PREMIÈRE PARTIE

I

--Ce Gille va venir, dit Finette, mais goûtons. Ce n’est pas un monsieur

exact, il retardera peut-être Luc jusqu’à demain.

--Ce garçon que nous avons rencontré aux courses et au concert? demanda

Molly.

--Oui, Luc l’amène.

--Luc le connaît! Qu’en dit Luc?

--Assez drôle.

--Ça m’amuse qu’il vienne.

--Gille... comment dites-vous? demanda l’autre amie de Finette.

--Gille, cela suffit.

--Qu’est-ce que c’est?

--Il a un corps convenable et une frimousse qui peut être attrayante

pour certaines.

--D’où sort-il?

--Je ne sais pas.

--Qu’est-ce qu’il fait?

--Quelque chose.

--Il a de l’argent?

--Il a l’air de s’en sortir. Les voilà.

Une petite voiture apparut au bout de l’allée. Le frère de Finette et

Gille y étaient. Ils virent les trois femmes claires, assises sur le

perron bas, devant la façade assez noble de cet ancien rendez-vous de

chasse.

--Bonjour Finette, je t’amène un charmant jeune homme.

--Bonjour Luc, bonjour Monsieur.

Il y eut un silencieux ajustement. Gille s’inclinait, souriait, sa

silhouette était fière, mais son visage était blême.

--Je suis content d’être chez vous, Madame, j’aime votre maison.

--La maison a été bien réparée par un vieux fou, avant moi. Vous voulez

du thé?

--Vous restez longtemps ici?

--Des mois. J’oublie qu’il y a beaucoup de choses plus belles. Vous êtes

resté tard à Paris?

--Je suis parti.

--Vous êtes arrivé, restez.

--Il m’a parlé, en venant, dit Luc, d’un tas de projets compliqués, je

n’y ai rien compris.

--Ni moi non plus, répliqua Gille avec placidité.

--Il est toujours temps de se priver en choisissant, marmotta Finette,

le nez dans la théière.

--Je ne sais pas s’il se prive, mais en tout cas il ne choisit jamais,

nota Luc.

--Je vais à Biarritz, assura Gille.

--Nous verrons bien.

Les regards de Gille erraient autour des trois femmes. Ils revenaient

plus souvent près de Finette, mais ils n’abandonnaient pas les deux

autres.

Il avait eu un sourire narquois quand la maîtresse de maison avait

répondu à ce petit nom de Finette. Mais déjà il comprenait que l’on mît

en évidence ce flair qui guidait délicatement ses gestes. Elle semblait

faible sur sa chaise longue, mais son visage était en éveil, et rien ne

s’y abandonnait. Gille qui ne l’avait aperçue auparavant que deux ou

trois fois, et de loin, eut sous les yeux une ligne qui entre deux

coussins offrait un heureux raccourci. Si le regard s’aiguisait vite, la

bouche pouvait être tendre.

On s’interrogea un peu sur ses façons. Comment vivez-vous? Quelle

recette inconnue pour tirer parti des jours pourrais-je vous emprunter?

Puis, il fallut bien régler le sort du prochain. Gille en parla avec peu

de retenue; il semblait aller assez avant dans le caractère des gens,

parce qu’il en montrait ensemble des traits favorables et d’autres

déplaisants. Il ne songeait pas à jouir de ce qu’il découvrait. Ses

propos étaient hâtés et exagérés par le désir d’arriver à un résultat.

Ses paroles d’un moment faisaient une allusion impatiente à un autre.

Enfin, il prononçait un jugement avec une sévérité ingénue.

Finette se plut à voir quelqu’un découvrir sinon son jeu, du moins une

de ses façons de jouer et si tôt. «Est-il imprudent pour de vrai, se

demandait-elle, ou ne court-il ces petits risques que pour donner le

change? Vivrait-il vraiment à son aise?»

--Est-ce que vous connaissez madame de B...? lui demanda-t-elle.

--De nom.

--Elle m’écrit qu’elle viendra peut-être chez moi, un peu plus tard. Je

voudrais que vous la connaissiez. Vous ne l’avez jamais vue? C’est une

beauté. Je n’ai rien vu de mieux. Du reste, il n’y en a pas des tas.

--Quel genre?

--Elle a un visage et des bras! La pire littérature devient possible;

vous savez, tous les grands mots.

Il n’en fallait pas tant pour Gille qui tressaillit d’espoir, et prêta à

l’inconnue un visage qui attendait parmi ses souvenirs, puis s’étonna

d’être déjà familier avec un vieux rêve qu’il croyait nouveau.

--Qu’est-ce qu’elle fait?

--Elle a un mari, je crois. Elle voyage. Elle est intelligente.

--Et...?

--Je ne sais pas... On dit que... Il y a un homme qui a été fou

d’elle...

--Ah!

--Je crois qu’elle n’est pas contente, qu’elle n’a pas trouvé...

pourtant une fois elle a eu l’air très absorbée, très tendre.

--Ah!

Gille sent déjà s’altérer le bonheur.

Mais Finette repoussa la belle inconnue pour feindre d’écouter une

anecdote de Luc qui embaumait les vivants avec une satisfaction funèbre

comme un petit prêtre sardonique. Très en verve, il alignait, les unes à

côté des autres, des momies vidées de leur sens et figées dans une

attitude d’un ridicule désolant. Pourtant Finette surveillait son hôte

plus qu’elle n’écoutait son frère, si connu.

Il y avait un certain temps qu’elle le rencontrait à droite et à gauche:

il paraissait n’être que laisser-aller et pourtant le résultat de ses

actes forçait à supposer parfois qu’il avait calculé. En même temps on

lui en avait parlé: revenaient des histoires de femmes, où Gille était

animé de désirs chauds qui faisaient fondre leur défense, puis sa

chaleur devenait lucidité. Les gens qui étaient dans le voisinage

voyaient apparaître dans un relief cruel les défauts de ses partenaires.

Pour lui, l’indignation devant tant d’imperfection le chassait au loin.

Il revenait bientôt tendre et goguenard vers une autre.

Preste rebelle contre la lourdeur de l’ordre, contre la négligence des

humains à être heureux, contre leur mauvais vouloir à l’égard de ceux

qui veulent l’être, et bien qu’elle doutât de rencontrer beaucoup de

semblables, Finette imaginait aujourd’hui que ce lâcheur était comme

elle, un hors-la-loi subtilement mêlé aux rangs de la foule.

C’est ce que Gille doutait d’être, en dépit du concours des apparences,

car il se disait: «Suis-je tel aujourd’hui? peut-être, mais c’est demain

que je serai moi-même.» Effet de l’âge: il était jeune et peu précoce.

Il était venu chez Finette attiré par la curiosité qu’elle lui portait,

et aussi par l’envie de s’égarer dans une maison assez mal réputée,

cotée bas par le snobisme. Il craignait son ironie, mais il comptait

bien lui découvrir des faiblesses et pouvoir en user contre elle. Fille

d’un petit courtier en bijoux, elle était la veuve fort riche d’un homme

qui avait vécu brutalement, pris aux autres beaucoup d’argent et de

femmes. La soumission passionnée dont elle l’avait flatté pendant

plusieurs années laissait le monde encore étonné. Gille, par orgueil,

doutait que cet attachement fût encore inattaquable. Et pourtant il

prenait un air de respect distant, qui masquait la crainte qu’elle ne

fût restée inexpugnable dans quelque retrait de sa personne, par exemple

dans sa sensualité. Du reste, les premiers plaisirs de cette rencontre

étaient assez sûrs pour qu’il ne songeât pas à ceux qui pourraient les

suivre. Il goûtait les fléchissements presque imperceptibles mais précis

de ce corps nonchalant. Il regardait sa robe, la courbe de ses propos.

Elle soignait tous les détails et tous les moments; elle était présente

à tous les points.

Il ne vit pas son visage ce jour-là, car il lui fallait faire face à Luc

et à leurs deux amies et il n’était pas dans sa nature de saisir les

choses avec promptitude.

Il craignait aussi la perspicacité de Luc et dès la première minute

qu’il avait été en présence de Finette il avait commencé de dissimuler

son intérêt à cause de lui.

Du reste la forme des seins que mettait en vue une des amies de Finette

facilita la diversion de ses regards.

C’est ce que nota aussitôt Finette avec un amusement léger et sans le

moindre esprit de concurrence. Elle était décidée depuis longtemps pour

protéger la pointe de son esprit et grâce au grand assouvissement

qu’elle savourait encore, à regarder tous et toutes de loin et à ne rien

rapporter à elle de leurs agitations.

C’était donc d’une façon fort détachée qu’elle se plut, ce premier jour,

aux traits du corps de Gille comme à ceux de sa vie qu’on lui avait

contés ou qu’elle attrapait déjà.

--Vous avez sommeil? demanda Gille à Luc, à la fin de la soirée.

--Non. Je viens chez vous. Elle me plaît beaucoup, vous savez, votre

sœur. C’est bien, sa maison, elle a de la tête.

--Moi, je ne sais pas, en dehors de la naissance, il se trouve que c’est

ma plus vieille amie. C’est un des rares êtres supportables.

--Mais, dites donc, la grosse brune qui ne parlait pas, elle a l’air

d’en vouloir.

--Vous pouvez y aller.

Gille s’intéressa à la grosse brune, demandant des renseignements

inutiles. Luc répondait patiemment. Il avait le penchant de reculer

aussi loin que possible les limites de la liberté pour lui et même pour

les autres; il satisfaisait leurs petites habitudes et son égoïsme ne

l’arrêtait qu’assez tard dans ces soins, car il ne se prêtait pas le

moins du monde par une telle souplesse qui était coquetterie plus que

dévouement de la sympathie.

Ils demeurèrent ensemble jusqu’à une heure du matin. Ils parlaient de

leurs amis, ils en échangeaient les portraits hâtivement crayonnés, mais

leur curiosité était futile et ne mordait pas. Aussitôt qu’ils en

venaient à la manière de se servir des humains, de les aimer, leurs

propos mal soutenus hésitaient et défaillaient.

--Vous ne vous rendez jamais dépendant des êtres, vous, hein? demanda

Luc, avec une ironie tout à fait indulgente, son opinion déjà faite.

--Aucun être ne mérite qu’un autre lui rende les armes, répondit Gille,

qui n’alla pas plus avant vers la contradiction et la difficulté.

Luc y prit la déclaration d’indépendance qui flattait sa morale.

--J’ai peut-être pourtant rencontré, ajouta Gille, deux ou trois fois,

des hommes et des femmes qui auraient pu m’entraîner jusqu’à l’amour ou

l’amitié, mais les circonstances ont toujours fait que nous avons été

séparés: ils n’ont pas eu le temps de me faire sentir ces effets

incroyables...

--Les circonstances, railla Luc, on dit cela.

--Vous croyez? non, je ne crois pas que je cherche une excuse.

Gille ne dit pas grand’chose de plus net et Luc ne l’y força pas,

recherchant chez son nouveau camarade d’amusantes incertitudes.

Quand Luc fut sorti de la chambre, Gille ouvrit un livre, mais au bout

d’un moment il entendit chantonner à la fenêtre voisine. Aussitôt il

leva un regard assez gai: «C’est la grosse brune, qui est à côté.»

Il se leva et se pencha brusquement.

--Vous m’avez fait peur, s’écria Molly, surprise par le brusque déclic

de son piège.

--Vous me faites plaisir. Vous n’avez pas sommeil?

--Si. Je n’ai qu’à m’étendre: dans deux minutes, je dormirai comme une

souche. Mais la nuit est trop bonne. Et vous?

--Vous m’avez bien réveillé.

--Vous en avez taillé une bavette avec Luc. De quoi parliez-vous?

--De nous! Des femmes!

--Son indifférence lui permet d’avoir des idées générales. Qu’est-ce que

vous dites des femmes?

--Moi je les aime. Et vous?

--Moi, je suis comme vous: j’adore les hommes.

--Qu’est-ce que vous préférez: les hommes, ou l’amour?

--Quand je regarde un homme, c’est un amour. Je n’ai plus de cigarettes,

vous en avez? Apportez-les-moi.

--Bon, je viens.

Tandis que Gille se recoiffait, il pensait à Finette pour la prendre à

témoin de son succès, mais les formes largement ondulées de Molly lui

firent oublier son hôtesse. Pourtant, après le premier sourire de

triomphe ouvert et dur, il en avait un autre, mêlé d’inquiétude, quand

il passa dans la chambre de sa voisine.

Cette simple démarche supprima les autres. Elle était déjà sur son lit,

très déshabillée.

«Ne fumons pas», dit Gille en posant les cigarettes.

«Ma bouche ne goûte pas des lèvres si étroites: pourtant elles sont bien

souples. J’ai beau les aimer, ces grosses-là à quarante ans deviennent

un peu poussives. Mais un plaisir dont je ne me lasserai jamais, c’est

de reconnaître sous la graisse la ligne idéale de la jeunesse. Comme

elle a dû être mince, celle-ci. Elle garde sa ligne; elle la suit de

loin mais elle ne la perd pas. Elle a une taille: le ventre est séparé

de l’estomac, la hanche ne s’épaissit pas trop haut, les reins font leur

creux. C’est un beau morceau. Par exemple, j’aime mieux le goût de l’ail

que de la pâte dentifrice.

«--Vous êtes charmant. Charmant visage. Vous embrassez bien. Oui. Oui.

Oui.

«Elle parle, quelle horreur! Elle retrouve sa voix de petite fille.

C’est comme la ligne engorgée dans la graisse, mais ça fait comique. Ne

rions pas trop, c’est dangereux. Elle est soignée. Une peau fine, une

dent en or: pourquoi l’or, là, dégoûte-t-il? Un peu de ventre, autant

que dans le gilet de mon père qui croyait qu’il n’en avait pas.

J’inspecte la bouche, le cou, les seins, le ventre. Et maintenant? Je

crois qu’il faudrait profiter du premier élan? Oh oui! il ne faut pas

s’attarder. Cette main, du reste, qui vient vers moi, rend tout aisé.

C’est drôle; il suffirait d’un mot pour lancer cette femme dans

l’espoir. Elle a des mérites; franche du collier. Mais avec n’importe

qui. A la fin, ce petit visage et ce gros corps, cela m’entraîne vers le

comique, or le comique et le désir! Enfin, je m’en suis tiré.

Regardez-la, elle est aussi belle que si elle était morte. On pourrait

croire que c’est arrivé.»

Gille, poli, mit dix minutes à faire croire à cette bonne Molly qu’il ne

pouvait s’arracher à elle. Puis il put décemment s’écarter un peu. Il la

regarda se livrer à ses ablutions, avec un sans-gêne si innocent qu’il

la débarrassa du ridicule qui était passé sur elle.

Mais quand elle revint, elle n’osa rester nue, cherchant dans ses yeux

un jugement. Il prolongea un silence dans l’ombre qui la força à en

rabattre. Elle s’allongea pour lui donner des remerciements et jeter de

l’huile sur le feu. Mais le feu était mort. Gille avait envie de dormir.

«Un lit pas large, encombré par un corps de plus en plus étranger, et le

matin il faudrait décamper avant l’arrivée des domestiques.» Sous un

reproche muet et fourmillant il se leva.

«Je suis éreinté, ce voyage...»

* * * * *

--Comment l’as-tu trouvé, demandait Luc à sa sœur.

--C’est un serpent qui dort au soleil. Il est en bois, mais il faut

voir, une minute après, comme il se tortille bien pour avaler la grosse

bête qui se laisse faire.

--Il a la folie de plaire. Et pourtant...

--Et pourtant!

--... tout d’un coup on sent qu’il renonce entièrement à la personne

qu’il a commencé de poursuivre... On m’en a raconté de raides sur sa

façon de plaquer les gens.

--Mais qu’est-ce que cette coquetterie, crois-tu?

--Ce n’est pas tant de la vanité. C’est même le contraire, c’est de la

curiosité. Il est fasciné par les êtres dans le premier moment, mais

tout de suite après la réalité le délivre, le dégoûte.

--Et il ne pardonne pas aux autres d’avoir marché.

--Il oublie de leur en vouloir, il les oublie. Pourtant tout n’est pas

désintéressé dans les coquetteries de ce monsieur. Il y a aussi la peur

de ne pas exister.

--Je ne vois pas ça.

--Si, il a besoin d’être soutenu par des regards, pour avoir

l’impression qu’il se tient debout.

--C’est un garçon qui existe, pourtant.

--Peut-être, je ne vois pas très bien comment. Il est bien détraqué

celui-là encore, comme nous tous.

Pourquoi Luc avait-il amené Gille chez Finette? Ils avaient l’habitude

de mettre en commun leurs humeurs. Le spectacle du monde, quand Luc ne

s’en détournait pas dans des moments de malaise abominable, provoquait

son esprit à des trépignements burlesques que des applaudissements

redoublaient. Bien que fasciné par la vie mondaine, Luc ne s’y mêlait

pas beaucoup car, en plus de ces misérables défaillances qui

l’enfermaient chez lui, une extrême susceptibilité lui rendait tout

commerce difficile, et son esprit barbelé faisait lâcher prise à bien

des séductions pas assez mordantes. Alors il revenait vers sa sœur. Ils

se vautraient incestueusement dans la complaisance d’eux-mêmes.

Luc avait donc amené Gille pour les distraire tous deux. Mais il avait

prévu que Gille s’occuperait plus de Finette que de lui. Or il était

fort capable de jalousie à propos de sa sœur; il craignait tout

mouvement qui dérangeât leur immobile égalité. Mais pour rien au monde

il ne se serait dérobé à de pareilles épreuves.

L'homme couvert de femmes · 第 9 / 30 题