qui se donnèrent à Bayreuth, vers la mi-août 1876, des grandes pièces
d'opéra, composant la tétralogie de l'_Anneau du Niebelung_. On joua
_l'Or du Rhin_, le 14; _la Valkyrie_, puis _Siegfried_, les journées
suivantes; et enfin, le 17 août, fut chanté pour la première fois,
l'opéra qui clôt ce drame immense: _le Crépuscule des Dieux_.
L'après-dînée de ce jour-là, vers quatre heures, M. Smithson se
promenait de long en large, devant la façade du théâtre, en compagnie
de M. de Cramm, qu'il venait, à l'instant, d'y rencontrer. Depuis
trois ans, ce vilain escargot ne faisait plus partie de la maison de
Charles d'Este, et il vivait à Blankenbourg; de manière qu'après les
compliments d'abordée, il demanda des nouvelles de Son Altesse, du
comte d'Œls, de M. d'Andonville, qui était retourné en Normandie, et
même, de quelques anciens domestiques; à quoi, Smithson répondait à
mesure.
--Et la bonne Augusta? reprit le baron.
--Morte à Rome, dit l'Américain; et il ajouta que la pauvre dame avait
fini par tomber dans un si triste état de paralysie et d'autres maux,
depuis la fuite de son fils, que la mort l'avait en effet, délivrée.
--Ah! dit M. de Cramm, et le comte Franz?
--On prétend qu'il vit retiré avec sa femme, dans je ne sais quel coin
de la Bohême, répondit Smithson. Le comte Nostitz, je crois, l'a
recueilli comme intendant, régisseur d'une grande terre.
--Et le «signor» Arcangeli? demanda M. de Cramm, en baissant la voix.
--Ah! ne m'en parlez pas, répliqua l'Américain...
Et après quelques tours en silence, ils s'arrêtèrent tous les deux, à
considérer le spectacle extrêmement animé, qu'ils voyaient. Le théâtre
de Bayreuth, en effet, est bâti sur une éminence, isolée et peu
étendue, qui découvre toute la ville et la campagne, et où l'on monte
par un chemin en pente douce. Il faisait le plus beau ciel du monde;
une quantité de voitures, de fiacres, d'antiques berlines, de
carrosses à laquais poudrés, gravissaient cette côte, au plus petit
pas, entre deux haies de curieux, et de paysans accourus des hameaux
des environs. Par moments, quand passait quelque prince, cette
multitude criait; la joie éclatait sur tous les visages, et l'on
n'entendait que le nom de Wagner, dans toutes les bouches.
--Ah! dit M. Smithson qui regardait paisiblement les groupes avec sa
lorgnette, voici Son Altesse qui arrive.
Au bas de la côte, apparut le landau magnifique du Duc, attelé de
quatre chevaux gris-pommelés, la queue tressée, et qui s'avançaient
d'un air superbe. Comme le torrent des voitures commençait déjà de
s'écouler, le landau, à cette minute, montait seul au milieu de la
route, tout étincelant de vernis, de satin, de cuivre, et d'écussons.
--Il a bien changé, dit M. de Cramm, les deux yeux collés à sa
lorgnette.
Et aussitôt, comme pour se rassurer sur lui-même, car il avait,
précisément et exactement, l'âge du Duc, il se mit, riant jaune, avec
un air de compassion, à raisonner sur les fatigues qu'avaient causées
à Charles d'Este tant de voyages, depuis son départ de Paris, et à les
compter sur ses doigts: Naples d'abord, d'où l'avaient chassé les
horribles fumées du Vésuve; Rome, où il s'était dégoûté de la plus
belle vue du monde, les jardins de la _Vigne Madame_, les faubourgs,
le Tibre serpentant entre les prairies et les campagnes, et à
l'horizon, les cornes de l'Apennin couvert de neige; puis la Haye, où
Son Altesse ravie, avait pensé s'établir pour tout de bon, et à
jamais. Les maisons en effet, y sont belles, et comme on en repeint
les briques assez fréquemment, elles paraissent toujours neuves. Des
chaînes barrent les trottoirs; les rues et les chaussées sont si
nettes, que les carrosses en roulant, ne font pas la moindre
poussière; derrière les vitres reluisantes, des femmes épient les
passants, ou arrosent des pots de tulipes. Mais bientôt, la santé du
Duc, gravement atteinte tout à coup, l'avait forcé de quitter ce pays
de canaux et de marécages; et maintenant, installé à Genève, il s'y
promenait d'hôtel en hôtel, inquiet, malade et mécontent.
--Et Otto? demanda le baron, en se penchant à l'oreille de M.
Smithson.
--Toujours de même, dit l'Américain; la folie redouble par accès, et
se tourne alors, en frénésie. Les Pères de la Charité, chez lesquels
il est placé depuis un an, n'espèrent plus sa guérison.
--Oui! dit M. de Cramm, d'un ton pénétré, il eût mieux valu
assurément, que sa blessure fût mortelle.
A ce moment, des musiciens parurent à un balcon du théâtre, et
jouèrent une fanfare de trompettes, sur un thème du _Crépuscule des
Dieux_. C'était le signal qu'on donnait, que l'opéra allait commencer.
Les groupes qui encombraient le péristyle, s'écoulèrent; et M. de
Cramm prit hâtivement congé de Smithson, ne se souciant pas de se
retrouver en face du Duc, dont le landau arrivait dans le même
instant.
Les chevaux s'arrêtèrent au perron, où le peu qui restait de
spectateurs, s'écarta. Le Duc, au fond de la voiture, la tête basse,
d'un rouge violet, et avec un air hébété, ne semblait pas avoir pris
garde que l'on était arrivé. M. Smithson dut lui toucher le bras. Il
tourna les yeux lentement, puis, d'une langue pâteuse:
--Ah! vous voilà, Smithson, dit-il: Giovan n'a pas voulu
m'accompagner; il prétend que cela l'ennuie.
Et sur ces mots, le pauvre Duc se leva péniblement, les jambes
tremblantes, descendit à grand peine, le marchepied, aidé par deux
valets; et fort voûté sur un bâton, donnant l'autre bras à
l'Américain, il se mit en marche, sous le péristyle.
Un frémissement se fit dans la salle, lorsque Charles d'Este y parut,
et augmenta avec une sorte de brouhaha étouffé, quand, au bras de M.
Smithson, il se mit à monter les marches qui menaient à son fauteuil.
Il était à présent, en effet, d'une grosseur si démesurée, qu'à peine
pouvait-il se remuer: perdu de goutte avec cela, les mains enflées et
tordues, et les pieds gourds, qui ne supportaient plus que des
chaussures de velours noir. Dans un effort qu'il avait fait, le corps
lui avait rompu au nombril, en sorte qu'il fallait le soutenir avec
une espèce de ventre d'argent; et deux descentes qu'il avait à l'aîne,
par surcroît, lui donnaient la crainte continuelle de l'accident le
plus léger. Il avait tenu néanmoins, à se vêtir encore de gala, et le
Duc était ce jour-là, en grand uniforme noir et or, avec les plaques
de ses ordres, et un chapeau à bouquet de plumes.
* * * * *
Assis en place, dans un lieu élevé, personne devant lui, au haut des
sièges, parce que le banc inférieur était coupé par la baie d'un
couloir, Charles d'Este rencontrait les yeux de presque tout le monde
sur les siens, et il demeurait immobile, regardant sans rien voir,
l'air concentré. De rares lumières de gaz, entre les pilastres et
demi-colonnes qui décoraient les murs de stuc, éclairaient à peine la
vaste salle, construite à la manière d'un théâtre antique. Une foule
bruyante s'y agitait, sur des gradins de velours rouge, qui montaient
étagés, depuis l'orchestre, jusqu'à la «Fürstenloge», la loge des
Princes, drapée de velours cramoisi, avec des glands pendants d'or
massif, et occupant la largeur entière de la vaste salle. Toutes les
autres places, sans exception, étaient ces fauteuils de velours rouge.
Une petite porte s'ouvrit tout à coup, en face de la scène, et
l'empereur Guillaume entra dans la loge impériale. Tout le monde
aussitôt, se leva; des acclamations retentirent, pendant que Sa
Majesté saluait. Le prince de Prusse, derrière lui, menait la
princesse à son bras. Puis, survinrent le roi de Bavière, les grands
ducs de Mecklembourg, de Bade, de Saxe-Weimar; après eux, le duc de
Cobourg, le duc d'Anhalt, le duc de Saxe-Altenbourg, le prince Georges
de Prusse, le prince Hohenzollern-Sigmaringen, le duc de Leuchtenberg,
le prince Romanowsk, et le prince Wilhelm de Blankenbourg. Le tumulte
de cette entrée dans le théâtre, parmi les cris de joie, les
trépignements, les mouchoirs que beaucoup de femmes agitaient, dura
jusqu'à ce que Sa Majesté, et tout ce qui l'accompagnait, fût en
place. Seul, au milieu de tant de curieux, ou de sincères
enthousiastes, Charles d'Este était resté assis, tournant le dos aux
princes et à l'Empereur, avec une affectation de tranquillité
méprisante.
--Vieux fou! dit Sa Majesté, en haussant les épaules;--et Elle se
penchait vers la princesse de Prusse, pour lui montrer cet excentrique
Charles d'Este, dont on parlait fort depuis quelques jours, quand tout
d'un coup, le gaz baissa, jusqu'à ne plus laisser que très peu de
clarté dans la salle, et la rampe allumée se dressa devant le rideau.
Il se fit aussitôt un profond silence: puis, tous les yeux
s'attachèrent à la fois, sur ce que les adeptes du maître appelaient
«l'abîme mystique», qui était l'endroit, où l'orchestre, entièrement
caché aux regards, par une manière d'avance de bois, interposée entre
la scène et le théâtre, n'attendait qu'un signal pour commencer.
Le bâton de Hans Richter s'abaissa, les musiciens jouèrent le prélude;
puis, le rideau se séparant, découvrit un morne paysage. Au sommet de
pics fracassés, des éclairs déchiraient les ténèbres; et assises, çà
et là, sur des rocs, les trois Nornes, filles d'Erda, effroyables et
en cheveux blancs, filaient le câble des destinées. Sœurs vénérables,
antiques filandières! L'une embrasse tout le Présent dans sa pensée,
la seconde, tout l'Avenir, la troisième, tout le Passé. Hors d'elles,
sans elles, il n'y a rien. Leur veille éternelle fait la vie de
l'univers et des créatures; leurs prunelles sont les bornes de tout ce
qui existe. Elles chantaient, en hâtant leur tâche; et leurs paroles
fatidiques parlaient de Sieglinde et de Siegmund, et de Siegfried et
de Brunnhilde. Soudain, ô prodige effrayant! le fil se cassait entre
leurs doigts, et les Nornes, épouvantées, disparaissaient au sein
d'Erda, la terre.
Et, comme à cette voix amère de la Norne du passé, le Duc songea
soudain, de dix années en arrière; il se revit à Blankenbourg. Alors,
c'était lui que l'on acclamait, lorsqu'il entrait dans une loge de
théâtre; la bassesse, les adulations, les adorations, rampaient à ses
pieds. Mais ces jours enivrants de son règne, n'avaient servi qu'à
préparer les plus cruels malheurs de toutes sortes, jusqu'à précipiter
enfin, ce maître si grand et si absolu, dans un abîme d'impuissance
et de néant. Ah! trois fois néfaste cette aube glacée, où il avait
quitté Wendessen, abandonné son beau duché qu'il ne devait jamais plus
revoir! Au moment de monter en berline, il avait demandé à Wagner, le
titre du dernier opéra de _l'Anneau du Niebelung_:
--_Le Crépuscule des Dieux_, Monseigneur... Et comme si cette parole
eût contenu quelque malédiction, de ce jour, avait commencé pour le
Duc, le lent et sombre crépuscule de sa vie.
Il s'assoupissait peu à peu, car il dormait partout, depuis quelques
mois, se réveillant net, si on lui parlait; et tout d'un coup, il lui
parut qu'il voyait devant lui, Claribel. Elle était entourée d'une
lumière tranquille, les yeux fixes, les lèvres blêmies, et tenait un
crâne dans sa main. Elle demeura sans rien dire, immobile, le temps
d'un assez long _Pater_, puis disparut;--et le Duc s'éveilla en
sursaut, glacé par cette vision, et fut quelques moments, à reprendre
haleine. Hélas! que voulait-elle de lui, sa Clary, sa dernière née? La
Mort qui l'avait emmenée, avait ouvert la porte à bien d'autres
fantômes; et depuis ce malheur, les plaies domestiques ne s'étaient
plus retirées de dessus la famille du Duc. C'était d'abord Hans Ulric,
qu'on trouvait un matin, râlant dans son sang. Et un bruit sourd,
chuchoté, à l'oreille, sur les causes de cette mort désespérée, était
venu en redoubler l'horreur, dont la douleur de Christiane et son
prompt dépérissement, avaient achevé de développer la noire et
effrayante énigme. Puis, les folies scandaleuses d'Otto, le dégoûtant
mariage de Franz... Mais bientôt après, le Duc avait été attaqué par
des coups plus vifs et plus sensibles: son cœur, dont il s'étonnait
toujours de souffrir, par l'ingrat abandon de sa dernière fille; son
honneur, sa dignité, son repos, par cette infâme tricherie au jeu, de
son fils Franz. O tache ineffaçable à son nom! Comble de bassesse et
de déshonneur! Mais qui, si peu de temps après, avait été comme
surpassé par ce comble de tous les crimes, l'attentat monstrueux
d'Otto!... Ainsi, cette race superbe qui avait tenu autrefois,
l'Allemagne entière sous son joug, et brillé par les plus grands
hommes en tous genres, des rois, des empereurs, des saints, finissait
dans un abîme de boue sanglante, avec des bâtards, des incestueux, des
voleurs et des parricides.
Alors, le cœur du Duc se brisa.--Et lui-même, d'ailleurs, qu'avait-il
été? Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable,
jaloux, capricieux, inquiet sans relâche, quel bonheur avait-il goûté,
quelle grandeur lui restait-il, à lui qui voulait tout mettre à ses
pieds? Il se vit seul, plus que malheureux en famille, en frère, en
oncle, et en enfants, déchiré au dedans par des catastrophes
poignantes, sans consolation de personne, portant son front
découronné, dans tous les hôtels de l'Europe, abandonné à deux ou
trois valets, qui le gouvernaient despotiquement, ne faisant plus
rien que par eux, ayant donné à son bouffon, son goût, son jugement,
ses oreilles, ses yeux; d'ailleurs, infirme et ridicule. La nuit
montait autour de lui, les ténèbres s'épaississaient; ces temps
cruels, hélas! avaient été le crépuscule de sa race.
Des moments de demi-sommeil, dans la lourde chaleur qu'il faisait,
suspendaient pour un temps, ses pensées; et le spectacle et la musique
les détournaient aussi, quelquefois, sans qu'il pût demeurer longtemps
attentif. Un visage, un ruban, la plaque d'un ordre qu'il voyait
briller, lui mettaient aux mains sa lorgnette; et tandis qu'il en
parcourait les files pressées des spectateurs, en face de lui, le Duc
retombait dans ses réflexions. Certes, une fête si fameuse, annoncée
depuis de longs mois, et à laquelle tant de gens avaient mis leur
point d'honneur de figurer et d'être vus, était comme un congrès de
l'Europe assemblée, dont tous les puissants, les arbitres, et si l'on
peut dire, les premières têtes, en noblesse, en art, en capacité,
devaient se trouver là réunis; et cependant, qu'y voyait Charles
d'Este? Beaucoup d'industriels, enrichis dans leurs forges ou leurs
filatures; des hommes d'affaires, des légistes, qui s'étaient poussés
peu à peu, par les plus vils emplois de plume, ou d'aboyeurs devant un
tribunal; quantité de ces beautés galantes des diverses capitales de
l'Europe, admises partout maintenant, à exercer leur sale métier; et
le reste, des gens de lettres, ou des reporters de gazettes: tout
mêlé, nivelé, confondu, devenu peuple, grands et petits, connus et
inconnus, dans la parité des habits. Plus de règle, plus de
hiérarchie! Une arrogante bourgeoisie, des suppôts brouillons de
politique, des écrivassiers besoigneux, se mêlaient, comme bon leur
semblait, aux seigneurs et aux souverains mêmes, tant l'esprit de
révolte et d'innovation avait comme enivré le monde.
Alors, par une sorte d'élan, le Duc qui, depuis trois journées,
s'obstinait, de façon affectée et scandaleuse, à tourner le dos à la
«Fürstenloge», se leva,--tandis que la salle entière, à la fin de ce
second entr'acte, acclamait l'Empereur qui rentrait,--et s'inclinant
fort bas, avec lenteur, Charles d'Este salua Sa Majesté. Il lui
pardonnait maintenant, d'avoir anéanti les souverains d'Allemagne, et
écrasé les derniers débris de cette noble et grande féodalité. Contre
les peuples turbulents, les violences de l'esprit nouveau, et la
licence débordée et triomphante, qu'eussent fait ces princes vides de
tout, et ne formant nul corps ensemble? Au lieu qu'un seul chef et un
guide unique, avec ses tentes, ses pavillons, son armée de soldats
dévoués, pouvait se ranger en bataille contre tant de sectes
nouvelles, les écraser et remettre tout, dans la soumission et dans le
devoir.
Mais en se rasseyant, Charles d'Este vit près de lui et peu éloignés
l'un de l'autre, deux juifs à nom fameux, qui faisaient en Europe, le
plus gros commerce d'argent, et il devint blême de dépit. C'était à
eux, non pas à lui, que s'adressait le salut particulier, rendu par
l'empereur Guillaume; et cette espèce de prostitution de ce prince si
avare de ses grâces, à deux hommes d'une telle sorte, marquait assez
la puissance qu'ils avaient. Oui! les Juifs étaient à présent, montés
par dessus la tête des Rois. Cette tribu vorace et ennemie, et sans
cesse occupée à sucer les peuples par les cruelles inventions que
l'avarice peut imaginer, avait, siècle à siècle, amassé, dans la
doublure de ses guenilles, tous les trésors et l'or du monde; et par
là, maintenant, rois, prélats, empereurs, la terre, le travail, le
commerce, et même la paix et la guerre, quelques juifs immondes les
tenaient captifs, et en disposaient souverainement. Leurs rapines,
tournées en science et en stratégie financières, leur avaient asservi
ce temps, qui rend un culte au Veau d'or: tout pliait, tout courbait
la tête devant eux; leurs filles entraient au lit des princes, et
mêlaient au plus pur sang chrétien, la boue infecte du Ghetto.
Le Duc détourna ses regards avec dégoût, de ces usuriers à nez crochu;
mais ses yeux tombèrent, au même moment, sur un groupe de gens
habillés en désordre, l'air impudent, les mains énormes, le plastron
étalé et cassé, et la barbe de bouc du Yankee. Ils étaient des
Américains, et les plus opulents personnages du monde entier,
prétendait-on: celui-ci, possédant des puits à pétrole, cet autre,
d'immenses bazars, un troisième, des troupeaux de bœufs, et cet
autre, court et rougeaud, que l'on surnommait le Commodore, les
_steamers_ de l'Atlantique. Tous ces «milliardaires,» visiblement,
sortaient de la plèbe du peuple, et Dicky Bennett portait encore, de
petites boucles d'oreille. Ils avaient dû être là-bas, avant leur
brusque enrichissement, gardiens de porcs, flotteurs de bois, pilotes
d'une barque marchande, conducteurs de railways, pionniers. Et, rien
qu'à les apercevoir, cyniques et vautrés à leur place, on découvrait
en eux, du premier coup d'œil, l'arrogance la plus affectée, un
orgueil de grossièreté étalé dans tout leur maintien, et un mépris
stupide et superbe, pour les arts et les élégances de la vieille
Europe.
Alors le Duc vit tout à coup, cette multitude infinie de peuples,
d'ouvriers et de misérables, comme un abîme immense, d'où allaient
s'élever des flots furieux. L'indépendance et l'indocilité entraient
par trop d'endroits, dans les sociétés, pour pouvoir être arrêtées, de
toutes parts. Qu'on bouchât cette eau d'un côté, aussitôt, elle
pénétrait de l'autre; elle bouillonnait même, par dessous la terre.
Oui! le temps fatal approchait. Tous les signes de destruction étaient
visibles sur l'ancien monde, comme des anges de colère, au-dessus
d'une Gomorrhe condamnée. Et ensuite, qu'y aurait-il? Quel sombre
avenir attendait les hommes? Désormais libres et égaux, sujets de
personne, pas même de Dieu, contre qui leurs savants leur créeraient
des prestiges, comme les magiciens de Pharaon, ils bouleverseraient la
terre par des trous et des mécaniques, pour percer à travers les
montagnes, et abréger les continents; mais, enflés par l'orgueil de la
matière, ils en seraient pour ainsi dire, crevés. Toute fleur de la
vie flétrie, les Grâces réfugiées au ciel, nulle tête ne s'élevant
sous le niveau pesant d'une monstrueuse égalité, la terre allait, en
peu de temps, devenir une auge immonde, où le troupeau des hommes se
rassasierait.
Au milieu du profond silence, une marche solennelle se déroulait, la
marche de la mort des Dieux, car le héros Siegfried venait d'être tué,
et tous les Dieux mouraient de cette mort. Et le Duc écoutait,
stupéfait, cette lamentation funèbre, qui l'étonnait par une horreur
et une majesté surhumaines. Il lui semblait qu'elle menait le deuil de
tout ce qu'il avait connu et aimé, le deuil de ses enfants, le deuil
de lui-même, et le deuil des Rois, dont il voyait l'agonie en quelque
sorte, et le crépuscule de ces dieux.
Et jusqu'au dernier accord de la pièce, Charles d'Este demeura dans
ses réflexions. Wagner parut sur le théâtre, appelé par les cris de
l'assemblée entière; ses yeux d'aigle étincelaient, toute sa face
tourmentée, et comme pétrie de génie, était blême d'émotion. Il
disparut, après avoir parlé, et le Duc se hâtant de sortir, gagna
aussitôt sa voiture, qui le tira très heureusement de la foule, de
sorte qu'il ne mit pas un quart d'heure, par les rues désertes de
Bayreuth, pour rentrer chez lui.
* * * * *
Charles d'Este trouva Arcangeli qui l'attendait dans le salon, avec
une collation de gâteaux, de raisins et de pêches. Il mangea quelques
grains de muscat, et but un peu de vin d'Espagne, tout en se plaignant
fort d'une excessive fatigue; mais le Duc voulut toutefois, avant que
de s'aller mettre au lit, écrire à son notaire, à Genève. On a
conjecturé depuis, que c'était pour lui expédier quelques lignes de
testament, ou, tout au moins, pour annuler celui qu'il avait déposé
dans son étude. Quoi qu'il en soit, quand l'Italien revint, avec une
écritoire, le Duc était sur sa chaise percée, entre deux laquais qui
l'y avaient mis; et ne dit mot, le voyant approcher. Soudain, on
s'aperçut qu'il balbutiait, et au même instant, il se laissa tomber de
côté, en apoplexie, sur Arcangeli qui le retint.
Tout l'hôtel, en un moment, fut sur pied. On courut chercher du
secours, mais le Duc était sans espérance. Le premier médecin qui
vint, l'étendit à la hâte, sur un canapé, et l'y saigna; mais on ne
parvint à tirer de lui, que de faibles signes de vie. En moins de deux
heures, tout fut fini, pendant lesquelles, Arcangeli fut assez
justement soupçonné de s'être bien garni les mains, par avance; car on
ne retrouva que peu d'argent, dans le secrétaire de Son Altesse. La
précaution d'ailleurs, vint à propos. En effet, ni lui, ni Franz, ni
Christiane, ni le prince Wilhelm, ni le roi de Hanovre, ni aucun
membre de la famille, pas un ami, pas un serviteur, n'eut une obole du
testament. M. Smithson, le seul excepté, était inscrit pour un legs
d'un million. Il convient d'ailleurs, d'insérer ici cette pièce, telle
qu'elle a paru dans divers journaux, car elle peint, jusqu'après la
mort, le caractère de Charles d'Este.
TESTAMENT OLOGRAPHE DE S. A. S. CHARLES D'ESTE, DUC DE
BLANKENBOURG.
_Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit._
_Etant présentement dans la ville de Genève, à l'hôtel Beaurivage
où je suis logé, le quatorze décembre, mil huit cent
soixante-quinze, moi, Ferdinand, Charles d'Este, duc souverain de
Blankenbourg, Lunebourg, Wolfenbuttel etc... par la grâce de
Dieu, sain de corps et d'esprit, j'ai écrit de ma main, le
présent testament olographe, qui contient mes dernières
volontés._
_Je veux qu'après ma mort, on me mette dans un cercueil, dont
voici la description:_
_Qu'il soit fait d'une forme semblable à celui de mon père,
seulement plus grand encore; qu'il soit du meilleur bois, doublé
du plus beau velours de Gênes rouge foncé, garni de galons et de
franges d'or._
_Qu'il y ait des deux côtés, mes armes complètes, avec toutes mes
décorations brodées en or, telles qu'elles sont peintes sur mon
carrosse d'Etat blanc; aux deux extrémités, en haut et en bas, un
K allemand, avec la couronne royale._
_Sur le dessus du cercueil, il y aura une couronne eu argent
doré, reposant sur un coussin de velours, garni également de
galons et de franges d'or très riches; au-dessous, mon sabre de
chevalier, en or, avec sa coquille et son ceinturon, mes étoiles
et décorations, c'est-à-dire les grandes, qui n'ont pas besoin
d'être renvoyées aux grands-maîtres._
_Qu'il y ait également, en haut du cercueil, mon portrait peint
par Funica._
_Que, à l'intérieur, le cercueil soit disposé comme un lit, avec
ce qui en fait partie._
_Je veux que mon corps soit embaumé, et si mieux est pour sa
conservation, pétrifié, d'après le procédé imprimé, ci-joint._
_Que mes funérailles soient conduites avec toute la cérémonie et
la splendeur dues à mon rang de souverain._