II

Finette et Luc, Gille et Molly se retrouvèrent au déjeuner. Molly ne

faisait pas un geste qui ne commentât son plaisir, et Gille, flatté,

regardait Finette. Celle-ci l’avait reçu d’un air qui l’avertissait que

la grosse enfant avait couru à son lit pour lui conter son aubaine. Luc

goûtait beaucoup le sans-façon de ces amours. Enfin tout le monde

déjeuna gaîment en jouissant de la liberté grande.

L’après-midi on fit les paresseux. Gille était assez empressé auprès de

Molly, lui apportait des coussins; mais ses regards sautaient beaucoup

moins souvent que la veille et, après l’avoir assuré encore de sa

conquête, se posaient plus longtemps sur Finette. Ils ne s’en

détournaient plus guère que pour tâter de l’opinion de Luc sur ses

premiers pas dans la maison. Au lieu de s’être éloigné de Finette, Gille

présumait que dans l’esprit de cette femme conciliante, il s’en était

plutôt rapproché en prenant possession d’un de ses objets familiers.

Molly, sans éprouver la moindre jalousie de cette distraction,

regrettait seulement de perdre quelques uns des frôlements qui eussent

été un à-compte sur la sieste que tout à l’heure elle pensait bien

partager avec lui. Gille trouva gênante cette revendication, pourtant

modeste, et cachée sous la bonne humeur. Que l’on sût que sa faveur pour

elle n’était faite que d’indulgence! Il se retourna alors entièrement

vers Finette qui était demeurée immobile et imposante comme le premier

jour, la veille.

Mais on entendit un petit coup de trompe et l’on vit s’avancer l’autre

amie qui prenait le thé quand Gille était arrivé. Elle conduisait une

jolie torpédo qu’elle faisait rager sous ses petits poings et il y avait

à côté d’elle une inconnue d’un certain âge. «J’ai oublié de vous dire,

souffla Finette à Gille, notre phénomène de voisine... Comme c’est

gentil, notre chère grande voisine, de venir... Je vous présente un

charmant jeune homme, comme vous voyez...» Lady Hyacinthia était une

déesse faite comme tant de Saxonnes pour frapper les Français d’un amour

mêlé de terreur. Elle se composait de métaux et de matières précieuses;

ivoires, corail, or, diamants, perles. Fer: cette charpente; charbon: ce

ronflant feu intérieur.

Mais Gille, un instant ébaubi, se reporta sur celle qu’il avait mal vue

la veille.

--Comment s’appelle-t-elle? demanda-t-il à mi-voix.

--Qui? votre numéro 2?

--Oh!

--Françoise. Ce n’est pas le même article, vous savez.

--J’espère bien.

--Petit salaud. Vous n’avez même pas vu que cette pauvre Molly était

montée et qu’elle vous a attendu au coin de l’allée.

--Si, si.

Gille alla vers cette Françoise qui, les jambes écartées et les mains

plongées dans sa cotte rouge, regardait tour à tour sa voiture et Luc.

Celui-ci jetait un fracas de paroles sur Lady Hyacinthia qui gloussait

avec affabilité un excellent français.

Gille interrogea cette petite bonne femme. Elle habitait à une lieue de

là dans une grande ferme où elle élevait des chevaux.

--Vous comprenez, nous nous sommes mis au travail. Mon mari fait de

l’électricité pour tout le département et moi je travaille pour le

pari-mutuel. Paris, je l’ai assez vu. Au moins, en province on parle

encore français. Vous, vous êtes un de ces blêmes Parisiens qui fumez

l’opium, ou faites l’amour avec des Américaines, quand ce n’est pas

pire.

--Je voyage.

--Je suis sûr que vous étiez mieux pendant la guerre; vous n’aviez pas

cette mine-là.

--C’est vrai, à Paris, je vis la nuit.

--Moi je me couche avec les poules, mais pas les mêmes... Vous les

aimez, au moins? on ne sait plus avec qui on a affaire. Non, vous n’êtes

pas de la bande?

--Vous verrez bien.

--Tiens, oui.

Le visage de Françoise, bien que petit, n’était pas fin mais semblait

l’être, usé par une tendresse dévergondée. Et sous le cotillon simple,

d’un sans-façon affecté, un corps fluet, vif, aidé de muscles minces,

serrés.

--... mon quatrième fils...

Où diable a-t-elle pu les mettre ses quatre fils? Drôle de petite

dégourdie. Ils se promenèrent dans le parc, elle sauta une barrière.

Elle était nue sous sa robe de flanelle, avec de longues chaussettes.

Mais son visage faisait rêver à l’entour une toilette bien plus

féminine, fraîche, vaporeuse, aux couleurs du matin.

--... Quand mon mari sera revenu de Paris...

--Vous aimez votre mari?

--Bien sûr... Je l’ai aimé comme une bête pendant dix ans.

--Maintenant, c’est la onzième année.

--Dame oui... Quelquefois j’ai envie de m’en aller tout à fait de

l’autre côté de la terre avec un type tombé du ciel.

--Vous me montrerez vos chevaux?

--Tout de suite, si vous voulez. Tenez, c’est cela. Laissons les femmes

et allons-y.

Ils revinrent en courant vers la maison et sautèrent dans la voiture.

--Je vous le prends... Cinq minutes.

Son démarrage menaça un rosier et le coup de vent cassa leur vague geste

d’excuse.

--Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-elle un instant après, avec

un sourire d’une ironie mouillée et complice.

--Gille.

--Tiens, c’est drôle, c’est un peu niais, ça vous ressemble. J’aime

cela.

Elle se tenait droite à son volant, ses petites mains dans des gants

bien sales. Son vieux chapeau écrasant sur la légère couperose de sa

joue une mèche très blonde. Rien que ces artifices campagnards: ni fard,

ni poudre.

Gille sortit subrepticement du fond de son enfance le rêve d’une

châtelaine courageuse et pure.

Elle se jeta dans des chemins de traverse, parmi d’opulents herbages. On

toucha à un petit bois assez fourré.

--On va s’arrêter là. Il fait bon, on ira à pied à travers le taillis

jusqu’à ma ferme. Marchez derrière moi.

Aussitôt il y eut un jeu pour se protéger des branches l’un l’autre. Ils

se frôlèrent, se touchèrent; leurs corps se heurtèrent, leurs mains se

pressèrent sur le même rameau.

Gille l’embrassa dans le cou, ce qui la renversa dans ses bras. Ils

mêlèrent aussitôt leurs bouches et leurs membres, tapis sous un buisson.

Leurs gestes étaient sûrs.

Après cela, que dire? Et la châtelaine sur sa tour? Gille ricanait mais

appréciait une bonne tenue. Elle le félicita avec des mots justes de

l’avoir contentée. Ses paroles, ses regards étaient infléchis par cette

douceur qu’il avait remarquée sur son visage.

Le début d’une aventure ouvrait une perspective naïve à Gille et bien

que tous les défauts de l’amoureuse le piquassent dès la première

minute, cette facilité d’illusion lui permettait d’enchanter l’autre, un

instant, comme lui-même. Encore avec Molly, il avait passé toute la

matinée à imaginer une prolongation assez improbable de leur voisinage.

Il la compara avec son nouveau plaisir. Mais il l’avait beaucoup oubliée

depuis quelques heures et il ne retrouvait rien d’elle. Et pourtant son

corps, plein de pulpe, lui convenait mieux que celui de cette mère de

famille émaciée, qui, encore enfantin à trente-huit ans, faisait songer

à une fillette meurtrie par un stupre prématuré.

Bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent comme des camarades qui ont

joué, jusqu’à la ferme où ils burent du cidre. Il arriva à Françoise, au

moment de remonter dans la torpedo blanche qui avait attendu dans

l’herbe, narquoise, distillant légèrement son essence parmi les fleurs

des champs, de dire: «Je suis une grande garce, tiens, pourtant j’avais

un joli petit cœur», avec un rire un peu fatigué, à moitié rentré et des

yeux qui pétillaient d’astuce sous une légère buée.

Comme ils rejoignaient la grande route, ils se trouvèrent nez à nez avec

la voiture de Finette qui, avec Luc et Molly, revenait de raccompagner

Lady Hyacinthia.

--Eh bien! je vous le rends; s’écria Françoise avec un regain de bonne

humeur. Il est gentil, vous savez, soignez-le. Et elle disparut.

Gille vint s’asseoir modestement entre Finette, confite dans la plus

hypocrite quiétude et Molly pincée, mais qui, pour ne pas mentir à ses

opinions libérales, parla d’autre chose, de façon assez fluente.

Le dîner remit tout le liant souhaitable entre eux, grâce à des

coquetailles et à la verve de Luc qui tenait l’excellent sujet de

l’Anglaise. Le rire eut vite détendu Molly, ce qui encouragea Gille à

lui jeter quelques regards sournois d’enfant prodigue. Elle y répondait

comme quelqu’un qui est décidé à tuer le veau gras le soir même, ce qui

ne laissa pas d’effrayer le jeune coureur. Mais il était fort animé et

suivant son penchant il ne put résister à l’envie de ressaisir ce qu’il

avait lâché. Pourtant après ce repas il revint à Finette.

* * * * *

--On a parlé beaucoup de vous, tantôt, dit Finette flatteuse.

--Ah oui! Elle est gentille, votre amie.

--Laquelle? Vous lui plaisez énormément. Mes compliments, c’est une

belle fille.

--Vous trouvez? Elle n’a pas de beaux yeux.

--Elle a une belle peau.

--Oui, mais ses dents sont drôlement plantées.

--Jeune goujat... Pourtant vous aimez les femmes.

--Je les adore...

--En tout cas, vous leur plaisez.

--Pas aux meilleures.

--Elles se valent toutes. Il n’y a pas une femme pour en céder aux

autres quand il s’agit d’aimer. Enfin je parle de celles qui aiment

cela.

--Vous aimez cela?

Finette se mit à parler de romans et de comédies. Elle n’était pas très

difficile, approuvait plus de choses que Gille, mais avec indifférence.

Elle s’animait quand elle relevait dans un tempérament une vivacité de

désir et surtout de l’acharnement à se satisfaire. Puis tout d’un coup:

--Je n’aime que Candide.

--Son jardin était bien petit, protesta Gille.

Étonné de la sûreté des opinions de Finette il les admira, puis il les

craignit car elles allaient vers un point de ralliement bien éloigné de

lui.

Aussitôt qu’il eut fait cette première réserve sur elle, il put noter

encore que si elle avait un teint exquis, son nez ne se prêtait guère à

une louange raisonnable. Mais pouvant séparer ses défauts de ses

qualités, il discerna mieux celles-ci. Mains courtes, doigts longs: ils

n’étaient pas fuselés, mais un peu carrés, avec des ongles courts. Peau

douce sur chair maigre. Ces mains étaient les instruments d’un esprit

actif et volontaire. Ce corps menu, potelé, pliant, se familiarisait

sournoisement sous les regards. Les fesses étaient trop basses et les

chevilles inachevées. Le visage était ridé par le désir et la réflexion.

Les yeux à force d’aiguiser leur regard s’étaient rapetissés.

Il l’imaginait au lit, aimant le plaisir dans une parfaite décision de

ses nerfs, bientôt brisés. Sa tendresse ne donnait que le meilleur

d’elle-même, que ses traits les plus affinés et les plus efficaces. Elle

était tenue en main par la sagacité. Mais son esprit? Il pourrait en

trouver le secret sans le dominer car elle avait transformé dans le soin

de son indépendance, sa pudeur refoulée et ses craintes de femme seule.

Cette constatation le butait et, timide devant l’obstacle, il réprimait

prudemment la curiosité qu’excitait ce corps dont les ressorts lui

semblaient dissimulés et difficiles.

Cependant elle voyait en lui un jouisseur qui se doublait d’un

lunatique, mais le lunatique servait encore le jouisseur. Il fallait

s’amuser de loin d’un tel personnage, ce qui lui convenait parfaitement

puisqu’elle ne voulait former aucun nœud après ceux, douloureux, savants

et forts qu’elle avait longtemps maintenus avec son mari. C’était un

curieux assemblage: il était naïf et spécieux, flagorneur et implacable,

tendrement zélé et tout à coup il disparaissait, on retrouvait plus tard

un déserteur un peu nostalgique. Finette goûtait de ne pouvoir mettre

aucune confiance en lui. Le garçon se modelait selon une maxime à

laquelle elle revenait souvent: «rien à espérer, tout à prendre.»

Ils bavardèrent tard.

Gille se déshabilla hâtivement, pressé par le sommeil. Il ne

réfléchissait guère. Si c’était pour la solitude qu’il penchait d’abord,

l’apparition des êtres le séduisait toujours et le jetait hors de

lui-même. Il se lançait dans le torrent, et il ne pouvait avoir un

regard sur ses actions que quand, raccroché à la rive et ayant dormi, il

se retournait paresseusement sur les brisants où il avait culbuté. Se

mêlaient les images fatiguées de Françoise, de Molly, de Finette, de

Lady Hyacinthia. Il préférait l’une après l’autre, ne se satisfaisait ni

de celle-ci ni de celle-là, mais n’en repoussait aucune. Il se rappelait

seulement avec une vanité vague, comme si ses sens ne nourrissaient pas

sa mémoire, le corps heureux de Molly, Françoise et la bonne senteur de

son petit bois, l’ironie complaisante de Finette, la carrière illustre

de Lady Hyacinthia, la présence inquiétante de Luc. Mais soudain, Madame

de B... rassembla ses traits dispersés.

Il s’en fit une image nette, d’un arbitraire désinvolte. Elle avait le

corps de cette putain de Vienne--cette putain, oh! les putains--qui

était assise sur son imagination de tout son poids: un corps immense,

dont il sentait exactement l’épaisseur comme s’il la tenait. Mais toute

cette masse était enveloppée d’une ligne délicate, car le visage était

d’une autre, celui de cette femme dans le train de Milan, dont les

traits filant des yeux, des ailes du nez, de la bouche, faisait un

contre-courant fluide qui redescendait, comme un filet lumineux enlève

une masse plantureuse de poisson, sur tout le corps de l’autre et,

amenuisant d’une caresse scintillante les volumes majestueux, les

transfigurait.

Pourtant il avait envie aussi de vivre comme Françoise et avec elle, il

ne voulait pas songer encore que son corps qui ne lui avait guère plu

mais qui lui avait été voilé par la viridité du bois, lui apparaîtrait

bientôt sous son vrai jour.

Mais au bout de ces réflexions il s’inclina devant la loi de voisinage

qui représentait ce mur où il s’appuyait en retirant ses souliers. Il

n’était guère nécessaire de faire ce petit effort ingrat de repousser

cette belle poitrine grasse qui florissait à quelques pas dans l’eau

odorante qu’il entendait clapoter.

--La garce. Elle va m’attendre. J’ai une envie de roupiller.

Le rut bien réglé de cet après-midi, le laissait favorable à de

prochaines occasions. Pas ce soir, néanmoins. Pour indiquer son bon

plaisir dans la nuit qui baignait fraîchement la façade, il éteignit,

mais comme il venait de tourner le bouton, on toqua à la porte.

La flatterie l’emporta et sans rallumer, il défit le verrou. Sentant

bon, enveloppée d’un nouveau peignoir, Molly se glissa sans vergogne

dans son lit. Gille retira son pyjama qu’il avait enfilé avec tant de

fatigue.

--Tu m’as bien laissé tomber...

--...

--Oh! n’aie pas peur, je ne te reproche rien. Nous ne nous sommes pas

fait de serments. Mais tu aurais pu avoir envie de faire ça sur l’herbe

avec moi.

Il restait inerte, mais Molly mit son point d’honneur à lui faire

oublier les ébats de la journée qu’elle devinait facilement. Il regarda,

distrait et amusé, son gros derrière au clair de lune tandis qu’elle

appelait chez lui un plaisir qu’il voulut bien lui faire partager, au

moment opportun, mais qui le soulevait vers madame de B...

L'homme couvert de femmes · 第 10 / 30 题