Hyacinthia, d’une bonne maison, avait épousé autrefois un socialiste
inconnu dont elle pensait faire un premier ministre. A peine se
remua-t-il assez pour devenir Lord X... comme sa femme était déjà Lady
Hyacinthia. Elle avait eu vite fait de renoncer au rôle de manager
auprès de ce champion manqué, et comme la chasse et le voyage étaient
trop anglais, elle s’était retournée vers l’amour qui, pourtant, de nos
jours, ne l’est pas moins: un poète, un jockey, la nièce d’un cardinal
l’avaient déçue tour à tour. Ces éclatantes maladresses montraient son
cœur d’or, qui était fait pour se dilater comme une sphère dans la main
d’un roi. Elle n’avait pas su reconnaître, quand ils passaient sur les
grands chemins, les maîtres peu voyants de ce temps-ci. Impatientée,
elle avait fait main-basse sur les premiers venus. Le poète eut un
succès un peu brusque, en fut étourdi et glissa aussitôt dans de faibles
mondanités. Le jockey engraissa. Enfin elle avait cru qu’on pouvait
encore essayer du scandale, mais elle avait eu toutes les peines du
monde pour se faire fermer quelques portes et on lui en ouvrait
d’autres, selon les rites empressés du monde immense et bien classé des
irréguliers.
Pour le moment, elle vivait en France, froissant des livres, recevant
n’importe qui, trompant sa faim on ne savait plus comment. Encore jeune,
sa beauté dure était faite pour soutenir âprement les luttes inexpiables
de la cinquantaine.
Toute la bande alla déjeuner le lendemain dans son château Louis XIII,
où elle ménageait cette trêve avec elle-même. Ce lieu faisait une
réussite inutile et implacable où aucun détail n’avait été épargné,
aucune erreur effleurée, où régnait sans un pli le confort le plus
intransigeant.
Gille s’épouvantait devant cet écrin aussi funèbre que ceux de la rue de
la Paix où allaient mourir les fameuses et vaines anecdotes portées par
cette dame sans emploi. Finette recherchait discrètement dans les yeux
de Hyacinthia la figure de ses amours. Elle appréciait cette femme qui
faisait litière de ses ridicules mais qui, sans doute avertie par le
temps, s’asseyait avec toute son obstination inutile, pour le recevoir
comme une momie royale. Pour Molly et Françoise, il y avait là un jeune
peintre très frais, Prune irlandais.
Lady Hyacinthia les abreuva de coquetailles, connaissant les habitudes
de demi-ivrognerie que prend cette sorte de Français. Gille, qui avait
besoin de réagir contre un reste de fatigue, en but plus que les autres.
En sorte qu’il s’échauffa encore plus qu’il ne faisait d’habitude devant
des étrangers.
Le mélange de sa coquetterie personnelle, de sa tendance astucieuse à
plier devant tout inconnu pour le séduire, de sa susceptibilité
nationale le jetait dans un labyrinthe d’habiletés aimables au devant
des Anglais et des Américains qu’il mêlait un peu. Il venait de renoncer
à certains préjugés sur les Anglais. Il les avait crus longtemps, sous
le signe de la reine Victoria, fermés à toute aisance et il les avait
admirés pour cela à tout hasard. Mais des séjours en Angleterre et tant
de rencontres à Paris lui avaient retiré ces idées de l’autre siècle et
ayant oublié sa révérence d’hier, il se laissait aller maintenant avec
la plupart des insulaires qu’il rencontrait, surtout avec les femmes, à
un débraillé digne de Fielding.
Pendant le déjeuner, il disserta donc de la façon la plus entreprenante
sur les amours qui pouvaient se nouer entre les Anglais et les
Françaises, les Français et les Anglaises et sur d’autres combinaisons
encore dont l’état des mœurs l’obligeait bien à parler. Au moment où un
mot cru était sur sa langue, il le retenait pourtant un peu et ne le
laissait passer qu’enveloppé de certaines précautions oratoires, des
appels à la liberté de pensée et à l’horreur de toute censure, car nos
voisins, friands d’immoralisme, en sont encore à la saison des conquêtes
timides et des découvertes étonnées.
Les rapports entre indigènes et étrangers à cette table n’étaient guère
affectés par le nationalisme outré qui domine à certains étages de la
société. La communauté des plaisirs, des lieux de plaisir, l’égoïsme
universel et complice des riches, la profondeur toujours mesurée de
leurs réflexions et de leurs propos, tout est fait pour niveler dans les
salons des différences que des journalistes, généralement issus des
classes peu voyageuses, s’exténuent à entretenir ailleurs. Lady
Hyacinthia ne notait les dissemblances européennes que si des avions
bombardaient Londres, ou si sa modiste parisienne salait ses factures.
Le reste du temps, elle était en France et en Italie comme chez elle,
parfaitement absente.
Finette et Luc parlaient beaucoup moins que Gille, mais assez pour
contrecarrer les jugements téméraires que leur ami prodiguait. Ils
s’étaient entraînés l’un l’autre depuis longtemps à haïr toute
affirmation bien que personne plus qu’eux ne fût assuré dans ses
opinions; seulement ils s’y prenaient toujours de la sorte qu’ils
semblassent plutôt nier une chose qu’en certifier une autre, ce qui
suffisait à les persuader de leur prudence.
Gille remarquait bien l’opposition du frère et de la sœur, mais il ne
leur faisait guère de concessions, vite retourné vers Lady Hyacinthia.
Il ne ressentait le besoin ni de la renommée ni de l’argent mais il
aimait la liberté. L’argent simule cette liberté aux yeux des ignorants.
Il regardait Lady Hyacinthia avec des yeux brillants. Les bijoux, une
hygiène magistrale jetaient pour lui toutes sortes d’illusions sur cette
peau qui, sans connaître l’été ni l’automne, hésitait entre le printemps
et l’hiver. Il avait envie, entre le Caire et le Canada, de se coucher
dans ces maisons enveloppées d’une seule saison égale, d’amollir cette
main armée d’un ceste de diamant. Mais ce sillon dans la joue? Il s’en
arrangerait, son désir étant bien accroché à des accessoires de platine;
et elle avait de belles dents. Se traîner avec une vieille? Elle n’est
pas vieille. Le ridicule qui s’attache aux vieilles coureuses? Elle
cesse de courir. Ce jockey, pourtant? Gille se sentit dans la peau du
jockey, tout d’un coup. Il lui sembla montrer à ses amis les façons d’un
maquereau. Mais aux yeux de Hyacinthia il était déjà l’amant nouveau,
différent des anciens galants, qui la relevait.
Tout cela, c’était d’imperceptibles intentions: il en transparaissait
beaucoup moins qu’il ne pensait dans ses gestes, grâce à la prudence
dont il les corrigeait bonnement.
Luc et Finette échangèrent leurs impressions en se promenant dans les
jardins après le déjeuner, tandis que leur camarade marchait devant eux
au côté de la maîtresse de maison, et que Molly, sans grands efforts, se
détournait de ses amours de la veille et, parant à de nouvelles
infidélités, entreprenait vigoureusement Prune. Françoise avait disparu
après le déjeuner, appelée par ses affaires.
--Est-ce qu’il a recouché avec Molly? demanda Luc à Finette.
--Je ne crois pas. Elle a plutôt l’air délaissée.
--Tu crois qu’il recouchera?
--Il ne doit jamais avoir envie de recoucher avec une femme.
--Si on insiste!
--C’est bien possible. Je ne le comprends pas. Qu’est-ce qui l’attire
dans notre grosse tourte? Il n’est pas difficile. C’est drôle, il m’a
dit qu’il n’aimait que les femmes bien faites et il couche avec la
première venue.
--Molly est encore bien faite.
--Peuh! En tout cas, elle est idiote.
--Il ne lui parle pas. Il lui plaisait beaucoup. Elle était aux anges,
le premier jour. Il se laisse faire.
--C’est vrai, il a du succès.
--Le charme.
--Qu’est-ce que ça veut dire?
--Il aime plaire. Ça le fait sortir un peu de lui-même. Les autres
restent enfoncés dans leur peau et quand ils croient se décarcasser, ils
n’arrivent qu’à faire ressortir leur égoïsme, tout de même, un peu gros.
Finette s’animait un peu.
--C’est vrai, il joue très bien le monsieur qui adore les femmes; ça
devient rare, ricana Luc.
--Mais je crois qu’il les aime vraiment.
--Il s’en fout. Il a la manie de jouer son petit jeu de coquetterie, et
c’est tout. Il n’a jamais eu de collage, à ce qu’on m’a dit. Quand il en
a une, il ne pense qu’à la plaquer. Tu ne peux pas dire qu’il soit de
ces hommes qui ont vraiment besoin du jupon. Du reste, c’est ce qui est
intéressant en lui, cette sauvagerie. Tu ne sais pas comment il est
entre hommes. Il parle des femmes d’une façon atroce. C’en est gênant.
--Oh! il est peut-être comme cela avec toi. Les hommes sont toujours les
mêmes, les uns devant les autres, ils ne veulent pas avoir l’air.
--Non, c’est un type, dans le fond, qui ne tient à rien.
--Alors, il en souffre?
--Mais non. Il a l’air triste, comme ça, de loin en loin, mais c’est une
tristesse très vague, dont il s’accommode, qui va avec un bon petit
égoïsme, bien organisé. Il est très content comme il est, au fond.
Gille plaisait à Lady Hyacinthia qui entre temps s’était renseignée et
avait appris que ce garçon avait des talents cachés et assez austères,
qu’il conduisait de loin une assez grosse affaire où sa famille lui
avait laissé des intérêts dominants. De là à la politique il pourrait ne
faire qu’un saut!
Gille se serrait dans une coquetterie appliquée, s’efforçant de ne pas
perdre de vue à travers les traits particuliers, menacés de couperose,
que prenait aujourd’hui la Faveur, les chemins simples et constants qui
y conduisent.
Pourtant il partit sans arranger avec la dame aucune entrevue précise et
Lady Hyacinthia l’aperçut tout de suite très aimable, dans la voiture
qui quittait son perron, avec Molly dont le sourire, détourné d’un
Anglais, cessait tout d’un coup d’être plein d’une sensualité secrète,
pour s’épanouir du côté d’un Français dans un cynisme sentimental.