Chapitre I

_Introduction à l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les

principaux personnages de cette histoire et l'auteur qui l'a écrite._

Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque j'aperçus, dans

la boutique, un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une

tortue qu'il marchandait avec l'intention d'en faire, aussitôt qu'elle

serait devenue sa propriété, une _turtle soup_.

L'air de résignation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait

examiner, sans même essayer de se soustraire en rentrant dans son

écaille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha.

Il me prit une envie soudaine de l'arracher à la marmite, dans laquelle

étaient déjà plongées ses pattes de derrière; j'entrai dans le magasin,

où j'étais fort connu à cette époque, et, faisant un signe de l'oeil à

madame Beauvais, je lui demandai si elle m'avait conservé la tortue que

j'avais retenue, la veille, en passant.

Madame Beauvais me comprit avec cette soudaineté d'intelligence qui

distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment

la bête des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en

disant, avec un accent anglais très prononcé, à notre insulaire, qui la

regardait la bouche béante:

--Pardon, milord, la petite tortue, il être vendue à monsieur depuis ce

matin.

--Ah! me dit en très bon français le milord improvisé, c'est à vous,

monsieur, qu'appartient cette charmante bête?

--Yes, yes, milord, répondit madame Beauvais.

--Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez là un petit animal qui

fera d'excellente soupe; je n'ai qu'un regret, c'est qu'il soit le seul

de son espèce que possède en ce moment madame la marchande.

--Nous _have la espoir_ d'en recevoir d'autres demain matin, répondit

madame Beauvais.

--Demain, il sera trop tard, répondit froidement l'Anglais; j'ai arrangé

toutes mes affaires pour me brûler la cervelle cette nuit, et je

désirais, auparavant, manger une soupe à la tortue.

En disant ces mots, il me salua et sortit.

--Pardieu! me dis-je après un moment de réflexion, c'est bien le moins

qu'un aussi galant homme se passe un dernier caprice.

Et je m'élançai hors du magasin en criant, comme madame Beauvais:

--Milord! milord!

Mais je ne savais pas où milord était passé; il me fut impossible de

mettre la main dessus.

Je revins chez moi tout pensif: mon humanité envers une bête était

devenue une inhumanité envers un homme. La singulière machine que ce

monde, où l'on ne peut faire le bien de l'un sans le mal de l'autre! Je

gagnai la rue de l'Université, je montai mes trois étages, et je déposai

mon acquisition sur le tapis.

C'était tout bonnement une tortue de l'espèce la plus commune: _testudo

lutaria_, _sive aquarum dulcium_; ce qui veut dire, selon Linné chez les

anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou tortue

d'eau douce.

Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient à peu près, dans

l'ordre social des chéloniens, le rang correspondant à celui que

tiennent chez nous, dans l'ordre civil, les épiciers, et, dans l'ordre

militaire, la garde nationale.

C'était bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui eût jamais

passé les quatre pattes, la tête et la queue par les ouvertures d'une

carapace. À peine se sentit-elle sur le plancher, qu'elle me donna une

preuve de son originalité en piquant droit vers la cheminée avec une

rapidité qui lui valut à l'instant même le nom de Gazelle, en faisant

tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre, afin

d'arriver jusqu'au feu, dont la lueur l'attirait; enfin, voyant, au bout

d'une heure, que ce qu'elle désirait était impossible, elle prit le

parti de s'endormir, après avoir préalablement passé sa tête et ses

pattes par l'une des ouvertures les plus rapprochées du foyer,

choisissant ainsi, pour son plaisir particulier, une température de

cinquante à cinquante-cinq degrés de chaleur, à peu près; ce qui me fit

croire que, soit vocation, soit fatalité, elle était destinée à être

rôtie un jour ou l'autre, et que je n'avais fait que changer son mode de

cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pour la transporter

dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m'étais

pas trompé.

Comme j'étais obligé de sortir et que je craignais qu'il n'arrivât

malheur à Gazelle, j'appelai mon domestique.

--Joseph, lui dis-je, lorsqu'il parut, vous prendrez garde à cette bête.

Il s'en approcha avec curiosité.

--Ah! tiens, dit-il, c'est une tortue... Ça porte une voiture.

--Oui, je le sais; mais je désire qu'il ne vous en prenne jamais l'envie

d'en faire l'expérience.

--Oh! ça ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait à déployer

devant moi ses connaissances en histoire naturelle; la diligence de Laon

passerait sur son dos, qu'elle ne l'écraserait pas.

Joseph citait la diligence de Laon, parce qu'il était de Soissons.

--Oui, lui dis-je, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue

franche, _testudo mydas_, pourrait porter un pareil poids; mais je doute

que celle-ci, qui est de plus petite espèce...

--Ça ne veut rien dire, reprit Joseph: c'est fort comme un Turc, ces

petites bêtes-là; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait...

--C'est bien, c'est bien; vous lui achèterez de la salade et des

escargots.

--Tiens! des escargots?... Est-ce qu'elle a mal à la poitrine? Le maître

chez lequel j'étais avant d'entrer chez monsieur prenait du bouillon

d'escargots parce qu'il était physique; eh bien, ça ne l'a pas

empêché...

Je sortis sans écouter le reste de l'histoire; au milieu de l'escalier,

je m'aperçus que j'avais oublié mon mouchoir de poche: je remontai

aussitôt. Je trouvai Joseph, qui ne m'avait pas entendu rentrer, faisant

l'Apollon du Belvédère, un pied posé sur le dos de Gazelle et l'autre

suspendu en l'air, afin que pas un grain des cent trente livres que le

drôle pesait ne fût perdu par la pauvre bête.

--Que faites-vous là, imbécile?

--Je vous l'avais bien dit, monsieur, répondit Joseph tout fier de

m'avoir prouvé en partie ce qu'il avançait.

--Donnez-moi un mouchoir, et ne touchez jamais à cette bête.

--Voilà, monsieur, me dit Joseph en m'apportant l'objet demandé... Mais

il n'y a aucune crainte à avoir pour elle... un wagon passerait

dessus...

Je m'enfuis au plus vite; mais je n'avais pas descendu vingt marches,

que j'entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses

dents:

--Pardieu! je sais ce que je dis... Et puis, d'ailleurs, on voit bien, à

la conformation de ces animaux, qu'un canon chargé à mitraille

pourrait...

Heureusement, le bruit qu'on faisait dans la rue m'empêcha d'entendre la

fin de la maudite phrase.

Le soir, je rentrai assez tard, comme c'est ma coutume. Aux premiers pas

que je fis dans ma chambre, je sentis que quelque chose craquait sous ma

botte. Je levai vitement le pied, rejetant tout le poids de mon corps

sur l'autre jambe: le même craquement se fit entendre de nouveau; je

crus que je marchais sur des oeufs. Je baissai ma bougie... Mon tapis

était couvert d'escargots.

Joseph m'avait ponctuellement obéi: il avait acheté de la salade et des

escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre; dix

minutes après, soit que la température de l'appartement les eût

dégourdis, soit que la peur d'être croqués se fût emparée d'eux, toute

la caravane s'était mise en route, et elle avait même déjà fait

passablement de chemin; ce qui était facile à juger par les traces

argentées qu'ils avaient laissées sur les tapis et sur les meubles.

Quant à Gazelle, elle était restée au fond du panier, contre les parois

duquel elle n'avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me

prouvèrent que la fuite des Israélites n'avait pas été si rapide,

qu'elle n'eût mis la dent sur quelques-uns avant qu'ils eussent le temps

de traverser la mer Rouge.

Je commençai aussitôt une revue exacte du bataillon qui manoeuvrait dans

ma chambre, et par lequel je me souciais peu d'être chargé pendant la

nuit; puis, prenant délicatement de la main droite tous les promeneurs,

je les fis rentrer, les uns après les autres, dans leur corps de garde,

que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.

Au bout de cinq minutes, je m'aperçus, que, si je laissais toute cette

ménagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une

minute; c'était un bruit, comme si on eût enfermé une douzaine de souris

dans un sac de noix: je pris donc le parti de transporter le tout à la

cuisine.

Chemin faisant, je songeai qu'au train dont allait Gazelle je la

trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la laissais au milieu

d'un magasin de vivres aussi copieux; au même moment et comme par

inspiration, j'avisai dans mon souvenir certain baquet placé dans la

cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chaussée mettait dégorger

son poisson: cela me parut une si merveilleuse hôtellerie pour une

_testudo aquarum dulcium_, que je jugeai inutile de me casser la tête à

lui en chercher une autre, et que, la tirant de son réfectoire, je la

portai directement au lieu de sa destination.

Je remontai bien vite et m'endormis, persuadé que j'étais l'homme de

France le plus ingénieux en expédients.

Le lendemain, Joseph me réveilla dès le matin.

--Oh! monsieur, en voilà une farce! me dit-il en se plantant devant mon

lit.

--Quelle farce?

--Celle que votre tortue a faite.

--Comment?

--Eh bien, croiriez-vous qu'elle est sortie de votre appartement, ça, je

ne sais pas comment... qu'elle a descendu les trois étages, et qu'elle a

été se mettre au frais dans le vivier du restaurateur?

--Imbécile! tu n'as pas deviné que c'était moi qui l'y avais portée?

--Ah bon!... Vous avez fait là un beau coup, alors!

--Pourquoi cela?

--Pourquoi? Parce qu'elle a mangé la tanche, une tanche superbe qui

pesait trois livres.

--Allez me chercher Gazelle, et apportez-moi des balances.

Pendant que Joseph exécutait cet ordre, j'allai à ma bibliothèque,

j'ouvris mon Buffon à l'article tortue; car je tenais à m'assurer si ce

chélonien était ichtyophage, et je lus ce qui suit:

«Cette tortue d'eau douce, _testudo aquarum dulcium_ c'était bien cela,

aime surtout les marais et les eaux dormantes; lorsqu'elle est dans une

rivière ou dans un étang, alors elle attaque tous les poissons

indistinctement, même les plus gros: elle les mord sous le ventre, les y

blesse fortement, et, lorsqu'ils sont épuisés par la perte du sang, elle

les dévore avec la plus grande avidité et ne laisse guère que les

arêtes, la tête des poissons, et même leur vessie natatoire, qui remonte

quelquefois à la surface de l'eau.»

--Diable! diable! dis-je; le restaurateur a pour lui M. de Buffon: ce

qu'il dit pourrait bien être vrai.

J'étais en train de méditer sur la probabilité de l'accident, lorsque

Joseph rentra, tenant l'accusée d'une main et les balances de l'autre.

--Voyez-vous, me dit Joseph, ça mange beaucoup, ces sortes d'animaux,

pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout, parce que c'est

très nourrissant; est-ce que vous croyez que, sans cela, ça pourrait

porter une voiture?... Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots

sont robustes; c'est parce qu'ils ne mangent que du poisson.

J'interrompis Joseph.

--Combien pesait la tanche?

--Trois livres: c'est neuf francs que le garçon réclame.

--Et Gazelle l'a mangée tout entière?

--Oh! elle n'a laissé que l'arête, la tête et la vessie.

--C'est bien cela! M. de Buffon est un grand naturaliste. Cependant,

continuai-je à demi-voix, trois livres... cela me parait fort.

Je mis Gazelle dans la balance; elle ne pesait que deux livres et demie

avec sa carapace.

Il résultait de cette expérience, non point que Gazelle fût innocente du

fait dont elle était accusée, mais qu'elle devait avoir commis le crime

sur un cétacé d'un plus médiocre volume.

Il paraît que ce fut aussi l'avis du garçon; car il parut fort content

de l'indemnité de cinq francs que je lui donnai.

L'aventure des limaçons et l'accident de la tanche me rendirent moins

enthousiaste de ma nouvelle acquisition; et, comme le hasard fit que je

rencontrai, le même jour, un de mes amis, homme original et peintre de

génie, qui faisait à cette époque une ménagerie de son atelier, je le

prévins que j'augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau

sujet, appartenant à l'estimable catégorie des chéloniens, ce qui parut

le réjouir beaucoup.

Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, où tout se passa fort

tranquillement, vu l'absence des escargots.

Le lendemain, Joseph entra chez moi, comme d'habitude, roula le tapis de

pied de mon lit, ouvrit la fenêtre, et se mit à le secouer pour en

extraire la poussière; mais tout à coup il poussa un grand cri et se

pencha hors de la fenêtre comme s'il eût voulu se précipiter.

--Qu'y a-t-il donc, Joseph? dis-je à moitié éveillé.

--Ah! monsieur, il y a que votre tortue était couchée sur le tapis, je

ne l'ai pas vue...

--Et...?

--Et, ma foi! sans le faire exprès, je l'ai secouée par la fenêtre.

--Imbécile!...

Je sautai à bas de mon lit.

--Tiens! dit Joseph, dont la figure et la voix reprenaient une

expression de sérénité tout à fait rassurante, tiens! elle mange un

chou!

En effet, la bête, qui avait rentré par instinct tout son corps dans sa

cuirasse, était tombée par hasard sur un tas d'écailles d'huîtres, dont

la mobilité avait amorti le coup, et, trouvant à sa portée un légume à

sa convenance, elle avait sorti tout doucement la tête hors de sa

carapace, et s'occupait de son déjeuner aussi tranquillement que si elle

ne venait pas de tomber d'un troisième étage.

--Je vous le disais bien, monsieur! répétait Joseph dans la joie de son

âme, je vous le disais bien, qu'à ces animaux rien ne leur faisait. Eh

bien, pendant qu'elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus...

--N'importe, descendez vite et allez me la chercher.

Joseph obéit. Pendant ce temps, je m'habillai, occupation que j'eus

terminée avant que Joseph reparût; je descendis donc à sa rencontre et

le trouvai pérorant au milieu d'un cercle de curieux, auxquels il

expliquait l'événement qui venait d'arriver.

Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet, qui me

descendit faubourg Saint-Denis, n° 109; je montai cinq étages, et

j'entrai dans l'atelier de mon ami, qui était en train de peindre.

Il y avait autour de lui un ours couché sur le dos, et jouant avec une

bûche; un singe assis sur une chaise et arrachant, les uns après les

autres, les poils d'un pinceau; et, dans un bocal, une grenouille

accroupie sur la troisième traverse d'une petite échelle, à l'aide de

laquelle elle pouvait monter jusqu'à la surface de l'eau.

Mon ami s'appelait Decamps, l'ours Tom, le singe Jacques Ier, et la

grenouille mademoiselle Camargo.

Le capitaine Pamphile · 第 7 / 29 题