tombeau. Un grondement puissant, continuel, traversé par des rumeurs
étranges, des cris indistincts de chariots, montait de l'énorme Paris,
qui s'étalait sous ses yeux. Elle contempla un instant, ce sombre
charnier où son frère dormirait son éternel sommeil; puis, disant
encore:
--Adieu... adieu... Christiane redescendit; Louisa donna au cocher, le
nom de la gare d'Orléans... Le train roula et disparut,--et l'on ne
devait jamais plus parler de Christiane, dans ce monde.
* * * * *
Le duc Charles sortait de son lit, quand il daigna se ressouvenir de
cette lettre différée, et apprit ainsi, la nouvelle...--Voilà donc,
dit-il amèrement, le respect et l'amour de ma fille... Et tout de
suite, après avoir sonné, pour qu'on lui apportât du lait, dont il
faisait, en ce moment, sa seule boisson, il se mit à jouer aux échecs,
avec Giulia Belcredi, tandis qu'Otto marchait, de long en large, par
la chambre. Soit qu'il y prît vraiment plaisir, soit comme marque de
grandeur d'âme, le vieux fou, ce jour-là, ne s'avisa-t-il pas de faire
l'amoureux, pressant la Belcredi du genou, par dessous la table, se
penchant parfois, et lui parlant bas, avec des roulements de
prunelles. Giulia se mourait de peur, de quelque foucade du jeune
homme, en le voyant bientôt, rougir, pâlir, la gorge lui enfler, les
yeux lui sortir de la tête. Par bonheur, Charles d'Este lui-même, se
leva au bout de peu de temps, et laissant les échecs rangés, il
proposa qu'on fît un tour au jardin, en se plaignant de la chaleur.
--Buvez donc, si vous avez chaud, dit Giulia.
--Tout à l'heure, répondit le Duc...
Et ils sortirent, sur ce mot. On n'a jamais bien éclairci le bizarre
incident qui suivit, qui eut quelque chose de mystérieux, et comme
imaginé pour un roman, du moins, tel que l'Italien le raconta plus
tard, se vantant fort d'avoir sauvé Son Altesse. A l'en croire, il
avait eu soif, dans le temps qu'il accommodait je ne sais quelle tête
de cire, au fond du cabinet, contigu à la chambre à coucher du Duc; et
par malice de Scapin, qui joue un tour plaisant à son maître, se
trouvant seul, dans la chambre déserte, avait eu la pensée de boire à
la propre tasse de Charles d'Este; mais, en la portant à ses lèvres,
une odeur fétide qui s'en échappait, et la couleur du lait toute
changée, l'avaient saisi si fortement que, sans y faire réflexion, le
bouffon l'avait été jeter. Si le récit est véritable, et qu'une
enquête, ainsi que le pensait le Duc, eût trouvé Otto au bout de
l'affaire, outre la folie et la noirceur d'un tel crime hasardé ainsi,
c'est encore un excès de péril, qui ne se peut comprendre. Comment
quitter le Duc, préparer le poison, (en supposant, comme l'on fit, que
c'était du phosphore raclé sur des allumettes de bois,) entrer et
jeter ces raclures, sans que Giovan, qui travaillait dans le réduit à
côte, eût entendu le plus léger bruit? Et ce subtil Arcangeli, si
avisé, si précautionneux qui n'a pas un doute, une hésitation!... Il
est vrai de dire que l'événement, qui lui tomba comme une bombe, à lui
et à Emilia, eut de quoi l'occuper tout entier, dès le lendemain même,
et ne lui laissa guère le temps d'enfiler des raisonnements.
Le mercredi soir, en effet, entre huit et neuf, Emilia, qui était fort
incommodée depuis quelques jours, se sentit prise soudain, des
douleurs de l'enfantement. Personne, d'après son rapport même, ne
songeait à rien moins, mais on comptait la chose pour le mois suivant;
en sorte que Giovan qui soupait, pensa étrangler de saisissement,
lorsque Térésina, accourant à lui, s'écria, tout effarouchée, que sa
maîtresse allait accoucher.
On dépêcha au médecin, qui arriva presque aussitôt; mais quand ce fut
à s'en aller quérir le comte Franz, les questions passèrent de bouche
en bouche, par tous les valets de l'hôtel, sans que l'on sût en quel
endroit se trouvait le jeune homme, depuis huit jours qu'il n'avait
paru. On envoya plusieurs laquais, en divers lieux: d'abord, à
l'entresol que le comte avait récemment loué, rue Taitbout, afin
d'être libre en ses mouvements, disait-il; ensuite, au cercle
Impérial, puis, au club de la rue du Helder. Enfin, vers minuit et
demi, dans un claquedent du boulevard, le garçon de jeu répondit que
M. le comte, ainsi que M. Romero, étaient allés, une heure auparavant,
faire une partie, rue François Ier, chez madame Lyonnette.
* * * * *
Il se trouvait en effet, ce soir-là, chez la nouvelle comtesse
d'Œls,--née Léonilde Chaffaroux, de son vrai nom, révélé par les bans
de mariage--une assez nombreuse compagnie. Des moyennes-vertus, des
filles d'Opéra, Flora Van Bloemen, la chanteuse, une Brésilienne avec
son mari, et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur
esprit, leurs prodigalités, ou leur débauche. C'était Lussan-Biron, le
jeune duc, qui mourut à vingt-neuf ans, ne laissant que des dettes
immenses, et quatre-vingt-trois costumes de bal masqué, dans sa
garde-robe; Schonen le roux; quatre ou cinq fils de banquiers, et non
des moindres; le marquis de Courson, M. de Poix, Feuillade, le tenant
actuel de Lyonnette; le vieux marquis de Vivarens, et quelques autres.
Vers minuit, survint M. de Villalba, jeune gentilhomme cubain, fort
riche, novice, et gros joueur. Il fut tout de suite entouré, et après
les premières civilités, Lussan-Biron lui demanda, pour l'avoir
rencontré plusieurs fois, au cercle de la rue de la Paix, si la
fortune lui était favorable, et s'il se trouvait en perte ou en gain?
--A Enghien? demanda Villalba, qui entendait mal le français, et le
baragouinait plus mal encore; puis, voyant tous ces jeunes gens perdre
contenance, et rire en-dessous, il s'excusa fort poliment, tandis que
le duc répétait sa question.
--Non! non! reprit Villalba, je ne suis pas heureux; j'ai perdu hier,
vingt mille francs. Et au même moment, avisant Romero dans le cercle
qui l'environnait, il ajouta d'un ton plaisant, que c'était avec ce
coquin-là, et lui prit le bras, familièrement.
--Mais il sait très bien le français, chuchota le duc de Lussan à
l'oreille de M. de Poix, tandis que Romero répondait en ricanant:
--Bah! bah! vous vous rattraperez...
--J'y compte bien, repartit Villalba; et il fit voir son portefeuille,
tout gonflé de billets de banque, non sans répéter plusieurs fois,
qu'il avait pris avec lui, cent mille francs.
--Eh bien! mais, qu'à cela ne tienne, dit l'Espagnol, comme par
politesse; puisque tel est votre désir, je m'en vais vous donner votre
revanche... Franz, allez donc demander des cartes à la maîtresse de la
maison.
Le comte d'Œls arriva au bout d'un instant, les yeux perçants, la
mine haute et railleuse...--Madame la comtesse s'attendait si peu à ce
que l'on voulût jouer, qu'elle n'avait fait préparer que trois ou
quatre tables de whist; et il s'excusait, en donnant des ordres. Deux
laquais parurent bientôt, maniant et portant à reculons, une laide et
sale table de cuisine, sur laquelle M. d'Œls jeta lui-même un tapis
vert; après quoi, entra un petit chasseur, qui apportait plusieurs
jeux de cartes. Pendant ce temps-là, Romero, avec la craie du billard,
dessinait sur le lapis vert, le tableau de trente et quarante, tel
qu'il est usité en Allemagne. Les deux joueurs s'assirent face à face,
et l'Espagnol disposa devant lui, de l'or et des billets, pour vingt
mille francs environ.
--Franz, êtes-vous mon associé? demanda-t-il, tout en distribuant les
cartes.
--Je veux bien, répondit le comte.
Alors, tandis que la plupart des assistants se pressaient autour de la
table, curieux de voir l'Espagnol tailler une banque, Feuillade
s'approchant de Schonen et de Lussan, assis à un coin du salon,
demeura debout devant eux, où la conversation, vive et chuchotée,
s'engagea sur ce Romero. Schonen l'avait déjà rencontré à Bade, l'y
avait vu gagner un soir, plus de quatre cent mille francs. Et telle
était d'ailleurs, la renommée de cet illustre aventurier, que, dans
les casinos d'Allemagne, il avait obtenu l'étrange faveur de jouer sur
un maximum de vingt-cinq mille francs, au lieu de douze mille.
Ils remontèrent vers la table de jeu, afin de ne paraître pas trop
longtemps, en conciliabule. La partie commençait à s'animer, et les
assistants pariaient pour l'un ou pour l'autre des joueurs.
--Comment! demanda Feuillade à Franz, vous pontez contre la banque,
vous, l'associé du banquier?
--Oui, dit le comte, Romero est si peu en veine, ce soir, que je suis
forcé de jouer contre mon propre argent, afin de compenser mes pertes.
En effet, au même moment, l'Espagnol frappa du poing la table, et
jetant ses cartes dessus, se leva comme un furieux, en protestant
qu'il ne jouerait plus. Tout ce que put dire Villalba, ne fit que
redoubler sa colère, et ses serments de s'en tenir là. Si bien
qu'enfin, le jeune seigneur, encore chaud et alléché du gain, proposa
aux autres assistants, un petit baccara tournant, qui commença par des
dépôts de dix ou de vingt louis, et où les dames se mêlèrent.
De temps à autre, Villalba, en interpellant l'Espagnol, demeuré
debout près de la table, au premier rang des curieux, le pressait de
se remettre au jeu.--Non! non! répondait Romero, et le pauvre sot de
redoubler:--Allons, voyons, laissez-vous tenter; c'est à vous que la
main arrive; allons donc, vous en mourez d'envie!... Et tant d'autres
importunités, que l'Espagnol s'assit enfin, comme vaincu et presque
contraint, tandis que M. de Villalba, lui applaudissait, en écolier.
--Je mets trois mille francs, dit Romero. Les tenez-vous?
--Parbleu! dit Villalba.
--Huit, dit Romero.
--J'ai perdu, dit Villalba; doublons la mise.
--Je tiens cent louis, dit le comte Franz.
--Sept, dit Villalba.
--Neuf, dit Romero.
--Bien! doublons la mise.
--J'en donne... Huit, dit Romero.
--Encore perdu! dit Villalba.
--Je tiens deux cents louis, dit le comte Franz.
--Huit, dit Villalba.
--Neuf, dit Romero.
Tous les regards étaient attachés sur les joueurs, ce qui donna moyen
à Lussan-Biron de se tourner vers M. de Schonen, comme lui montrant
Romero. L'autre cligna des yeux, voulant répondre: Oui! je vois. Une
minute après, ils se joignirent; et le duc dit tout bas à Schonen, que
Villalba avait perdu la tête, qu'il allait se faire voler, et qu'on
ne savait d'où sortait en somme, ce beau fils, avec ses favoris.
--Le fait est, dit Schonen, entraînant Lussan plus loin, que les coups
se présentent d'une façon bien extraordinaire.
--Et voilà Franz, reprit le duc, qui tient à présent, sur la main, des
coups de cinq cents louis! En ce moment, le grand Feuillade sauta
entre Schonen et Lussan, et leur dit à l'oreille, avec émotion:
--Que se passe-t-il donc? Regardez les cartes.
Romero tenait en effet, son jeu en éventail, devant lui, mais on eût
dit qu'il s'y trouvait des cartes blanches, et toutes neuves. Le duc
examina le talon. Le contraste était saisissant, entre les tranches
éclatantes des cartes étalées par l'Espagnol, et la dorure un peu
ternie de celles qui restaient sur la table.
--Il faut prévenir la comtesse, puisque M. d'Œls s'est mis au lit,
dit alors le duc de Lussan... Feuillade, priez-la de venir dans le
salon jaune.
Ils s'y promenèrent en l'attendant, fort animés d'indignation, le
monocle collé à l'orbite, et s'interrompant l'un l'autre, en leurs
propos. Lyonnette parut aussitôt, avec Feuillade:--Eh bien, qu'est-ce?
que me dit-il?... Ils la prirent dans une embrasure, et lui
expliquèrent le cas. La stupeur et les exclamations durèrent un assez
long temps; après, grande question sur ce qu'il leur fallait faire?
Sûrement, arrêter la partie, mais quel scandale, quel éclat!... Sans
compter qu'ils devraient peut-être, comparaître comme témoins, au
tribunal. Feuillade, envoyé près des joueurs, revint tout de suite, en
levant les bras. Il fallait se hâter; les coups s'augmentaient
toujours. Villalba venait, à l'instant même, de perdre une banque de
soixante mille francs; il y avait eu sur la table, à peu près, cent
trente mille francs. Le chiffre de la somme les décida. Ils
rentrèrent, bien résolus à tout, dans le petit salon de jeu.
Un silence extrême avait succédé au gros coup qui venait de se jouer.
On se haussait sur la pointe des pieds pour apercevoir Villalba, qui,
pâle et tremblant, tirait les billets de son portefeuille; et tous les
visages béants, où perlaient des gouttes de sueur, montraient je ne
sais quoi de cruel, des yeux collés sur tant d'argent, des bouches
entr'ouvertes de saisissement. Alors, au milieu du profond silence, la
voix de Feuillade éclata:
--Ce jeu est trop cher, messieurs, dit-il, ce n'est point ici un
tripot.
--C'est mon jeu habituel, répondit Romero.
Mais au même moment, le duc de Lussan-Biron, saisissant le paquet de
cartes, sur la table, dit nettement à l'Espagnol:
--Vous avez ajouté des cartes, monsieur, tandis que M. de Schonen
couvrait de son chapeau, le panier où l'on jetait les jeux, une fois
qu'ils avaient servi.
On peut juger quel étrange coup de théâtre produisirent ces divers
mouvements, et le tumulte qui suivit. Romero et Villalba s'étaient
levés, avec précipitation; mais l'Espagnol avait fait rafle,
prudemment, de tout ce qui se trouvait devant lui, et il se débattait,
au milieu de la presse dont il était entouré. Enfin, à force de
frapper avec sa canne sur la table, Feuillade obtint un peu de
silence; et s'adressant à Lyonnette:
--Combien y avait-il, madame, de jeux de cartes, dans la maison?
Elle en avait fait donner cinq aux joueurs. Là-dessus, Feuillade
compta. Il se trouvait des cartes de sept ou huit jeux différents,
dans le paquet de l'Espagnol.
--Messieurs, dit Romero, au travers des mille injures qui lui
pleuvaient de tous côtés, vous êtes joueurs, vous me comprendrez.
J'avais gagné avec ces cartes du cercle Impérial; j'y croyais la veine
attachée.
Une grande risée s'éleva, et Feuillade dit, parmi le tumulte:
--Allons, monsieur, il faut rendre l'argent.
Mais, à cette proposition, une espèce de frénésie saisit soudainement
l'Espagnol, qui se mit à taper des pieds, à protester, à gesticuler.
Puis, s'arrêtant, voilà notre homme qui pâlit, se démène, et fait
cent contorsions, comme en proie à un de ces besoins pressants,
auxquels on ne croit pas pouvoir résister. L'éclat de rire fut subit
et irrésistible. Les femmes battirent des mains, et l'on en voyait de
pâmées, qui pouffaient, sans pouvoir s'arrêter. Cependant Villalba, en
prenant les gens à part, leur faisait remarquer sa délicatesse, de ne
se point mêler à cette scène, tandis que Courson et Vivarens, debout
devant le comte Franz, l'engageaient à intervenir auprès de son ami.
--Romero n'est pas mon ami, répondit Franz, avec vivacité.
Et il parut fort soulagé, lorsque l'Espagnol consentit enfin, à ce
qu'on exigeait de lui,--non pas à titre de restitution, ajouta le
joueur, en prenant un air superbe, et passant à la ronde, un œil de
défi, mais par gentillesse gratuite, et parce qu'il voulait bien céder
à l'opinion de la galerie. Il rendrait donc les sommes gagnées au
baccara, mais il était juste qu'on lui tînt compte de sa perte au
trente et quarante... Sur quoi, prenant dans son habit, une liasse de
billets de banque, Romero les jeta sur la table, en grommelant de
vagues menaces, entre ses dents.
--Franz, dit le marquis de Courson, il faut aussi que vous rendiez ce
que vous avez gagné, en vous associant dans la banque.
--Je n'ai rien gagné, dit Franz vivement, et il tira son
portefeuille. J'avais apporté trente-cinq mille francs, et voilà tout
ce qui me reste: vingt-cinq mille.
Ces messieurs se lancèrent une œillade d'étonnement... Mais au même
instant, le duc de Lussan, qui avait compté les billets jetés sur la
table par Romero, dit d'une voix mordante et railleuse:
--Il y a là, cinquante mille francs; nous attendons le reste, monsieur
Romero.
--C'est tout ce que j'ai sur moi, fit l'Espagnol, avec furie.
Cette réponse excita de nouveau des éclats de dérision, et une
bruyante huée, qui recommença à plusieurs reprises. Romero fut pressé,
bousculé. On lui mit le poing sous le nez; peu s'en fallut que la
Barucci ne le frappât de toutes ses forces. Au milieu de la confusion,
quelqu'un, resté inconnu, renversa une des lampes d'applique; et la
tapisserie, qui était de Beauvais, à Cupidons chasseurs et à colombes,
s'en trouva vilainement gâtée. Les femmes, pour mieux voir, avaient
escaladé les fauteuils, autour de la chambre; et là, en pied, elles
ricanaient, se démenaient, faisaient tapage, répétant:
--Fouillez-le! Fouillez-le! Le commissaire de police! puis, tout à
coup, recommencèrent à applaudir, comme frénétiques. Et un grand
battement de mains emplit l'hôtel, pendant quelques instants, les
hommes, pour applaudir, aussi, s'écartant tous, et formant un cercle,
autour du blême Romero.
Alors Schonen qui, durant cette scène, ne perdait pas de l'œil le
misérable, vit sortir, du bas de son pantalon, une liasse de billets
de banque; et il s'élança pour les ramasser, tandis que l'Espagnol
s'écartait avec précipitation.
--Oh! c'est inutile, dit Feuillade, nous savons maintenant, où est le
nid.
--Je vous dis que je me sens malade, cria furieusement, Romero.
--Hé! laissez-le aller, dit le duc de Lussan, avec un ton
compatissant. Vous voyez bien que M. Romero a un flux de billets de
banque.
L'Espagnol sortit du petit salon, suivi pas à pas, par la foule; et
les billets, comme à un enchanteur, apparaissaient, où il marchait.
Lussan les ramassait à mesure, et après les avoir comptés, en
annonçait l'addition, à voix haute:--Soixante-cinq mille....
soixante-dix mille.... quatre-vingt mille.... Cette sorte de chasse
parut, on ne peut plus divertissante; et ne se fit pas, comme on pense
bien, sans un feu roulant de quolibets, et la plupart, assez
grossiers. Mais, par malheur, l'amusement ne fut pas de très longue
durée. Arrivé au bout du salon jaune, Romero s'assit sur un fauteuil,
et refusa d'en bouger. Le pauvre sire, pâle et les yeux fermés,
paraissait près de se trouver mal.
--Allons! finissons-en, dit Feuillade, entendant trois heures
sonner... Il faut que M. Romero ait passé à quelque compère, le reste
de l'argent qu'il a gagné. Messieurs, vous êtes tous d'avis de vous
laisser fouiller, n'est ce pas?
--Sans doute... sans doute, répondit-on.
Là dessus, Feuillade et Lussan, après avoir eux-mêmes, ouvert leur
gilet, et montre le dedans de leurs poches, s'approchèrent du vieux
marquis de Vivarens, qui les imita de bonne grâce. Le reste de la
compagnie ne se montra pas moins empressée. Et, tout en faisant la
cérémonie de retourner son gilet et ses poches, ces jeunes gens
étaient en train de plaisanter, sur ce qu'il faudrait contraindre les
dames, et principalement, Flora qui était grasse, à se laisser aussi
fouiller, quand tout à coup, on entendit les éclats d'une voix
furieuse:
--Jamais! jamais!..... disait le comte Franz. On s'efforçait de le
calmer, mais lui, tout pâle et les yeux hors de la tête:
--Jamais je ne supporterai que l'on me fasse un tel outrage!
--Puisque j'ai souffert que l'on me fouillât, dit d'un ton piqué, le
vieux Vivarens, vous pouvez bien le souffrir aussi.
--Je vous ai montré mon portefeuille, criait Franz; c'est là tout ce
que j'ai, tout, absolument.
On entourait le comte; on demeurait en groupe, à l'exhorter, tandis
qu'il passait des yeux égarés sur les assistants, en répétant: Jamais!
jamais! Enfin, comme on le serrait de moins près, l'on aperçut tout
d'un coup, à ses pieds, un paquet de billets de banque.
--Voici des billets, lui dit le duc, en les ramassant, qui viennent de
tomber à vos pieds; prenez-les, ils sont à vous.
--Ils ne sont pas à moi, vous pouvez les garder, répondit Franz, qui
les repoussa; et il changea tout à fait, de couleur.
Ces vingt mille francs une fois comptés, il n'en manquait plus que
trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants après,
M. de Poix, qui rôdait dans le petit salon, les découvrit derrière un
fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des
pertes. On restitua à Villalba, en sus des mille louis qui lui
restaient, environ quatre-vingt mille francs, sept mille cinq cents
francs à de Poix, cent cinquante louis à Constance Meyer, et enfin, au
sieur Romero, à peu près, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une
dernière fois, voulut faire donner parole aux assistants, de ne rien
divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les épaules, et tous
partirent.
Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'hôtel
Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer
jusqu'à lui, à travers les portes que Lyonnette avait commandé qu'on
fermât, dès le début de cette scène,--et qui lui apprit
l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air égaré, et
qu'il parlait tout seul, en s'en allant à sa voiture. On le vit un
moment, rue Taitbout, où sans doute, il se garnit les mains de
quelques bons écrins et de sacoches.. Et de là, le diable sait où il
disparut, en Belgique probablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur
le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir à Paris, c'eût été se
mettre la corde au cou, car Romero, jugé quinze jours après, fut
condamné à cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte
Franz, par défaut, à treize mois, comme complice.
* * * * *
Le Duc n'apprit l'événement, que le vendredi, 13 juin, à son réveil.
Il avait eu la fièvre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en
lisant ce beau récit, dont les journaux étaient pleins, il lui prit
une pâmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journée entière
se passa, en suspens et en inquiétude. Quoiqu'il y eût déjà grand
soupçon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et
l'inflammation qui y paraissait, les médecins, ce premier jour-là, ne
parlèrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise,
et il fallut bien, dès le lendemain, déclarer le péril où se trouvait
Charles d'Este.
Il fut pansé. Incontinent après, l'anthrax parut, et l'on fit à la
pauvre Altesse, une première incision. Lui-même, il se sentait si mal,
et la tête si embarrassée, qu'il craignit les accidents. Et faisant
venir son notaire, Me Arrachequesne, Charles d'Este dicta un
testament, par lequel, en révoquant et annulant expressément, ses
testaments antérieurs, il désignait son fils, le comte Otto, pour son
seul et unique héritier.
Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-là.
Quelque soin qu'elle prît de simuler l'affliction, elle marchait
environnée de je ne sais quel éclat superbe, qui ornait toute sa
personne, et que l'on sentait retenu. Otto était ébloui d'elle; et les
amants enhardis à tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient
incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait
délicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc était trop mal, pour
prendre garde à quoi que ce fût, et ses rideaux restaient fermés plus
souvent qu'ouverts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le
tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser
échapper devant cet importun témoin, était extrême et délicieux. Cet
état si violent, fut d'assez courte durée. Les médecins, pendant ce
temps, multipliaient les incisions; la dépuration s'établit: en sorte
que, ce faible espoir d'éviter leur crime, qu'avaient eu un moment,
Otto et la Belcredi, s'éteignit aussi vite qu'il avait paru.
La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines,
pendant lesquelles, le grand lit fut, tour à tour, tendu et détendu, à
tous les coins de l'appartement, Charles d'Este étant devenu plus
soupçonneux des courants d'air, et plus précautionné pour sa santé,
qu'Augusta Linden elle-même. Des pistolets et des poignards, qu'on
voyait toujours près de lui, témoignaient de ses autres craintes, à
l'égard des pères Jésuites,--ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non
contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant,
à sa fortune et même à sa vie.