d'admiration de Van Moppes. Sa maîtresse était, à ce moment-là, une
certaine miss Sinclair, aventurière assez jolie, des yeux noirs
brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux bouclés, qui
empêchaient que l'on vît trop, le nez camus et la tête de mort, à
laquelle, malgré le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si
superbe, s'avilit à faire des repas avec elle et d'obscurs coquins,
entraîneurs, ruffians, spadassins, terribles surtout à l'argenterie,
dont il manquait toujours quelque pièce. La chère exquise, se
préparait dans l'appartement du duc Charles, à qui Potel ou le Café
anglais prêtait quelqu'un de ses cuisiniers; et miss Sinclair, Son
Altesse elle-même, mettaient parfois, la main à l'œuvre, et
s'ébattaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on
chantait à gorge déployée, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire,
s'échauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on
s'allait coucher, et la fête recommençait le lendemain.
Tout était à l'hôtel, sens dessus dessous. Les créanciers y
affluaient; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer
dans les couloirs, les bottes d'inconnus à brandebourgs, tellement,
qu'un beau soir enfin, les crépines et les franges d'or de la galerie
des _Arazzi_, se trouvèrent toutes coupées. Et les perquisitions que
l'on fit, ne servirent qu'à découvrir quantité d'autres menus vols,
dont personne ne s'était avisé. On rentra donc les miroirs d'argent,
les bijoux, les curiosités, étalés çà et là, sur les tables; et il
n'en fut rien autre chose, la première surprise passée, qu'un
redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, à
travers les carreaux brisés; des lames de parquet étaient pourries de
pluie; la poussière s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignées;
les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler,
inondèrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc,
pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme
renviant sur soi-même. Ne s'était-il pas avisé d'être jaloux de miss
Sinclair, de l'habiller en homme, chaque matin, et de lui poser des
moustaches!... Bref, tant et tant fut procédé, que Charles d'Este, un
jour, en se levant, n'eut pas de chemise à changer, et dans la
soirée, sa voiture resta bien dix minutes, arrêtée devant la porte de
l'hôtel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant là, pour lui
ouvrir.
Le lendemain, le Duc, dès son réveil, écrivit à miss Sinclair trois
lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes,
les lui fit porter par un valet, sans consentir à la revoir; puis,
sonnant aussitôt Arcangeli, il donna l'ordre à l'Italien de retrouver
Giulia.
--Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable, à moitié mort de
cette cheminée, qui lui tombait sur la tête.
--Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne
l'aimes pas; mais écoute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du
soin de me réconcilier avec elle, et si tu échoues, je te chasse.
Et il l'eût fait comme il le disait, se complaisant à ces coups de
théâtre, et brûlant de passion pour les gens, autant que, quelques
jours avant, il leur marquait de dégoût. Aussi bien, Giovan ne s'y
méprit pas, et si amère que lui fût la médecine à avaler, il songea
fort sérieusement, où pouvait se trouver la chanteuse; et, pour
prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Hôtel,--ce qui
était, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit
pavillon de la rue du Puits-qui-parle, ayant été loué pour Giulia, par
M. Tripp, l'agent général, en personne.
Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, à
l'ombre immobile de ses marronniers, et qui, depuis six mois, ne
retentissait plus que de cris et de gémissements.--Oh! je la hais, se
disait Otto, à chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus
violentes résolutions, il se sentait comme un comédien, qui s'agite
sur le théâtre, et ne croit pas au conte qu'il déclame. Faible et
haïssant sa faiblesse, dompté, mais de cœur insoumis, il faisait un
circuit éternel, de la haine à l'amour, de l'amour à la haine: tantôt,
enragé d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond même de
sa passion, et l'instant d'après, espérant un temps moins orageux, et
plus pur. Ainsi, cette attente obstinée le menait, de journée en
journée, et d'illusions en illusions, encore que l'impétueux enfant ne
voulût pas se l'avouer.--Ce n'est qu'une femme, après tout! s'écriait
Otto, en secouant furieusement, sa tête rousse; et pour rabaisser la
Belcredi, il commençait à s'énumérer celles qu'il avait possédées.
Mais, bien qu'il les comptât sur ses doigts, en s'arrêtant à chaque
nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au
moindre regard jeté sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il
endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il
avait passées avec les autres.
Cependant, la santé du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque
sorte, par une vigueur d'âme, qui se renouvelait, de jour en jour,
menaçait enfin, de s'altérer. Il lui prit des vertiges, des douleurs
de tête, un dévoiement continuel, et Otto maigrit, comme à vue d'œil.
Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant
plusieurs semaines, si l'on pourrait éviter une opération. Installé
dans la chambre à coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant
lesquels frémissaient lentement, les limonades et les potions dont les
médecins le gorgeaient, Otto se dévorait d'ennui. Tout le fâchait,
l'irritait. Quand la Belcredi, par hasard, chantait dans le petit
salon, quelque douce et ravissante que fût la musique, ce bruit si
proche, importunait le jeune homme. Il était jaloux maintenant, de
Laury, la femme de chambre, et il trouvait que Giulia marquait à cette
fille une confiance trop tendre; mais il rêvait, en même temps, de
monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La
taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le
poursuivaient insolemment, comme deux guêpes, donnaient à Otto, chaque
fois qu'ils venaient à se trouver ensemble, des désirs de volupté
bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia,
toujours si dédaigneuse et si froide.
Cependant, à force de vivre ainsi, continuellement solitaires, il se
fit peu à peu, dans l'âme des amants, un silence extraordinaire. Le
monde entier s'évanouit, autour d'eux; leur esprit harassé, qui
roulait en lui-même, par un mouvement éternel, parut enfin se fixer;
et pleins d'une pensée unique, ils ne regardaient plus les choses,
qu'à la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne
pouvaient se quitter, même une heure. A peine séparés, chacun tendait
les bras, vers l'image de l'autre amant; et sitôt qu'ils étaient
réunis, ils se querellaient, se frappaient. La maîtresse revenait la
première. Et pour sentir quelque émotion, dans le temps qu'elle le
cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, à
se représenter Giulia, comme morte, et à penser qu'un jour, peut-être,
il aurait à l'ensevelir. Les larmes à la fin, lui venaient, et ces
pleurs brûlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi,
attendrissaient les deux amants, et les poussaient à vider leur cœur:
--Tu es trop exigeant, disait-elle.
--Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.
Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement; ils entraient dans un
sentiment intime et profond, de leurs communes misères.... Et ainsi,
malades et inquiets, consumés de chagrins incessants, détrompés de
leurs espérances, dégoûtés de la vie qu'ils menaient et ne croyant
plus à l'amour, avides d'infini, affamés d'un bonheur qu'ils ne
rencontraient nulle part, néanmoins, malgré ces dégoûts, ce vide, ces
querelles sans nombre, Otto et Giulia s'aimaient, d'une manière
inexprimable.
Une après-midi du début de juin,--et Otto se rappela depuis, qu'ils
avaient lu ensemble, ce jour-là, le procès de madame Lafarge, car
excédés du tête-à-tête, il leur arrivait d'emprunter des livres, à un
cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estrapade,--les deux amants
se tenaient accoudés, sur le petit palier couvert, appuyé contre le
pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui
finissait à peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'où
il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dorée, d'une
sérénité charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants
avaient en face d'eux. On n'entendait que le bruit limpide des
feuillages qui s'égouttaient; le sable mouillé, sous les marronniers,
était tout jonché de thyrses roses; et Giulia allait descendre, pour
relever ses amaryllis, ployés en deux, par la violente averse, lorsque
soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier,
déboucha de la rue des Postes, et s'arrêta devant le jardinet.
La Belcredi poussa un cri:--Le Duc!
--Mon père! exclama Otto, qui se jeta en arrière, dans la porte. Que
nous veut-il? Qu'on n'ouvre pas!... Et il songeait aux soixante-quinze
mille francs, qu'il avait pris du secrétaire.
--Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre...
Va-t'en ouvrir! dit-elle à Laury, qui parut... Mais ne vous montrez
pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lève les yeux, reprit-elle,
avec vivacité.
Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient déjà l'escalier, de
l'autre côté du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa
avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la
porte, la referma;--et le jeune homme, demeuré seul, entendit le cri
de saisissement qu'elle jeta, en pénétrant dans la pièce voisine.
--Eh oui! c'est moi! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix,
c'est moi qui reviens à vous, Giulia, puisque vous dédaignez de
revenir à moi.
--Monseigneur! s'écria la Belcredi, Monseigneur, je ne puis vous
entendre.
Elle rougit, et avec une impétuosité singulière, fit mine de se
retirer.
--Allons, madame, dit Giovan, un peu de patience, daignez songer...
--Allez-vous en! lui cria-t-elle, en reculant brusquement, car ce
valet avait poussé la hardiesse, jusqu'à la saisir par le bras.
--Madame... madame, répétait le Duc, visiblement déconcerté.
--Eh! que venez-vous faire ici? s'écria-t-elle. Qu'ai-je gagné près de
vous, Monseigneur, sinon des affronts? Votre chien, vos chevaux, vos
laquais, étaient mieux traités que moi même!...
Les lèvres lui tremblaient de fureur; son visage, blême et hautain,
respirait une haine implacable; et Charles d'Este, embarrassé, ployait
les épaules fort piteusement, en jouant avec ses gants, par
contenance.
Quand la Belcredi fut un peu calmée, et après une pause assez longue,
pendant laquelle Arcangeli n'avait cessé de faire des signes à son
illustre compagnon, le Duc, enfin, ouvrit la bouche. Il parla d'abord,
diffusément, de son respect, de son amour. C'était parce qu'il
comprenait ses torts, qu'il cherchait à les réparer; son repentir
était sincère; depuis le départ de la Belcredi, il n'avait pas vécu un
jour, sans penser à elle, et sans se maudire. Puis, s'échauffant de
plus en plus, et comme emporté par le pathétique des paroles qu'il
prononçait, il s'écria qu'elle voyait un fou, qu'il n'était pas digne
de la posséder, et s'accabla de toutes sortes de reproches:
--Mais je vous conjure d'être bonne, de vouloir bien faire la paix...
Et il attendait, tourné vers elle, avec des regards suppliants.
--N'espérez point, dit Giulia, que je redevienne votre maîtresse!
Et comme Son Altesse, sur ce mot-là, recommençait ses raisonnements...
--Jamais... jamais... s'écria-t-elle, avec une sorte de furie; puis,
poussant un gémissement, elle se jeta sur un canapé, et se couvrit les
yeux de la main, en pleurant, comme une femme à qui les forces
manquent, et qui est à bout.
Cependant, tous deux, étourdis de l'effet qu'ils venaient de produire,
Charles d'Este et Arcangeli s'étaient retirés en un coin; et ils
laissèrent quelque temps à l'émotion de la Belcredi, agités eux-mêmes,
et attendris d'un état si violent, qu'ils avaient devant les yeux.
Enfin, Giovan rompit le silence, et dit, d'un ton conciliant, que
c'étaient là bien des paroles inutiles, qu'il fallait s'expliquer sans
bruit; puis, se tournant vers la Belcredi:
--Allons, madame, reprit-il, votre colère est légitime... Monseigneur,
vous avez eu tort, dans cette affaire, et très grand tort, je vous le
dis.
--Voyons, Giulia, fit Son Altesse, en avançant de quelques pas,
allez-vous me refuser la main?
Elle semblait ne rien entendre, et faisait des gestes saccadés, comme
pour éloigner le Duc. Peu à peu, toutefois, l'agitation corporelle
cessa, les profonds soupirs qu'elle poussait, ne lui soulevèrent plus
la poitrine.
--Voici, pensa le pauvre Duc, le moment de tomber à ses pieds...
Et en effet, attirant un coussin, il s'y laissa choir sur les genoux,
tandis que Giovan s'écriait:
--Voyez, madame, comme Son Altesse vous aime, comme elle sait réparer
ses torts!
--Ah! je vois, repartit Giulia, d'un ton bas, combien les hommes sont
trompeurs.
--Oui! exclama l'Italien, en bouffonnant, nous sommes de rusés
coquins, et nous commençons à mentir, avant d'avoir nos premières
dents.
--Faut-il encore, poursuivait Giulia, après une telle leçon, que je me
laisse prendre à vos paroles!.....
A ces mots, elle se leva languissamment, et il y eut un long silence,
Son Altesse s'étant relevée aussi. Enfin, le Duc se hasarda à saisir
la main de la Belcredi, et à la porter à ses lèvres, et Giulia ne s'en
défendit point; mais, les cils entre-clos, superbe, et les yeux
demi-tournés vers lui, elle faisait ce sourire de sphinx, doux et
glacé en même temps, dont elle couvrait et masquait ses plus terribles
résolutions. Alors, la voyant à la fin, au point où Charles d'Este
voulait l'amener, l'Italien battit des mains, en s'écriant d'un ton
plaisant:
--C'est fait, Monseigneur, c'est conclu. Ah! nous autres, les jolis
hommes, nous sommes encore, sans contredit, ce que les femmes aiment
le mieux!
Ensuite, ils parlèrent tous trois, assez longuement et confusément,
avec bien des questions, des redites, des explications, comme il
arrive après une absence; et Charles d'Este allait et venait par la
chambre, à la lueur d'une bougie que la chanteuse alluma, car la nuit
commençait à venir. Il était vêtu, ce jour-là, d'une façon de
redingote, ajustée et plissée à la taille, d'un pantalon garni sur le
côté, d'une bande de velours vert, ses faux cheveux noirs bien
luisants, et un flot de dentelles au jabot.
De temps en temps, parmi les paroles inutiles, le Duc revenait à son
fait, à la rentrée de la Belcredi:
--Votre appartement est tout prêt; dès demain, je vous y attendrai.
--Eh bien, répondit-elle enfin, j'y consens, Monseigneur, à une
condition.
--Qu'est-ce donc? demanda Charles d'Este.
Et la Belcredi se pencha, et lui parla bas à l'oreille; puis, comme il
la considérait avec une mine stupéfaite, elle repartit en riant:
--C'est à prendre ou à laisser, Monseigneur; je veux savoir si, tout
de bon, vous m'obéirez désormais.
--Ah! l'arrêt est trop cruel, madame, dit Son Altesse, avec
galanterie.
--Trente jours, ce n'est guère long, riposta aussitôt, la Belcredi...
Voyons, cher seigneur, décidez-vous, jurez! dit-elle avec malice.
--Allons, soit! répondit Son Altesse, je vous le jure, Giulia.
Les galanteries et les propos se succédèrent, un peu de temps encore.
Charles d'Este força Giulia d'accepter quelques écrins de pierreries,
qui se trouvèrent dans sa poche, fort à propos, comme dragées du
raccommodement; et bientôt, la soirée s'avançant, Son Altesse se leva
et prit congé:
--Le coupé bleu viendra vous chercher demain, vers trois heures, ma
chère.
Il descendit avec Giovan; on entendit les chevaux s'ébrouer, puis le
fracas du départ. La cloche d'un couvent voisin continuait de tinter,
dans le crépuscule;--et pleine d'une immense tristesse, tout debout à
la fenêtre ouverte, Giulia, les regards fixes, écoutait le bruit des
roues s'éteindre, et ce glas désolé, qui passait au-dessus des jardins
déserts...
Quand la Belcredi se retourna, elle vit Otto, devant elle. Il se
tenait dans l'embrasure de la porte, blême, effrayant. Et ce court
silence, où l'on entendit comme brûler et palpiter la bougie verte du
piano, tremblante à l'air de la nuit, fut ce qu'Otto et Giulia, au
cours de leur vie si sombre et si pleine, ont éprouvé de plus
terrible.
--Tu ne feras pas cela, bégaya-t-il, tu ne retourneras pas chez mon
père?
--J'y serai dès demain, dit-elle.
--Ah!... ah!... râla Otto, deux ou trois fois, et au même instant, il
se jeta si violemment sur Giulia, qu'il la fit trébucher, et roula par
terre, avec sa maîtresse. Elle tâchait de se dégager, d'écarter les
doigts crispés de haine, dont il lui étreignait le cou.--Catin! catin!
répétait-il, d'une voix ardente et concentrée, en luttant avec une
rage, qui ne peut se dire. Il la serrait de plus en plus; tout à coup,
elle le mordit cruellement, à la main droite.
Il fit un cri, lâcha la Belcredi, et se releva, chancelant; puis,
voyant sa main qui saignait, il se mit à claquer des dents, ainsi
qu'un homme qui a grand froid, et soudain, il fondit en larmes.
La nuit était obscure et tranquille; par instants, de grosses nuées
passaient sur le croissant lumineux. Dix heures sonnèrent au loin; le
parfum vif de l'acacia entrait par la fenêtre ouverte... Il y eut
ainsi, un très long silence, puis, une étoile glissa au ciel; et Otto,
comme du fond d'un rêve, apercevait devant lui Giulia, aussi pâle et
blanche qu'un fantôme, qui levait les bras, et se rajustait devant le
miroir.
--Oui! je retourne chez le Duc, reprit-elle enfin, d'une voix basse.
Mais, pendant un mois, je resterai mienne, et nul ne franchira mon
seuil; j'ai exigé du Duc cette promesse.
--Un mois... dit-il, palpitant, et après?.....
--Eh! dit-elle, en mirant au miroir, les colliers dont Son Altesse lui
avait fait présent, qui donc est sûr de vivre plus d'un mois?
--Giulia, fit-il... Giulia!...
Alors, ils ne parlèrent plus, et tous deux méditaient, en silence:
elle blême, l'air triste et doux, avec quelque chose d'accablé, les
mains croisées, et rien ne remuant en elle, que les feux scintillants
des diamants qui tremblaient, le long de ses joues; lui, le coude au
genou, la tête dans sa main, étonné, se contenant à peine, dans le
tumulte qui l'emplissait, se répétant, avec obstination:--Je suis
fou, qu'ai-je été penser? mais, tout au profond de lui-même,
considérant d'un œil oblique, qu'il était dans l'alternative de
perdre à jamais Giulia, ou de l'avoir à lui, éternellement; que sans
doute, elle se lassait de leur pauvreté, de leur vie cachée; que si le
Duc venait à disparaître, il serait lui, seul maître et seigneur de
cette prodigieuse fortune...
--Et un tel crime, commis pour elle, me l'attachera, me l'asservira.
D'ailleurs, serait-il le premier, à oser une telle aventure?... et les
pensées se succédaient, dans l'esprit du pâle jeune homme.
--Oui, dans son lait, ou dans ses fruits, exclama soudain la Belcredi,
du profond de sa méditation.
Ils tressaillirent tous les deux, et se réveillant de leur songe, ils
se considéraient stupéfaits, déjà complices et criminels, avec une
angoisse d'horreur qui leur brûlait l'âme.
IX
Les cinq premiers jours qui suivirent le retour de Giulia à l'hôtel
Beaujon, se passèrent en événements qui exigent une espèce de journal,
pour servir à les débrouiller, dans leur succession si précipitée. Ce
fut d'abord, l'apparition inopinée du comte Otto, qui survint, comme
s'il émergeait de dessous terre, fort tristement, et dit qu'il
arrivait de Londres; mais, avec des réponses si rechignées, lorsqu'on
en venait à des questions, que le Duc, sans y insister, et jugeant
qu'il y avait là-dessous, quelque aventure romanesque, ne songea plus
qu'à faire fête à l'enfant prodigue. Il s'épanouissait de joie, entre
son fils et sa maîtresse. Et pour dissiper quelque gêne, qui avait
paru dans leur maintien, au moment où ils s'étaient revus, le Duc les
emmena dîner au cabaret, et s'y égaya vers la fin, jusqu'à frapper de
son couteau et de sa fourchette, sur son assiette, en guise
d'accompagnement du piano d'un cabinet voisin.
Le lendemain, mardi, au réveil, Charles d'Este reçut des mains du
valet qui tirait son rideau, une lettre sous un pli noir, qu'avait
apportée, dès le matin, la femme de chambre de Christiane. La vue du
billet lui déplut, dans la pensée que c'était encore quelque demande
de secours, inspirée par Mme Sophie, pour une chapelle ou pour des
pauvres; et le Duc différa de l'ouvrir, jusqu'après quatre heures de
l'après-midi. Vers les deux heures, Christiane donna l'ordre que l'on
attelât; et après un peu d'attente encore, allant çà et là par la
chambre, toute rêveuse, tandis que dans un coin, le père Le Charmel et
la princesse de Hanau s'entretenaient à voix basse, elle dit
soudainement: Allons!
--Vous voulez toujours, chère enfant, passer par le Père La Chaise?
interrogea Mme Sophie.
Elle répondit oui, de la tête; la vieille Louisa parut avec des
paquets de voyage,--et debout, restée la dernière, au seuil de la
porte, Christiane attachait un long regard sur cette chambre
familière, aussi chère à son cœur, qu'une amie aimée. C'était donc
vrai: elle quittait Paris, elle s'en allait à Poitiers, dans un
cloître de carmélites. Là, tout d'abord, son abjuration, et plus tard,
la prise de voile, les vœux solennels, irrévocables... Un silence de
mort régnait; le vent soulevait doucement, les cendres amoncelées du
foyer, où elle avait brûlé quelques lettres, et les portraits de Hans
Ulric; elle éprouvait avec horreur, les plus poignants effets de la
tendresse... puis, Christiane descendit.
--Nous avons deux heures à nous, dit la princesse, en tirant sa
montre; et personne ne parla plus. Enfoncée derrière les glaces,
Christiane jetait un morne regard sur les avenues plantées d'arbres,
les équipages, les passants; leur aspect lui offusquait les yeux. Elle
baissa le mantelet, et se plongea dans son coin; mais déjà, le coupé
s'arrêtait. On était à la porte du cimetière.
--Allez, ma fille, nous vous attendons, dit à mi-voix, le père Le
Charmel.
Le monument provisoire des Blankenbourg, que le duc Charles avait
acheté, à moitié bâti, de don Lopez Aguillu, riche Brésilien, se
trouve au sommet de la colline, non loin du sépulcre de Balzac.
Quoiqu'il soit entouré de tombes pressées, dont les dalles et les
croix de pierre, bornent la vue de toutes parts, il se fait remarquer
de très loin, par sa flèche de marbre évidée, les dorures dont il est
chargé, et ses clochetons, fouillés à jour, et flanqués de figures
d'anges.
Christiane renvoya Louisa, après avoir pris les bouquets de fleurs,
que portait la vieille servante; et mettant la clef à la serrure, elle
descendit les deux marches qui précèdent l'étroite chapelle. Quoique
ce lieu fût si enfermé, on n'y sentait aucune odeur. Les murailles de
stuc, luisantes, éblouissaient de blancheur; quelques vieilles
couronnes fanées, jonchaient le dallage de marbre; d'autres pendaient,
le long des murs, à des patères de bronze doré. Et dans cet endroit,
propre et clair, aucune émotion ne venait à l'âme de la malheureuse:
Hans Ulric lui paraissait éloigné d'elle, si proche fût-il, d'une
distance comme infinie. Christiane s'agenouilla, et se penchant vers
le caveau, elle dit, à plusieurs reprises:
--Adieu... adieu... adieu...
Elle le revoyait dans sa bière, pâle, la tête fracassée, entourée de
bandelettes. Il était là, gisant et mort,--et c'est une morte aussi,
qui te parle, pensait Christiane, car je me sépare de ce monde, et je
vais m'établir dans un lieu de repos, aussi obscur et caché, qu'est le
tien. Elle se tut. Une rafale secouait les arbres du cimetière, les
guirlandes de perles d'un tombeau voisin, en s'entrechoquant,
produisaient un bruit singulier; puis soudain, une averse croula, le
ciel entier fondit en eau.--Ah! pensa Christiane, ils doivent avoir
froid! Et au même moment, les larmes l'étouffèrent, elle éclata en
soupirs et en sanglots.
--O cher, cher, mon cher bien-aimé!...
Et, en s'abattant sur le sol, balbutiante et désespérée:
--Ah! je t'aime, je t'aime, Ulric; prends-moi, étends les bras,
mets-moi à tes côtés! Oh! parle-moi... je veux t'entendre... Mais
entends-moi, réponds-moi, hélas!... Je t'en supplie... ouvre les
yeux...
Et toute pâmée sur la dalle, avec ses cheveux défaits, ses larmes
coulaient abondamment, comme la pluie qui ruisselait, ses sanglots se
mêlaient à l'orage; dans sa frénésie de mourir, elle allait se briser
la tête à un angle de la muraille... Soudain, elle frissonna, en se
voyant seule, enfermée, avec ces deux morts pour voisins. Le sol se
déroba sous elle, ses yeux se fermèrent doucement, et la malheureuse
s'évanouit...