_Comment Jacques Ier voua une haine féroce à Tom, et cela à propos d'une
carotte._
Mon entrée fit révolution.
Decamps leva les yeux de dessus ce merveilleux petit tableau des _Chiens
savants_ que vous connaissez tous, et qu'il achevait alors.
Tom se laissa tomber sur le nez la bûche avec laquelle il jouait, et
s'enfuit en grognant dans sa niche, bâtie entre les deux fenêtres.
Jacques Ier jeta vivement son pinceau derrière lui et ramassa une paille
qu'il porta innocemment à sa bouche avec sa main droite, tandis qu'il se
grattait la cuisse de la main gauche et levait béatement les yeux au
ciel.
Enfin, mademoiselle Camargo monta languissamment un degré de son
échelle; ce qui, dans toute autre circonstance, aurait pu être considéré
comme un signe de pluie.
Et moi, je posai Gazelle à la porte de la chambre, sur le seuil de
laquelle je m'étais arrêté en disant:
--Cher ami, voilà la bête. Vous voyez que je suis de parole.
Gazelle n'était pas dans un moment heureux: le mouvement du cabriolet
l'avait tellement désorientée, que, pour rassembler probablement toutes
ses idées et réfléchir à sa situation le long de la route, elle avait
rentré toute sa personne sous sa carapace; ce que je posais par terre
avait donc l'air tout bonnement d'une écaille vide.
Néanmoins, lorsque Gazelle sentit, par la reprise de son centre de
gravité, qu'elle adhérait à un terrain solide, elle se hasarda de
montrer son nez à l'ouverture supérieure de son écaille; pour plus de
sûreté, cependant, cette partie de sa personne était prudemment
accompagnée de ses deux pattes de devant; en même temps, et comme si
tous les membres eussent unanimement obéi à l'élasticité d'un ressort
intérieur, les deux pattes de derrière et la queue parurent à
l'extrémité inférieure de la carapace. Cinq minutes après, Gazelle avait
mis toutes voiles dehors.
Elle resta cependant encore un instant en panne, branlant la tête à
droite et à gauche comme pour s'orienter; puis tout à coup ses yeux
devinrent fixes, et elle s'avança, aussi rapidement que si elle eût
disputé le prix de la course au lièvre de la Fontaine, vers une carotte
gisant aux pieds de la chaise qui servait de piédestal à Jacques Ier.
Celui-ci regarda d'abord avec assez d'indifférence la nouvelle arrivée
s'avancer de son côté; mais, dès qu'il s'aperçut du but qu'elle
paraissait se proposer, il donna des signes d'une inquiétude réelle,
qu'il manifesta par un grognement sourd, qui dégénéra, au fur et à
mesure qu'elle gagnait du terrain, en cris aigus interrompus par des
craquements de dents. Enfin, lorsqu'elle ne fut plus qu'à un pied de
distance du précieux légume, l'agitation de Jacques prit tout le
caractère d'un désespoir réel; il saisit, d'une main, le dossier de son
siège, et, de l'autre, la traverse recouverte de paille, et,
probablement dans l'espoir d'effrayer la bête parasite qui venait lui
rogner son dîner, il secoua la chaise de toute la force de ses poignets,
jetant ses deux pieds en arrière comme un cheval qui rue, et
accompagnant ses évolutions de tous les gestes et de toutes les grimaces
qu'il croyait capables de démonter l'impassibilité automatique de son
ennemi. Mais tout était inutile; Gazelle n'en faisait pas pour cela un
pas moins vite que l'autre. Jacques Ier ne savait plus à quel saint se
vouer.
Heureusement pour Jacques qu'il lui arriva, en ce moment, un secours
inattendu. Tom, qui s'était retiré dans sa loge à mon arrivée, avait
fini par se familiariser avec ma présence, et prêtait, comme nous tous,
une certaine attention à la scène qui se passait; étonné d'abord de voir
se remuer cet animal inconnu, devenu, grâce à moi, commensal de son
logis, il l'avait suivi dans sa course vers la carotte avec une
curiosité croissante. Or, comme Tom ne méprisait pas non plus les
carottes, lorsqu'il vit Gazelle près d'atteindre le précieux légume, il
fit trois pas en trottant et, levant sa grosse patte, il la posa
lourdement sur le dos de la pauvre bête, qui, frappant la terre du plat
de son écaille, rentra incontinent dans sa carapace et resta immobile à
deux pouces de distance du comestible qui mettait en ce moment en jeu
une triple ambition. Tom parut fort étonné de voir disparaître, comme
par enchantement, tête, pattes et queue. Il approcha son nez de la
carapace, souffla bruyamment dans les ouvertures; enfin, et comme pour
se rendre plus parfaitement compte de la singulière organisation de
l'objet qu'il avait sous les yeux, il le prit, le tournant et le
retournant entre ses deux pattes; puis, comme convaincu qu'il s'était
trompé en concevant l'absurde idée qu'une pareille chose fût douée de la
vie et pût marcher, il la laissa négligemment retomber, prit la carotte
entre ses dents, et se mit en devoir de regagner sa niche.
Ce n'était point là l'affaire de Jacques: il n'avait pas compté que le
service que lui rendait son ami Tom serait gâté par un pareil trait
d'égoïsme; mais, comme il n'avait pas pour son camarade le même respect
que pour l'étrangère, il sauta vivement de la chaise où il était
prudemment resté pendant la scène que nous venons de décrire, et,
saisissant d'une main, par sa chevelure verte, la carotte que Tom tenait
par la racine, il se raidit de toutes ses forces, grimaçant, jurant,
claquant des dents, tandis que, de la patte qui lui restait libre, il
allongeait force soufflets sur le nez de son pacifique antagoniste, qui,
sans riposter, mais aussi sans lâcher l'objet en litige, se contentait
de coucher ses oreilles sur son cou, de fermer ses petits yeux noirs
chaque fois que la main agile de Jacques se mettait en contact avec sa
grosse figure; enfin la victoire resta, comme la chose arrive
ordinairement, non pas au plus fort, mais au plus effronté. Tom desserra
les dents, et Jacques, possesseur de la bienheureuse carotte, s'élança
sur une échelle, emportant le prix du combat, qu'il alla cacher derrière
un plâtre de Malagutti, sur un rayon fixé à six pieds de terre; cette
opération finie, il descendit plus tranquillement, certain qu'il n'y
avait ni ours ni tortue capables de l'aller dénicher là.
Arrivé au dernier échelon, et lorsqu'il s'agit de remettre pied à terre,
il s'arrêta prudemment, et, jetant les yeux sur Gazelle, qu'il avait
oubliée dans la chaleur de sa dispute avec Tom, il s'aperçut qu'elle se
trouvait dans une position qui n'était rien moins qu'offensive.
En effet, Tom, au lieu de la replacer avec soin dans la situation où il
l'avait prise, l'avait, comme nous l'avons dit, négligemment laissée
tomber à tout hasard, de sorte qu'en reprenant ses sens, la malheureuse
bête, au lieu de se retrouver dans sa situation normale, c'est-à-dire
sur le ventre, s'était retrouvée sur le dos, position, comme chacun le
sait, antipathique au suprême degré à tout individu faisant partie de la
race des chéloniens.
Il fut facile de voir à l'expression de confiance avec laquelle Jacques
s'approcha de Gazelle, qu'il avait jugé au premier abord que son
accident la mettait hors d'état de faire aucune défense. Cependant,
arrivé à un demi-pied du _monstrum horrendum_, il s'arrêta un instant,
regarda dans l'ouverture tournée de son côté, et se mit, sous un air de
négligence apparente, à en faire le tour avec précaution, l'examinant à
peu près comme un général fait d'une ville qu'il veut assiéger. Cette
reconnaissance achevée, il allongea la main doucement, toucha du bout du
doigt l'extrémité de l'écaille; puis aussitôt, se rejetant lestement en
arrière, il se mit, sans perdre de vue l'objet qui le préoccupait, à
danser joyeusement sur ses pieds et ses mains, accompagnant ce mouvement
d'une espèce de chant de victoire qui lui était habituel toutes les fois
que, par une difficulté vaincue ou un péril affronté, il croyait avoir à
se féliciter de son habileté ou de son courage.
Cependant cette danse et ce chant s'interrompirent soudainement; une
idée nouvelle traversa le cerveau de Jacques, et parut absorber toutes
ses facultés pensantes. Il regarda attentivement la tortue, à laquelle
sa main, en la touchant, avait imprimé un mouvement d'oscillation que
rendait plus prolongé la forme sphérique de son écaille, s'en approcha,
marchant de côté comme un crabe; puis, arrivé près d'elle, se leva sur
ses pieds de derrière, l'enjamba comme fait un cavalier de son cheval,
la regarda un instant se mouvoir entre ses deux jambes; enfin,
complètement rassuré, à ce qu'il paraît, par l'examen approfondi qu'il
venait d'en faire, il s'assit sur ce siège mobile, et lui imprimant,
sans cependant que ses pieds quittassent la terre, un mouvement rapide
d'oscillation, il se balança joyeusement, se grattant le côté et
clignant les yeux, gestes qui, pour ceux qui le connaissent, étaient
l'expression d'une joie indéfinissable.
Tout à coup Jacques poussa un cri perçant, fit un bond perpendiculaire
de trois pieds, retomba sur les reins, et s'élançant sur son échelle,
alla se réfugier derrière la tête de Malagutti. Cette révolution était
causée par Gazelle, qui, fatiguée d'un jeu dans lequel le plaisir
n'était évidemment pas pour elle, avait enfin donné signe de vie en
éraflant de ses pattes froides et aiguës les cuisses pelées de Jacques
Ier, qui fut d'autant plus bouleversé de cette agression, qu'il ne
s'attendait à rien moins qu'une attaque de ce côté.
En ce moment, un acheteur entra, et Decamps me fit signe qu'il désirait
rester seul. Je pris mon chapeau et ma canne, et m'éloignai.
J'étais sur le palier, lorsque Decamps me rappela.
--À propos, me dit-il, venez donc demain passer la soirée avec nous.
--Que faites-vous donc demain?
--Nous avons souper et lecture.
--Bah!
--Oui, mademoiselle Camargo doit manger un cent de mouches, et Jadin
lire un manuscrit.