IV

Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la

surprenait--pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise--mais

elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son

confort--et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y

attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le

craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il

faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de

réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son

indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup

inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse,

quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par

quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en

s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas

plus souvent épargner à autrui la souffrance? Ce serait par sobriété,

mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant

d’eux-mêmes? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la

limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était

de manières douces et libérales.

Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle

bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques

jours et peu de choses: des sensations de loin en loin. Parce qu’elle

avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces

sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.

Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de

retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs

défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait

voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de

savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.

La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des

hommes; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle

qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas

entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle

n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne

l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du

temps, plus loin que la familiarité.

Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que

du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un

autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas

seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les

pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne

pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par

celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût

prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine

fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se

renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si

diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne

s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.

Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire,

l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur

rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur

passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de

leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes.

Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne

découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette

lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la

pudeur.

Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il

avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient

il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il

n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il

comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait

besoin pour le moment--ce moment, c’était pourtant toute cette belle

jeunesse--que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la

résistance et à la fois la soumission des choses.

Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait

goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile

un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il

aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre,

il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès

d’elle, par des allusions légères et coquettes.

Finette accueillait ses plaintes avec empressement; elle y trouvait de

quoi se renforcer contre Gille: comme elles sonnaient faux à ses

oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui,

elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement

relâchée, qui pourtant--s’assurait-elle--ne lui aurait causé aucune

déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de

plus mordant.

Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il

n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la

plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre

lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid

des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.

Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur

leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de

la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre; la

lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine

achevait d’écarter toute trivialité.

Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se

débarrasser que par la fuite: sentiments langoureux, caresses

désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui

pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite

souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette

souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement

d’ironie et de pitié.

Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit

pavillon très frais, auprès d’un bassin.

«L’embrasser? Elle sait!»

A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette

ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du

reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que

par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre

jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre

que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu

pointue.

--Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi? demanda-t-il.

--Est-ce que je sais? Pourquoi pas, mon Dieu?

--Je pouvais trouver mieux chez vous.

--C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.

--Est-ce que nous coucherons ensemble?

--On ne sait jamais; mais cela ne nous avancera à rien.

--Pourquoi? à cause de votre mari?

--Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.

--Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein?

--Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai

vous rendre.

--Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous...

--C’est autre chose.

--Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la

portion congrue.

--Portion congrue!

Elle eut un geste vif autour de son corps.

Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller

vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les

réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que

faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage

assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des

maximes amères d’une bouche plaisante.

Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé? Il n’y avait point de

risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps: l’amour

qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il

prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des

paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de

plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.

Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place

que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont

chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour

d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par

ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer

dans ce système de dédains et de flatteries habiles.

Mais Gille? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour

éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce

mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un

échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait

même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son

égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se

trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves

que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.

Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait

de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette

manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux.

Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait

devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.

Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils.

Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de

travers et la traita de paresseuse.

--On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense

de chercher et de trouver.

--Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de

regarder ce qui est.

--Et comment avez-vous pu aimer votre mari? Vous le distinguez pourtant

des autres?

--J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes,

mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors

de lui.

--Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à

moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.

--Bah! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui

vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas

un être parce qu’il se sépare des autres par des traits

infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins

longtemps.

Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne

pas dire: une âme.

--C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race,

de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne

à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le

fond; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne

croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.

--Oh! le beau parleur! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour

les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de

pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous

resteriez plus longtemps sur chacune.

--Je n’ai pas dit mon dernier mot; un jour, peut-être, je m’arrêterai

net sur une femme.

--Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais

vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est

de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à

rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et

c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.

--Vous croyez? Mais vous, vous vous contredisez. Avouez: votre grand

amour c’était plus que vous n’avouez.

--Mais non, je n’ai jamais autant douté de moi-même et de lui donc!

qu’alors que j’aimais Freddy. J’étais gâteuse, les trois quarts de la

journée, mais j’avais tout le temps des minutes de lucidité.

--Oh évidemment! Vous n’aviez pas besoin de renoncer à dire des petites

choses cyniques. Habitudes de langage! ça ne vous gênait en rien. Vous

continuiez à raisonner par instants mais cela n’avait pas plus

d’efficacité qu’une pratique superstitieuse, que de toucher un talisman.

--J’avais assez d’autres chiens à fouetter pour ne pas avoir le temps de

rêver.

--Quoi?

--Il fallait que je me défende contre les autres femmes, l’ennui, la

satiété, l’ironie et tant d’autres périls.

--Enfin, vous trouviez en lui quelque chose d’irremplaçable?

--Un monsieur qui ne peut pas se priver de tabac n’a pas besoin de

fabriquer une philosophie pour expliquer sa manie. C’était par égoïsme

que je me tenais à ce Freddy-là. Pour une femme c’est plus commode. On

ne trouve pas tous les jours chaussure à son pied.

--Mais l’égoïsme cultivé par une personne de tête et de cœur...

--Merci.

--... comme vous, produit des sentiments subtils et sublimes. Vous ne

savez pas ça, Finette?

--Vous savez! J’avais de bonnes habitudes de lit, voilà tout. Pour le

reste, je me faisais un mauvais sang abominable, j’inventais des

cruautés pour moi toute seule. Mais au plus fort de mes crises, je vous

jure que je me voyais encore dans ma glace. «Ma vieille, tu rabâches des

préjugés de l’âge de pierre. Bien inutile.» Non, le lit, et cette

reconnaissance du ventre qui dure quelques minutes tout de même, un peu

de camaraderie encore. C’est tout ce qu’on peut souhaiter, et ça peut

être très suffisant. Je crois bien que je n’ai besoin de rien d’autre.

D’abord il n’y a rien d’autre. Et encore, il faut payer ça des pires

tracas, et les scènes! et se sentir idiote, folle à lier par moments...

--... parce que le paquet de tabac ne rentre pas et dîne peut-être avec

un poule.

--Vous blaguez. Voyez-vous cela! Peut-être que vous ne connaissez même

pas ça et pourtant vous prenez des airs d’un qui a le cœur plus profond

que le mien.

--Je tomberai bien sur un bec, un jour, allez. Du reste, qui vous dit

que je n’ai pas souffert déjà?

--Pas beaucoup.

--Non. Mais j’ai souffert de ne pas souffrir.

--Oh! là! là! Ne me parlez pas de ça. Vraiment vous n’y connaissez rien.

Cette discussion où chacun des deux interlocuteurs aurait pu occuper la

place de l’autre, dura encore longtemps, elle maintenait leurs

distances.

Gilles regardait avec des yeux méfiants, par instants méprisants, et

aussi curieux et convoiteux, Finette ramassée dans ses coussins, l’œil

piquant.

Dans cette pièce nue, où elle se tenait toujours, il n’y avait que de

beaux livres.

* * * * *

--Gille est gentil, dit Finette à son frère, le lendemain. Nous avons

causé tard.

--Comment était-il?

--Très gentil.

Luc avait envie de lancer ses soupçons: «Avez-vous fleurté?» Mais

contrairement à leurs conventions, il la bouda et se priva d’entrer dans

sa confidence comme d’habitude. D’autre part, Finette pensait que c’eût

été faire insulte à son frère que de prendre les devants pour l’assurer

qu’elle ne fleurtait pas avec Gille, car il suffisait qu’elle ne lui dît

rien, pour qu’il sût qu’il n’y avait rien. Mais tout cela fit un silence

inhabituel.

Ils recherchèrent la voie oblique et recommencèrent de discuter du

caractère de Gille.

--Par exemple, baya Finette, il a quelques idées toutes faites. C’est

drôle, il a l’air d’avoir l’esprit à l’aise et tout d’un coup, il vous

sort de grosses balivernes, comme si, ma parole, il y croyait et que

cela lui tienne au cœur et que ça joue un rôle quelconque dans sa vie.

Et si on le blague, il se renfrogne. Les gens sont tous les mêmes,

tiens. Le dernier gigolo, quand il n’y a plus de galerie, vous prend un

ton de gravité et vous récite son catéchisme.

--Je te l’ai dit: il trompe son monde. Devant Hyacinthia, il la fait au

greluchon, mais il aimerait mieux la sacristie et les grandes orgues

avec une honnête partenaire.

--Eh bien! tout de même, non, il est comme ça par moments, quand on

discute: de vieilles manies qui lui reviennent, un vieil orgueil idiot

et gentil. Mais il est aussi bien le contraire, c’est une vraie vache

aussi.

* * * * *

Pendant ce temps, Gille, mécontent de Finette, la comparait sévèrement à

Madame de B... Celle-ci était plus fière et plus douce. Elle

l’attendait, intacte et fermée. «Tête dure, habitée par des rêves

obstinés, ce sont les miens», lui murmurait-il sans vergogne.

V

Au bout de quelques jours, Gille se trouva esseulé. Il réussissait trop

bien à se débarrasser des femmes, à leur faire comprendre qu’elles ne

pouvaient durer devant lui. Quand elles tâchaient prise, avec un

découragement si prompt qu’il lui semblait accentué par l’ironie, il

avait un frisson.

Pourtant, il ressentait bientôt leur rancune: mais il s’en plaignait,

oubliant que lui en vouloir c’était une façon de ne pas l’oublier et

qu’au surplus on ne pardonne jamais, et ses propres rudesses.

Mais au fond il souhaitait de sentir un espace inhumain s’élargir autour

de lui. Une paresse comme une croissance qui n’en finissait pas, une

ignorance crasse, une indifférence sordide, une distraction éperdue

faisaient que Gille retombait avant d’arriver au «point où le monde

commence,» songeait-il, «étrange et immense, là où se marque une

distinction qui est décisive, entre notre âme et une autre âme. Je

soupçonne l’existence de ce monde des âmes comme l’astronome, par une

opération du plus pur et du plus inefficace de mon esprit.»

Il prétendait tout à coup que l’univers n’était pas la grande unité

vague, nonchalante, qui se perdait en lui, et qui ne cherchait que par

saccades, après de longs oublis langoureux, à se préciser. L’univers

était plusieurs, fait d’âmes distinctes, merveilleusement diverses.

Alors il croyait qu’une curiosité nerveuse, piquante, l’allait pousser

sur ces étoiles, ces îles errantes, inconnues.

Mais ces notions passaient sans jamais prendre poids dans son cœur. Il

continuait d’aller à l’aventure, obscur vagabond ébloui de loin en loin,

mais non illuminé par le désir qui soudain, devant lui, battait le

briquet. Alors il se jetait sur quelque silhouette dans l’ombre, mais

l’aveugle, c’était pour prendre le sens de sa propre forme en se

frottant à une autre forme, plutôt que pour atteindre le point palpitant

dans ce qui résistait un peu sous sa main, qu’il lâchait trop vite,

quitte à se sentir dans l’instant déplorablement dépourvu.

Le lendemain de la visite au château Louis XIII, Gille avait téléphoné à

Lady Hyacinthia. Mais elle était sortie. Cela l’avait découragé sans

raison, comme s’il y avait eu un fait exprès. Il ne revint à l’attaque

que deux jours après. Elle lui dit de venir aussitôt et qu’elle était

seule.

Il regarda avec étonnement cette femme qui pendant vingt-quatre heures

comme plusieurs autres avait dominé sa destinée. Comme elle donnait des

ordres savants au maître-jardinier, elle parut n’être que son propre

majordome, obéissant ponctuellement au plan préconçu de sa carrière,

plutôt que la jouisseuse désorientée qu’il avait louée au hasard. Il

n’eut plus que l’idée de fuir un lit où il serait entré comme un nouveau

cheval dans sa stalle pleine de paille fraîche. Il ne voulut même pas

éviter que sa retraite ne fût une débandade qui mît les torts de son

côté: il manqua au rendez-vous suivant et ne s’excusa point.

Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux

plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une

minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de

la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui

retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par

exemple du jeune Prune.

Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison

par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut

se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide,

inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait

si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac

n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la

solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses

oreilles.

«C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait.

J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à

peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu

dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu.

Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que

je me suis fait mal, mal, mal.»

Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.

* * * * *

Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en

avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne,

encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on

l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu

lourdement ce prénom viril.

Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son

débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée

Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air,

sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de

la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.

Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il

s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui

soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait

l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne

gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout

hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi

fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle

rencontre: la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et

plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais

ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure

précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque

être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais

définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable

sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais

personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer

plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens: c’est qu’il

préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude

de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le

faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à

ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à

s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.

Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa

jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions? Pour

l’instant il est parfaitement paisible. «Peu m’importe qu’elles couchent

ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette

petite prétention en sourdine à la nouveauté? Finette accepte d’entrer

dans ce facile mystère, dans cette vulgarité?»

Pour l’instant! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son

sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui

donner le droit d’insulter à Dieu? et de le blesser lui, Gille, d’une

sale blessure? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première

fois--et la dernière--qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à

la manque...

«Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don

Juan nain, rampant et licheur? Et ce monstre ne lui a pas paru

répugnant, vraiment?»

On lui désobéit à lui, l’homme.

Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de

désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui

cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite

comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête; toujours dans les

tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la

guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain

qui tiennent les choses unies; de petites clés sournoises peuvent les

ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.

Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées.

Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus

basse communauté. Le même danger nous serre tous de près: le plaisir

n’est plus un moyen, il est une fin; dès lors, il est difficile de se

tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au

cloaque le plus vulgaire.

Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce

soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.

* * * * *

On dîna: tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre,

comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre

Gille et eux un gros malentendu: trompé par la vie qui se réchauffait

dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée

de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette

des regards brillants.

Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de

long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois

voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce

lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé

allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer

l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le

minaient.

Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se

montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres: ils

s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des

autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que

fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas: pas un qu’ils

suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il

emporte une partie de leur vie; il n’est pas d’homme qui ne soit noué

qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de

dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus,

trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de

façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était

merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec,

flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.

Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente,

commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un

ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des

griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.

Mais dans cette fumée où macère l’hystérie des ports, la voracité des

marins--une pièce d’or fondant dans une main moite--une plainte

s’échappa. Ils dirent le supplice du désir déchaîné qui se tord sur

lui-même, s’exaspère et se ronge. Toutes les barrières tombées entre les

âmes, la chair de tous les corps se cherchant et réunie dans un seul

spasme incessant, infiniment facile, usure universelle et terrible,

restait pourtant un point où chacun aurait pu être soi-même, un petit

grelot plaintif, un souvenir. Et cette grêle sonnaille faisait dans la

nuit toute la présence d’un pauvre troupeau perdu. Gille fut témoin,

chez ces humains-là, d’un regret irrémédiable, d’un reproche inexpiable:

chacun, abandonné à tous, maudissait tout le monde de lui voler, de lui

arracher le cœur de chacun. Dans cette immense matière informe où glisse

de tout son poids la chair, il y a des éclats d’âme comme des échardes

qui çà et là cochent encore un peu de souffrance. Cette souffrance

fugitive est la dernière trace de conscience.

Gille se sentit pour ses voisins une pitié atroce et avilissante. Il

songea alors au mépris et à s’en rehausser comme d’un verre d’alcool.

Mais sa propre ignominie lui revenait aux lèvres, et le verre qu’il en

approchait, il le jeta, il le fracassa.

«N’était-il vraiment pas leur frère en bassesse?» Aussitôt la noblesse

apparut: «Il faut le leur dire», et, tout de suite après, la facilité:

il le leur dit.

«J’ai beaucoup plus pensé aux femmes qu’à Dieu et à ses hommes»,

chantonna-t-il, au-dessus de trois têtes engourdies, devant une Finette

qui ne montrait qu’un œil. «Je ne fais rien d’autre. Autrefois, quand

j’étais enfant, je les espérais. Ensuite, pendant le temps de ma

jeunesse, au temps du désespoir, je les regrettais plutôt que la vie.

Maintenant, j’en rêve encore. Cela fait un grand sommeil.

«Je ne les connais pas. Je les ai trop désirées. Je ne sais pas les

enfoncer vivantes dans mon cœur...»

Et il continua quelque temps.

* * * * *

Quand Gille fut rentré dans sa chambre, il sentit une souffrance plus

précise que celle qui venait de s’épancher.

Que faisait Finette?

Il s’adonna à la jalousie.

«Je suis le lieu d’une agitation forcenée. Je ne pense à rien; je ne

pense pas à Finette qui est au centre. Le seul point fixe autour de quoi

tourbillonne le sang, c’est une image qui revient: un sourire, un signe

dans l’air qui n’est pas pour moi.

«Assez, assez. Je ne veux pas être tremblant, anxieux, faible. Je veux

arracher cette pointe de mon crâne. Tous ces mouvements déchirent cette

vieille plaie infecte: la jalousie. Je ne suis amoureux que jaloux:

alors des forces enfoncées dans mon âme comme une émeute contenue,

s’élancent et je sens leur férocité. A d’autres moments, je tisonne dans

les yeux du public l’image d’un garçon qui touche à tout, qui est

toujours prêt à tout licher; mais quand souffle la jalousie, un Gille

ambitieux, avare, acharné se dresse devant l’autre et le balaye du

revers de la main. Il est possédé de la rage absolue de tirer à soi,

d’arracher au monde la femme qu’il tient. A ce furieux-là le moindre

contact de l’amante avec les autres vivants, dont il sent le moindre

palpiter de façon menaçante, capiteuse, est insupportable. Il fait de

ses nerfs, de sa chair autour d’elle une zone interdite, infiniment

sensible, où la moindre transgression propage des courants mortels, des

brûlures atroces, des démences paniques.

«Cette seule impulsion me soulève et, semble-t-il, va m’épuiser tout

entier.

«Mais je vois ce qui est derrière cette jalousie: un égoïsme de bête

malade et furieuse, irréductible à l’amour. L’égoïste paye en une minute

des années d’ignorance: n’ayant jamais songé que d’autres âmes

existaient que la sienne, quand tout à coup l’amour lui en jette une

dans les jambes, il renâcle, surpris. Et cette compagne qui l’approche,

au lieu de lui apporter un baume, redouble le venin qui est dans le sang

de l’incurable.»

Le lendemain, Gille demanda à Finette si elle aimait les femmes.

--Moi, pas le moins du monde. Imbécile! vous n’avez pas vu ça.»

L'homme couvert de femmes · 第 12 / 30 题