Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la
surprenait--pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise--mais
elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son
confort--et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y
attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le
craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il
faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de
réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son
indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup
inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse,
quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par
quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en
s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas
plus souvent épargner à autrui la souffrance? Ce serait par sobriété,
mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant
d’eux-mêmes? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la
limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était
de manières douces et libérales.
Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle
bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques
jours et peu de choses: des sensations de loin en loin. Parce qu’elle
avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces
sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.
Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de
retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs
défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait
voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de
savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.
La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des
hommes; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle
qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas
entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle
n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne
l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du
temps, plus loin que la familiarité.
Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que
du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un
autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas
seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les
pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne
pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par
celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût
prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine
fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se
renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si
diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne
s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.
Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire,
l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur
rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur
passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de
leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes.
Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne
découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette
lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la
pudeur.
Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il
avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient
il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il
n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il
comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait
besoin pour le moment--ce moment, c’était pourtant toute cette belle
jeunesse--que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la
résistance et à la fois la soumission des choses.
Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait
goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile
un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il
aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre,
il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès
d’elle, par des allusions légères et coquettes.
Finette accueillait ses plaintes avec empressement; elle y trouvait de
quoi se renforcer contre Gille: comme elles sonnaient faux à ses
oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui,
elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement
relâchée, qui pourtant--s’assurait-elle--ne lui aurait causé aucune
déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de
plus mordant.
Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il
n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la
plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre
lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid
des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.
Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur
leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de
la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre; la
lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine
achevait d’écarter toute trivialité.
Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se
débarrasser que par la fuite: sentiments langoureux, caresses
désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui
pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite
souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette
souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement
d’ironie et de pitié.
Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit
pavillon très frais, auprès d’un bassin.
«L’embrasser? Elle sait!»
A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette
ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du
reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que
par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre
jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre
que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu
pointue.
--Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi? demanda-t-il.
--Est-ce que je sais? Pourquoi pas, mon Dieu?
--Je pouvais trouver mieux chez vous.
--C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.
--Est-ce que nous coucherons ensemble?
--On ne sait jamais; mais cela ne nous avancera à rien.
--Pourquoi? à cause de votre mari?
--Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.
--Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein?
--Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai
vous rendre.
--Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous...
--C’est autre chose.
--Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la
portion congrue.
--Portion congrue!
Elle eut un geste vif autour de son corps.
Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller
vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les
réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que
faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage
assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des
maximes amères d’une bouche plaisante.
Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé? Il n’y avait point de
risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps: l’amour
qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il
prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des
paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de
plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.
Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place
que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont
chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour
d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par
ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer
dans ce système de dédains et de flatteries habiles.
Mais Gille? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour
éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce
mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un
échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait
même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son
égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se
trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves
que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.
Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait
de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette
manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux.
Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait
devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.
Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils.
Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de
travers et la traita de paresseuse.
--On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense
de chercher et de trouver.
--Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de
regarder ce qui est.
--Et comment avez-vous pu aimer votre mari? Vous le distinguez pourtant
des autres?
--J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes,
mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors
de lui.
--Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à
moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.
--Bah! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui
vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas
un être parce qu’il se sépare des autres par des traits
infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins
longtemps.
Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne
pas dire: une âme.
--C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race,
de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne
à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le
fond; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne
croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.
--Oh! le beau parleur! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour
les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de
pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous
resteriez plus longtemps sur chacune.
--Je n’ai pas dit mon dernier mot; un jour, peut-être, je m’arrêterai
net sur une femme.
--Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais
vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est
de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à
rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et
c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.
--Vous croyez? Mais vous, vous vous contredisez. Avouez: votre grand
amour c’était plus que vous n’avouez.
--Mais non, je n’ai jamais autant douté de moi-même et de lui donc!
qu’alors que j’aimais Freddy. J’étais gâteuse, les trois quarts de la
journée, mais j’avais tout le temps des minutes de lucidité.
--Oh évidemment! Vous n’aviez pas besoin de renoncer à dire des petites
choses cyniques. Habitudes de langage! ça ne vous gênait en rien. Vous
continuiez à raisonner par instants mais cela n’avait pas plus
d’efficacité qu’une pratique superstitieuse, que de toucher un talisman.
--J’avais assez d’autres chiens à fouetter pour ne pas avoir le temps de
rêver.
--Quoi?
--Il fallait que je me défende contre les autres femmes, l’ennui, la
satiété, l’ironie et tant d’autres périls.
--Enfin, vous trouviez en lui quelque chose d’irremplaçable?
--Un monsieur qui ne peut pas se priver de tabac n’a pas besoin de
fabriquer une philosophie pour expliquer sa manie. C’était par égoïsme
que je me tenais à ce Freddy-là. Pour une femme c’est plus commode. On
ne trouve pas tous les jours chaussure à son pied.
--Mais l’égoïsme cultivé par une personne de tête et de cœur...
--Merci.
--... comme vous, produit des sentiments subtils et sublimes. Vous ne
savez pas ça, Finette?
--Vous savez! J’avais de bonnes habitudes de lit, voilà tout. Pour le
reste, je me faisais un mauvais sang abominable, j’inventais des
cruautés pour moi toute seule. Mais au plus fort de mes crises, je vous
jure que je me voyais encore dans ma glace. «Ma vieille, tu rabâches des
préjugés de l’âge de pierre. Bien inutile.» Non, le lit, et cette
reconnaissance du ventre qui dure quelques minutes tout de même, un peu
de camaraderie encore. C’est tout ce qu’on peut souhaiter, et ça peut
être très suffisant. Je crois bien que je n’ai besoin de rien d’autre.
D’abord il n’y a rien d’autre. Et encore, il faut payer ça des pires
tracas, et les scènes! et se sentir idiote, folle à lier par moments...
--... parce que le paquet de tabac ne rentre pas et dîne peut-être avec
un poule.
--Vous blaguez. Voyez-vous cela! Peut-être que vous ne connaissez même
pas ça et pourtant vous prenez des airs d’un qui a le cœur plus profond
que le mien.
--Je tomberai bien sur un bec, un jour, allez. Du reste, qui vous dit
que je n’ai pas souffert déjà?
--Pas beaucoup.
--Non. Mais j’ai souffert de ne pas souffrir.
--Oh! là! là! Ne me parlez pas de ça. Vraiment vous n’y connaissez rien.
Cette discussion où chacun des deux interlocuteurs aurait pu occuper la
place de l’autre, dura encore longtemps, elle maintenait leurs
distances.
Gilles regardait avec des yeux méfiants, par instants méprisants, et
aussi curieux et convoiteux, Finette ramassée dans ses coussins, l’œil
piquant.
Dans cette pièce nue, où elle se tenait toujours, il n’y avait que de
beaux livres.
* * * * *
--Gille est gentil, dit Finette à son frère, le lendemain. Nous avons
causé tard.
--Comment était-il?
--Très gentil.
Luc avait envie de lancer ses soupçons: «Avez-vous fleurté?» Mais
contrairement à leurs conventions, il la bouda et se priva d’entrer dans
sa confidence comme d’habitude. D’autre part, Finette pensait que c’eût
été faire insulte à son frère que de prendre les devants pour l’assurer
qu’elle ne fleurtait pas avec Gille, car il suffisait qu’elle ne lui dît
rien, pour qu’il sût qu’il n’y avait rien. Mais tout cela fit un silence
inhabituel.
Ils recherchèrent la voie oblique et recommencèrent de discuter du
caractère de Gille.
--Par exemple, baya Finette, il a quelques idées toutes faites. C’est
drôle, il a l’air d’avoir l’esprit à l’aise et tout d’un coup, il vous
sort de grosses balivernes, comme si, ma parole, il y croyait et que
cela lui tienne au cœur et que ça joue un rôle quelconque dans sa vie.
Et si on le blague, il se renfrogne. Les gens sont tous les mêmes,
tiens. Le dernier gigolo, quand il n’y a plus de galerie, vous prend un
ton de gravité et vous récite son catéchisme.
--Je te l’ai dit: il trompe son monde. Devant Hyacinthia, il la fait au
greluchon, mais il aimerait mieux la sacristie et les grandes orgues
avec une honnête partenaire.
--Eh bien! tout de même, non, il est comme ça par moments, quand on
discute: de vieilles manies qui lui reviennent, un vieil orgueil idiot
et gentil. Mais il est aussi bien le contraire, c’est une vraie vache
aussi.
* * * * *
Pendant ce temps, Gille, mécontent de Finette, la comparait sévèrement à
Madame de B... Celle-ci était plus fière et plus douce. Elle
l’attendait, intacte et fermée. «Tête dure, habitée par des rêves
obstinés, ce sont les miens», lui murmurait-il sans vergogne.
V
Au bout de quelques jours, Gille se trouva esseulé. Il réussissait trop
bien à se débarrasser des femmes, à leur faire comprendre qu’elles ne
pouvaient durer devant lui. Quand elles tâchaient prise, avec un
découragement si prompt qu’il lui semblait accentué par l’ironie, il
avait un frisson.
Pourtant, il ressentait bientôt leur rancune: mais il s’en plaignait,
oubliant que lui en vouloir c’était une façon de ne pas l’oublier et
qu’au surplus on ne pardonne jamais, et ses propres rudesses.
Mais au fond il souhaitait de sentir un espace inhumain s’élargir autour
de lui. Une paresse comme une croissance qui n’en finissait pas, une
ignorance crasse, une indifférence sordide, une distraction éperdue
faisaient que Gille retombait avant d’arriver au «point où le monde
commence,» songeait-il, «étrange et immense, là où se marque une
distinction qui est décisive, entre notre âme et une autre âme. Je
soupçonne l’existence de ce monde des âmes comme l’astronome, par une
opération du plus pur et du plus inefficace de mon esprit.»
Il prétendait tout à coup que l’univers n’était pas la grande unité
vague, nonchalante, qui se perdait en lui, et qui ne cherchait que par
saccades, après de longs oublis langoureux, à se préciser. L’univers
était plusieurs, fait d’âmes distinctes, merveilleusement diverses.
Alors il croyait qu’une curiosité nerveuse, piquante, l’allait pousser
sur ces étoiles, ces îles errantes, inconnues.
Mais ces notions passaient sans jamais prendre poids dans son cœur. Il
continuait d’aller à l’aventure, obscur vagabond ébloui de loin en loin,
mais non illuminé par le désir qui soudain, devant lui, battait le
briquet. Alors il se jetait sur quelque silhouette dans l’ombre, mais
l’aveugle, c’était pour prendre le sens de sa propre forme en se
frottant à une autre forme, plutôt que pour atteindre le point palpitant
dans ce qui résistait un peu sous sa main, qu’il lâchait trop vite,
quitte à se sentir dans l’instant déplorablement dépourvu.
Le lendemain de la visite au château Louis XIII, Gille avait téléphoné à
Lady Hyacinthia. Mais elle était sortie. Cela l’avait découragé sans
raison, comme s’il y avait eu un fait exprès. Il ne revint à l’attaque
que deux jours après. Elle lui dit de venir aussitôt et qu’elle était
seule.
Il regarda avec étonnement cette femme qui pendant vingt-quatre heures
comme plusieurs autres avait dominé sa destinée. Comme elle donnait des
ordres savants au maître-jardinier, elle parut n’être que son propre
majordome, obéissant ponctuellement au plan préconçu de sa carrière,
plutôt que la jouisseuse désorientée qu’il avait louée au hasard. Il
n’eut plus que l’idée de fuir un lit où il serait entré comme un nouveau
cheval dans sa stalle pleine de paille fraîche. Il ne voulut même pas
éviter que sa retraite ne fût une débandade qui mît les torts de son
côté: il manqua au rendez-vous suivant et ne s’excusa point.
Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux
plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une
minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de
la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui
retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par
exemple du jeune Prune.
Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison
par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut
se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide,
inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait
si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac
n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la
solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses
oreilles.
«C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait.
J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à
peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu
dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu.
Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que
je me suis fait mal, mal, mal.»
Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.
* * * * *
Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en
avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne,
encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on
l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu
lourdement ce prénom viril.
Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son
débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée
Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air,
sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de
la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.
Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il
s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui
soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait
l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne
gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout
hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi
fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle
rencontre: la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et
plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais
ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure
précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque
être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais
définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable
sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais
personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer
plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens: c’est qu’il
préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude
de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le
faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à
ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à
s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.
Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa
jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions? Pour
l’instant il est parfaitement paisible. «Peu m’importe qu’elles couchent
ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette
petite prétention en sourdine à la nouveauté? Finette accepte d’entrer
dans ce facile mystère, dans cette vulgarité?»
Pour l’instant! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son
sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui
donner le droit d’insulter à Dieu? et de le blesser lui, Gille, d’une
sale blessure? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première
fois--et la dernière--qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à
la manque...
«Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don
Juan nain, rampant et licheur? Et ce monstre ne lui a pas paru
répugnant, vraiment?»
On lui désobéit à lui, l’homme.
Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de
désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui
cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite
comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête; toujours dans les
tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la
guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain
qui tiennent les choses unies; de petites clés sournoises peuvent les
ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.
Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées.
Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus
basse communauté. Le même danger nous serre tous de près: le plaisir
n’est plus un moyen, il est une fin; dès lors, il est difficile de se
tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au
cloaque le plus vulgaire.
Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce
soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.
* * * * *
On dîna: tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre,
comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre
Gille et eux un gros malentendu: trompé par la vie qui se réchauffait
dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée
de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette
des regards brillants.
Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de
long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois
voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce
lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé
allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer
l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le
minaient.
Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se
montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres: ils
s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des
autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que
fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas: pas un qu’ils
suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il
emporte une partie de leur vie; il n’est pas d’homme qui ne soit noué
qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de
dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus,
trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de
façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était
merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec,
flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.
Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente,
commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un
ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des
griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.
Mais dans cette fumée où macère l’hystérie des ports, la voracité des
marins--une pièce d’or fondant dans une main moite--une plainte
s’échappa. Ils dirent le supplice du désir déchaîné qui se tord sur
lui-même, s’exaspère et se ronge. Toutes les barrières tombées entre les
âmes, la chair de tous les corps se cherchant et réunie dans un seul
spasme incessant, infiniment facile, usure universelle et terrible,
restait pourtant un point où chacun aurait pu être soi-même, un petit
grelot plaintif, un souvenir. Et cette grêle sonnaille faisait dans la
nuit toute la présence d’un pauvre troupeau perdu. Gille fut témoin,
chez ces humains-là, d’un regret irrémédiable, d’un reproche inexpiable:
chacun, abandonné à tous, maudissait tout le monde de lui voler, de lui
arracher le cœur de chacun. Dans cette immense matière informe où glisse
de tout son poids la chair, il y a des éclats d’âme comme des échardes
qui çà et là cochent encore un peu de souffrance. Cette souffrance
fugitive est la dernière trace de conscience.
Gille se sentit pour ses voisins une pitié atroce et avilissante. Il
songea alors au mépris et à s’en rehausser comme d’un verre d’alcool.
Mais sa propre ignominie lui revenait aux lèvres, et le verre qu’il en
approchait, il le jeta, il le fracassa.
«N’était-il vraiment pas leur frère en bassesse?» Aussitôt la noblesse
apparut: «Il faut le leur dire», et, tout de suite après, la facilité:
il le leur dit.
«J’ai beaucoup plus pensé aux femmes qu’à Dieu et à ses hommes»,
chantonna-t-il, au-dessus de trois têtes engourdies, devant une Finette
qui ne montrait qu’un œil. «Je ne fais rien d’autre. Autrefois, quand
j’étais enfant, je les espérais. Ensuite, pendant le temps de ma
jeunesse, au temps du désespoir, je les regrettais plutôt que la vie.
Maintenant, j’en rêve encore. Cela fait un grand sommeil.
«Je ne les connais pas. Je les ai trop désirées. Je ne sais pas les
enfoncer vivantes dans mon cœur...»
Et il continua quelque temps.
* * * * *
Quand Gille fut rentré dans sa chambre, il sentit une souffrance plus
précise que celle qui venait de s’épancher.
Que faisait Finette?
Il s’adonna à la jalousie.
«Je suis le lieu d’une agitation forcenée. Je ne pense à rien; je ne
pense pas à Finette qui est au centre. Le seul point fixe autour de quoi
tourbillonne le sang, c’est une image qui revient: un sourire, un signe
dans l’air qui n’est pas pour moi.
«Assez, assez. Je ne veux pas être tremblant, anxieux, faible. Je veux
arracher cette pointe de mon crâne. Tous ces mouvements déchirent cette
vieille plaie infecte: la jalousie. Je ne suis amoureux que jaloux:
alors des forces enfoncées dans mon âme comme une émeute contenue,
s’élancent et je sens leur férocité. A d’autres moments, je tisonne dans
les yeux du public l’image d’un garçon qui touche à tout, qui est
toujours prêt à tout licher; mais quand souffle la jalousie, un Gille
ambitieux, avare, acharné se dresse devant l’autre et le balaye du
revers de la main. Il est possédé de la rage absolue de tirer à soi,
d’arracher au monde la femme qu’il tient. A ce furieux-là le moindre
contact de l’amante avec les autres vivants, dont il sent le moindre
palpiter de façon menaçante, capiteuse, est insupportable. Il fait de
ses nerfs, de sa chair autour d’elle une zone interdite, infiniment
sensible, où la moindre transgression propage des courants mortels, des
brûlures atroces, des démences paniques.
«Cette seule impulsion me soulève et, semble-t-il, va m’épuiser tout
entier.
«Mais je vois ce qui est derrière cette jalousie: un égoïsme de bête
malade et furieuse, irréductible à l’amour. L’égoïste paye en une minute
des années d’ignorance: n’ayant jamais songé que d’autres âmes
existaient que la sienne, quand tout à coup l’amour lui en jette une
dans les jambes, il renâcle, surpris. Et cette compagne qui l’approche,
au lieu de lui apporter un baume, redouble le venin qui est dans le sang
de l’incurable.»
Le lendemain, Gille demanda à Finette si elle aimait les femmes.
--Moi, pas le moins du monde. Imbécile! vous n’avez pas vu ça.»