci de réussir la vie, jour par jour, de

gagner peu à peu le ciel et la terre. Je les vois debout, penchées,

plutôt que dans le lit renversées.

Mais ces visions diaphanes--rendues plus opaques çà et là par quelques

précisions, je compose meuble à meuble les chambres où s’accumule cette

vie suave--passent en flottant, sans prendre de substances devant les

formes épaisses, coloriées, odorantes des prostituées, où mon désir, à

tout bout de champ, retrouve sa grasse ornière.

Ces deux mondes semblent irrémédiablement dissociés. Pourtant je sais

qu’ils gardent encore des communications souterraines et je n’ai pas

perdu l’espoir de me ressaisir, de fondre tout cela. Qui sait? Je suis

encore loin de la mort et la mort n’est pas en moi, bien que l’autre

soir dans vos mains, Finette, seulement un cadavre...

Je me rappelle aussi ce temps où la folie de mes yeux, la fringale de

mon cœur plutôt que de me jeter au fond des maisons me faisait battre

les rues. Car s’il est un grand corps couché derrière les persiennes, le

même court par la ville, en jupons, surmonté d’un visage peint de mille

promesses, qui feignent une allusion pour nous, sans qu’elles le

sachent, à tous les trésors du monde qu’elles ne soupçonnent pas. Une

quête hagarde, pudique, rampante, désespérée. Mais dans la rue je

marchais encore dans mon rêve. Voir, seulement, la tendresse errer sur

le visage des femmes, fut longtemps pour moi un assouvissement si

merveilleux, que j’en oubliais de tendre la main, mendiant négligent.

C’est ainsi que de toutes parts des ombres m’échappaient. Pourtant dans

la rue je me réveillais plus facilement qu’ailleurs. Mais voyez

l’inattendu, c’était une consigne sociale qui me mettait au pas. «Il

faut que j’aie une maîtresse, il faut que je fasse figure dans le

monde.»

Alors je les regardais avec des yeux pleins d’émeute, une émeute de

nègres qui veulent des blanches. Elles prenaient peur, elles hâtaient le

pas, la main sur leur ventre, comme le bourgeois sur son porte-monnaie.

J’entrais dans une auto, je m’asseyais à côté d’une dame qui sortait de

chez sa couturière. Mais j’étais si amoureux qu’il me semblait

impossible de survivre à un refus; il en résultait cette dureté dans mes

yeux qui leur faisait croire à un voleur. On me chassait. Jamais je n’ai

reçu de gifles ni d’insultes: comme mon visage laissait voir aussitôt un

chagrin abominable, elles sentaient en même temps que mon désir n’était

cruel que pour moi. Dans leurs regards apparaissait la charité, la

complicité. Mais déjà j’étais retombé dans la foule. J’ai réussi

quelquefois. Quand maintenant je descends dans la rue... Oh! j’ai eu

tout de même quelques moments...

Elle n’avait pas de chapeau, mais une dentelle noire comme à Venise

doublait ses cheveux. Sa robe était pauvre.

Mon premier regard s’enflamma. J’eus une assurance effrayante et je

m’enfuis vers elle. Arrêtée, elle me regarda dans les yeux: j’avais déjà

mis dans mon regard de la fierté. J’étais sur elle, je m’entendis:

«Attendez, attendez. Laissez-moi parler. J’ai quelque chose à vous

demander.»

L'homme couvert de femmes · 第 17 / 30 题