tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le
monstrueux crime, qui fut commis à cette époque, par un scélérat du
nom de Hermann, et dont l'horrible découverte retentit dans toute la
France, et donna le spectacle nouveau de sept victimes à la fois,
égorgées par un seul homme. Tel était le riant poème que, chaque jour,
le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intérêt.
--Quel gaillard, répétait-il, à tous moments, quel gaillard! tandis
qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vétyver des Indes, dont les
fenêtres étaient tendues. L'évaporation, en mêlant du frais à l'odeur
des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait
l'agréable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien
plutôt pour les rêveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux
fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi
surtout, lorsqu'on en vint, après le meurtre des cinq enfants et de la
femme, à l'empoisonnement de Kinck le père, au moyen de l'acide
prussique. Or, pour préparer le poison, Hermann avait imaginé un
procédé, le plus ingénieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de
lui lire bien posément, le jour qu'il parut dans les gazettes.
L'assassin s'était donc servi de deux cornues, la première, à large
orifice, et l'autre, à col long et étroit. Il les avait engagées l'une
dans l'autre. Après quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin,
Hermann avait distillé dans la grande, du prussiate jaune de potasse,
de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond était
garni d'un linge mouillé, avait fait l'office de récipient.
L'expert-chimiste déclarait que c'était l'unique procédé, par lequel
on fabriquât de l'acide, capable de se conserver.
Alors, les yeux de la Belcredi rencontrèrent les yeux d'Otto; puis
tous deux, comme par réponse, jetèrent un regard affreux sur Charles
d'Este, qui, demi-allongé dans son lit de broderie d'or et d'argent,
se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se
plaisait, en ce moment, à ramasser par l'Europe entière. Pauvre vieil
enfant couronné, tout charmé de son hochet, et qui ne voyait pas la
dangereuse vipère, liée au bord de ses habits. De ce jour, de cet
instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut résolu et
préparé. L'idée d'abord, leur en avait paru un rêve, un vain
amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les séduisait par la
perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'après quelques
journées, sans savoir comment cela s'était fait, les deux amants se
réveillaient, tout pénétrés, tout environnés de leur crime. Giulia et
Otto se parlèrent; tout fut prévu, et arrangé. Le poison dont ils
avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace: la mort serait
sans doute, attribuée à la rupture d'un vaisseau, ou à quelque
anévrisme du cœur. D'ailleurs, Otto, dès les premiers instants,
demanderait par dépêche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer
le Duc dans la vieille cathédrale Saint-Blaise, où se trouvent les
tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux médecins
trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.
Divers incidents domestiques reculèrent d'abord leur projet, puis un
autre prétexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement
que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur
parut que deux convois, se succédant à l'hôtel, coup sur coup,
fixeraient trop l'attention. Par malheur, la fin des cérémonies leur
ramena l'Italien, qui, soit qu'il eût des yeux tout neufs, soit par
une chance particulière, démêla, ce jour-là, en les voyant entrer
ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'être serrés d'un peu près, en
passant la porte.
Déjà certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre,
n'avaient pas laissé de l'étonner. Bien plus de familiarité
s'échappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser
paraître: cela se sentait comme au nez.
--Oh! pensa l'Italien, prenons garde!
Et dès lors, il n'est pas de chien tenant l'arrêt, aussi patient et
attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce
qu'il apercevait, lui donnât bien fort à penser, il fallut, pour avoir
des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un
cheveu, les portes des appartements du fils du Duc et de la chanteuse;
et les sceaux, au matin, se trouvèrent rompus. Il sabla de poussière
menue, l'obscur corridor qui conduisait à la chambre de Giulia; et les
pas marquèrent ouvertement, d'où le galant était venu. Il pétilla de
cette découverte: mais, quant à prévenir Son Altesse, le bouffon
demeura indécis, quelque gros qu'il fût de parler. L'aveugle
prévention de Charles d'Este pour son fils et pour sa maîtresse, et la
défaveur où lui-même se trouvait auprès du Duc, faisaient redouter à
Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir,--et les preuves de
ses allégations, comment les faire toucher du doigt?
* * * * *
Une après-dînée, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait
dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la première fois, en
convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris
d'entendre des pas, et même assez lourds, au-dessus de sa tête. Ce
galetas était vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il
interrogea Emilia, qui répondit que, depuis plusieurs jours, elle
entendait le même bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant
que ce fût quelque laquais.
--Dans l'après-midi? demanda Giovan.
--Dans l'après-midi, répondit-elle.
Or, Charles d'Este avait coutume, après avoir considéré du haut de la
terrasse, le défilé de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout
harnachés, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit
lit de jour; et les amants, durant ce temps, avaient leur entière
liberté.--Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.
Il alla consulter, en quittant sa sœur, l'un des nombreux plans de
l'hôtel, dans le cabinet où Son Altesse avait ordonné qu'on les
enfermât. La chambre à œil de bœuf, qui donnait au-dessus de
l'appartement d'Emilia, portait le numéro 14. Notre homme ne put rien
savoir de plus, à ce moment, son service le rappelant auprès du Duc.
Il y resta jusqu'à onze heures, et remontait chez lui, fort agité, par
l'étroit escalier de service, quand l'idée lui vint tout à coup, de
visiter cette chambre mystérieuse. Aussitôt pensé, voilà l'Italien qui
grimpe un étage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat
de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de
lambourdes et de plâtras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint
sur une porte. Il s'était largement muni de fausses clefs, dans
l'après-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la
serrure avec soin.
Le premier coup d'œil, vivement jeté de tous côtés, ne montra d'abord
à Giovan, à la clarté fumeuse de sa bougie, qu'un grand lit à colonnes
torses et à baldaquin de broderie, qui était jadis, celui de
Christiane, et qu'après la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever
de chez elle, et un pêle-mêle de meubles, entassés tout autour de la
chambre, laquelle était proprement, un débarras. Giovan en fit le tour
avec précaution, n'y remarqua rien de suspect, parmi cet étrange
fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait même, deux de ces couronnes de
paille tressée, dont on se sert pour mettre les cornues sur cul. Et
notre homme désappointé, qui s'était figuré découvrir là, des
merveilles, ne songeait plus qu'à s'en aller, quand un bruit de pas
retentit, à l'extrémité du long corridor. Il demeura tout d'abord,
comme pétrifié, les yeux fixes, le cœur battant; puis soudain,
souffle sa bougie, écrase entre ses doigts, la mèche qui fume, et se
coule sans bruit, sous l'énorme lit, en mordant sa manche, pour
s'empêcher de respirer.
Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'avança dans la chambre,
en même temps qu'Otto venait derrière, tenant une petite lampe
allumée. La chanteuse portait des deux mains, un grand bassin de
porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine, confites; elle
avait à l'oreille, une rose rouge, ayant passé la soirée chez le Duc;
et la queue de sa robe de velours vert, brodée en mosaïque d'argent,
de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrière elle. La
Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe à côté: puis,
tous deux, en se regardant au fond des prunelles, restèrent un moment
sans parler.
--C'est donc pour demain... pour demain, répéta l'enfant, d'une voix
basse.
Elle dit oui, avec la tête; et Otto commença de marcher, d'un bout à
l'autre du réduit, à petits tours, espacés et courts. La Belcredi,
pendant ce temps, avait disposé sur la table, une sorte de poêlon
d'argent, emprunté, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc
et la Sinclair s'étaient servis naguère, pour leurs cuisines,--et dans
lequel Giulia mélangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre,
et de fleur d'orange. Elle posa ensuite par dessous, une lampe
d'alcool enflammé, et le poêlon, presque aussitôt, commença de frémir
à bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il
s'appuyait des poings, considérait Giulia fixement. Au dehors, la nuit
était sereine, de larges étoiles brillaient.
--Bouchez la fenêtre avec ce tapis, dit Giulia, en désignant l'œil
de bœuf; quelque valet pourrait apercevoir de la lumière.
Elle retira de son sein, un mince flacon de cristal taillé, tout
couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel
s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pût voir, et
aussi délié qu'une aiguille. Par là, se verse goutte à goutte, ce
précieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'écume qui
s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les
jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des
présents, à certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon
vidé, qui restait à la Belcredi, lui venait du grand duc Vladimir.
--Ah! dit Otto, c'est là que tu as mis...
Et il n'osait prononcer: «le poison.» Elle portait dans les cheveux,
une assez grosse épingle de diamants, qu'elle retira en silence, et
dont elle piqua profondément, plusieurs de ces petites oranges.
Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit couler au cœur de
chaque fruit, par la piqûre, une goutte du poison mortel, et les
enduisait à mesure, du sucre chaud du poêlon d'argent; en sorte que,
ce vernis épais refroidissant et blanchissant, l'œil le plus exercé
n'aurait su distinguer les fruits empoisonnés, des bons et des sains.
--Non! dit la Belcredi, au bout d'un instant, en prenant au plat une
orange, celle-ci est trop belle pour lui; et après y avoir mordu,
elle l'offrit à Otto. Lui, cependant, blessé au cœur sans doute, par
la vue du présent de cet ancien amant, demeurait morose et renfrogné,
et se défendait froidement, tandis que Giulia, en riant, lui
approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dépitée; et
se renversant dans ses bras, elle le regardait fixement. Les yeux
d'Otto devinrent plus brillants, ses mains errèrent sur la gorge nue
de sa maîtresse; il palpitait. Elle l'entraîna vers le grand lit, sous
lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.
La petite lampe brûlait, rien ne bougeait dans l'étroite chambre. De
temps à autre seulement, il échappait à la Belcredi des paroles
entrecoupées, comme à quelqu'un qui rêve tout haut. Elle éleva un peu
la voix, et Arcangeli, frissonnant, entendit le nom de Charles d'Este.
--Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en
rêvant... Je serai forcée de toucher au corps.
Et tout de suite, avec agitation:
--Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le
crâne à quelque meuble! car la vue du sang répandu faisait horreur à
cette Locuste. Le jeune homme ne répondit pas, et la face dans
l'oreiller, le bras passé au-dessus de sa tête, ses sanglots
éclatèrent soudain, avec une sorte de fureur amère...
--Veux-tu que nous mourions, dit-elle; ah! comme je mourrais avec
joie!...
Il l'étreignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frénésie
sombre; puis ses pleurs, peu à peu, s'arrêtèrent, tandis que Giulia
pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants
quittèrent ce lit.
Les propos, en se rhabillant, ne furent que quelques paroles, parmi
lesquelles la Belcredi, regardant le flacon à la lampe, avant de le
cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers
tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de
façon qu'aucun hasard ne le pût sauver. Déjà, Otto tenait la lampe à
la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allèrent
sans bruit.
Il fallut un demi-quart d'heure à n'ouïr rien de suspect, avant que
l'Italien osât quitter sa retraite, où, cent fois, il avait pensé
tomber en faiblesse, ou se déceler. Il se secoua, renifla l'air, ôta
ses souliers; et, pieds nus, plus léger qu'un chat, quoique les jambes
et le corps lui tremblassent, Arcangeli se sauva dans sa chambre, où
il tira le verrou.
Une terreur extrême dominait en lui, à travers mille pensées
tumultueuses; Giovan se voyait déjà mort, immolé près de son maître.
Tantôt, il voulait l'éveiller, courir, dévoiler le complot, et pour un
peu, il aurait sonné la grande cloche de l'hôtel; l'instant d'après,
il retombait sur sa chaise, comme hébété. Pour comble d'ennui, il se
sent tout à coup, un besoin incommode, fruit de sa peur, sans aucun
doute; mais le privé se trouvait dans le corridor, et Giovan n'y fût
pas allé, dût-il crever. Nécessité n'a point de loi. Lassé de
frétiller d'un pied sur l'autre, le malheureux se soulagea pleinement
où il put, aux dépens de son nez; et demeura toute la nuit, avec cette
étrange cassolette, sans se coucher, ni songer à le faire. Aussi bien,
vers les six heures du matin, s'endormit-il dans un fauteuil, dûment
gardé par un gros meuble, qu'il avait traîné devant sa porte, et ne
s'éveilla qu'à midi.
Il se dressa en pied, tout effaré, et néanmoins, il éprouvait comme un
lâche et secret désir, que la chose se fût faite, pendant qu'il
dormait. L'Italien écouta: pas un bruit; le ciel gris roulait des
nuées, des ramiers sur le toit, roucoulèrent. Tout d'un coup, on
frappa à la porte. Arcangeli bondit, et passa ses regards avec
crainte, de tous côtés, puis, il alla parlementer à la serrure. Ce
n'était rien qu'un message de Son Altesse, qui l'attendait dans la
salle de Bains.
-Oui, j'y vais!
Et le laquais parti, Giovan se débarricada. Il s'attendait, tout en
marchant par les corridors obscurs, à recevoir un coup de poignard
dans les épaules.
* * * * *
Il a paru, vers ce temps-là, de si minutieuses descriptions de
l'hôtel de l'Arc de l'Etoile, et même des dessins figurés, dans les
gazettes, que bien des gens se rappellent encore, cette fameuse
chambre de Bains, qui faisait l'orgueil du pauvre prince. La salle en
rotonde, où l'on pénétrait par un corridor tortueux, et qui est le
dedans de la coupole russe, qui domine au-dessus des bâtiments,
prenait jour par une fenêtre, sur la place de l'Arc de l'Etoile, et en
haut, par quatre petits dômes mosaïques, peints or et azur, et percés
de trous, figurés en étoiles et en croissants. Le revêtement des
murailles n'était rien, de la plinthe au plafond, que les plus belles
glaces de miroir, qui montraient en s'ouvrant, de gigantesques
armoires, contenant les flacons, les onguents, les crèmes, les
pommades innombrables, dont Charles d'Este se servait. Un énorme
buffet de malachite, aussi haut que le maître-autel d'une cathédrale,
et dont le dessus écavé contenait trois cuvettes d'argent, où l'eau
montait à volonté, chaude, froide, ou tempérée, se voyait, en face de
la porte, plein des instruments de toilette, de toutes les sortes et
les plus riches, répandus partout sur les tablettes, et dont on ne
savait ni le nom, ni même l'usage.
Le Duc, lorsque l'Italien entra, était plongé jusqu'à la barbe, dans
la grande cuve de malachite, placée sous un de ces petits dômes, or et
bleu, et à laquelle on descendait, par quatre marches de marbre blanc.
La Belcredi venait de terminer sa lecture, Otto se promenait par la
chambre; et quoique Son Altesse se baignât, toujours couverte d'un
vêtement, un drap brodé de rouge et de bleu, à la russe, cachait la
baignoire, pour l'honnêteté.
--Bon Dieu! qu'est-ce donc? mon pauvre Giovan, quelle mine as-tu?
Et comme l'autre balbutiait, Charles d'Este, sans plus songer à
s'apitoyer, lui commanda d'ouvrir le courrier, à l'ordinaire. La voix
tremblante de l'Italien se perdait dans le bruit de l'eau, dont le Duc
réchauffait son bain, à chaque minute. Ces premières lettres ne furent
d'ailleurs, que des demandes de secours ou d'audience, de la part
d'anciens sujets de Son Altesse. Si bien que le Duc, excédé par
avance, du gros tas d'épîtres qui restaient encore, commanda qu'on les
jetât au feu; puis, il demanda son peignoir.
--Mon cher seigneur, dit Giulia, n'avez-vous pas soif? Ne boiriez-vous
pas?
--Oui, répondit le Duc; que l'on m'apporte du lait... Et voyez, je
vous prie, à faire remplir ma bonbonnière, d'oranges confites.
--J'y vais, Monseigneur, dit la Belcredi.
De brusques rafales de vent secouaient les arbres du jardin, et des
murmures de tonnerre, en grondant du bout de l'horizon, commençaient à
rouler sur Paris. Otto, debout contre la vitre, où il battait des
doigts, nerveusement, regardait s'enténébrer le ciel, qui devint noir,
en un moment. Les braises de noyaux d'olives, où tiédissaient les
fers pour la barbe de Charles d'Este, crépitèrent dans le brasero; et
le vieux lévrier _César_ vint se serrer contre son maître, en poussant
un long gémissement. Au fond de la pièce, le Duc, enveloppé d'un
peignoir blanc, se faisait brosser les pieds par Arcangeli, dans un
large bol d'eau d'amandes.
--Prenez garde, n'en mangez pas, chuchota rapidement Giovan, à
l'oreille de Charles d'Este.
--Que dis-tu? fit le Duc...
Otto se retourna, et il y eut un long silence, pendant lequel, on
n'entendit que les gouttes d'eau, tombant une à une, dans la
baignoire. Une sueur glacée couvrait le visage de l'Italien; peu s'en
fallait qu'il ne pâmât d'effroi. Il put à grand-peine poser un doigt
tremblant devant ses lèvres, et il balbutia, de nouveau:
--N'en mangez pas. Ils sont empoisonnés...
Au même moment, un coup de tonnerre éclata avec un bruit affreux, et
une lumière aveuglante dont la chambre parut tout en feu, et qui
montra, au bout du corridor, Giulia livide et glacée, apportant sur un
plateau, une grande tasse de lait et le drageoir en or de Son
Altesse,--puis tout s'éteignit.
--Ah! dit-elle, j'ai failli lâcher le plateau, tant j'ai eu de peur.
--On n'y voit plus, dit Charles d'Este: Giovan, ferme la persienne, et
allume les lustres.
Arcangeli se hâta d'enflammer les éclatantes bougies de gaz qui
pendaient, du milieu des dômes, à cinq girandoles de cristal de roche,
puis, il vint à la fenêtre. L'averse s'écroulait à torrents, de ce
ciel lourd et ténébreux. Sous ce déluge, au loin, passait un régiment,
en route pour quelque embarcadère, car la guerre, depuis trois jours,
était déclarée à la Prusse. On vit un instant, le drapeau pendant, les
longues files indistinctes; puis, Giovan referma les volets de fer,
matelassés de bourre de soie.
--Là! dit Son Altesse, nous voilà chez nous; Giovan, viens faire ma
toilette.
Alors, tandis que l'orage tonnait, Charles d'Este s'assit dans un
grand fauteuil de velours cramoisi, à franges d'or et à bois doré, où
il s'installa, comme un homme qui attend pour être rasé. Cependant,
l'Italien roulait près de lui, un des bustes de cire coloriée, porté
sur un escabelon de velours cramoisi, à franges, et si bien modelé au
naturel, que côte à côte, on ne discernait guère l'original de la
copie; puis, s'asseyant en face du Duc, Arcangeli ouvrit sa cassette
d'émailleur, et commença de peindre son maître. Avec des couleurs
délayées dans un peu de gomme adragante, ou avec des crayons de
pastel, il rétablissait les traits effacés du visage de Charles
d'Este; mais ses mains, ce jour-là, tremblaient si horriblement, que
ce fut miracle, l'on peut dire, si le patient sauva ses yeux.
--Un peu plus de carmin sur la joue... la courbe du sourcil est
dure... Mais qu'as-tu donc? voyons, tu perds la tête! s'écriait le Duc
furieux. Les torchères, en donnant sur lui de toutes parts, rendaient
plus éclatante encore, son étrange figure rose, que les glaces
multipliaient, reculant la chambre et les personnages, en des fuites à
perte de vue. Les coups de tonnerre ne cessaient point; le comble
entier de l'hôtel résonnait, sous une averse furieuse. Et Giulia non
plus qu'Otto, ne parlait plus.
A quoi songèrent-ils, dans ces minutes suprêmes, au bord de l'abîme
ouvert devant eux? Lui, le regard fermé et noir, farouche, le visage
enflammé, où paraissaient des taches livides, fronçait la face par
moments, comme pour en chasser une guêpe importune; et Giulia, pâle à
mourir, demeurait superbe et impassible. Peut-être, à ce terrible
moment, quelque horreur leur toucha le cœur, les pénétra d'effroi, de
repentir sur eux-mêmes. S'ils n'eurent point d'hésitation, si le
remords ne les vint pas brûler, et les épouvanter de leur crime, eux
qui avaient reçu tant de bienfaits du Duc, et auxquels il restait si
peu d'années à attendre, pour être au comble de leurs vœux, on sera
bien tenté de croire à quelque impulsion du mauvais Ange, qu'aucune
philosophie ne saurait expliquer.
--Giulia, dit tout à coup le Duc, voulez-vous me passer mon
drageoir... Et prenant en main une orange, soit hasard, soit qu'il
eût compris l'avertissement d'Arcangeli, ce qui n'a jamais été
éclairci:
--Allons, hop! _César_... à toi, _César_!
Le lévrier reçut l'orange, gueule ouverte, mais à peine l'eut-il
broyée, qu'il tomba pesamment, raide mort.
--Oh! oh! qu'est donc ceci? dit le Duc, qui se leva tout droit, et
blême de saisissement, mais impassible en apparence, avec sa face
fardée; et Otto et la Belcredi se levèrent en même temps.
--Ce pauvre _César!_ dit-elle, dans son trouble, que lui est-il donc
arrivé?
--Il y a quelque chose de malsain dans ces fruits, reprit Charles
d'Este, d'une voix rauque.
--Ah! répondit la Belcredi, vous me cherchez toujours querelle,
Monseigneur... Voilà que vous semblez me soupçonner.
--Ne vous accusez pas vous-même, exclama le Duc.
--Monseigneur, reprit Giulia, j'en ai mangé, j'en mangeais tout à
l'heure...
--Empoisonneuse! cria Charles d'Este, incapable de se contenir plus
longtemps... Empoisonneuse!
Un coup de pistolet partit. Otto, de l'entrée du corridor, venait de
tirer sur son père.
--Ah! traître! hurla le Duc, saisissant dans sa poche, son revolver.
Une seconde balle passa à trois doigts par dessus sa tête, tandis
qu'il se baissait vivement, derrière son fauteuil. Il tira. Otto
tournoya, tomba, et demeura comme mort, à l'entrée de ce couloir
obscur.
--Giovan! cria le Duc, tiens, prends mon revolver, abats-moi cette
coquine!
--Oh non! dit Giulia; je saurai mourir seule... Et avec un rire
strident:
--Vieux fou, vieux fou, qui a pu penser un seul instant, que je
l'aimais! Je n'ai jamais aimé qu'Otto, entends-tu?... Otto!... Il
t'exécrait, tous t'exècrent, moi, ton fils, ton frère, tes laquais,
tous... tous... tous!
Et comme saisie de délire, elle se mit à pousser des cris:
--Assassin! assassin! assassin!... à l'assassin!
--Ne criez pas, dit Charles d'Este, ou je vous tue!
--Allez, dit-elle, je saurai mourir. Elle s'agenouilla auprès du corps
de son amant, en lui baisant les lèvres, et le pressant contre son
sein; puis, s'apercevant que sa robe était quelque peu remontée,
Giulia se rajusta.--Adieu, dit-elle, Monseigneur, j'étais bien lasse
de ce monde; mangez en paix, quand je serai morte... Et s'appuyant
d'une main sur la terre, elle mit à ses lèvres le flacon mortel, et se
renversa tout d'un coup.
Un éclair, si éblouissant qu'il en passa comme un long trait par les
volets, sembla au même instant, faire crouler la coupole, sous le coup
de tonnerre effroyable qui lui succéda. La foudre venait de tomber sur
l'un des huit paratonnerres qui garnissaient les toits de Beaujon.
--Nous quittons Paris dès ce soir, dit le Duc à Arcangeli qui se
montra, sans qu'on pût dire d'où il sortait... Et comme Charles d'Este
se trouvait devant le corps d'Otto:
--Parricide! assassin! cria le Duc à cette vue; puis soudain, sa voix
s'étouffa, et il balbutia, dans un long sanglot:
--Mon fils... mon fils... il ne m'aimait donc pas!
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