amèrement, se souvenant du mot sur la Ondédei. Et la pensée de la
Schlosser, qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'à
comparer la conduite de Giulia, à celle qu'eût tenue la danseuse. Les
yeux ouverts sur celle qu'il aimait, et comme sans cesse à l'affût, il
voulait de la Belcredi une douceur, une gaîté, une complaisance
continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'étonnait,
égoïstement, qu'elle le réclamât de lui. Ils eurent des scènes
violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute
occasion, il lui jetait au front de sèches vérités; puis, la dispute
s'échauffant, Otto poussait sans bornes, ses ressentiments, ses éclats
de voix, ses fureurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans
sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare, à la façon des
Tyroliennes, et les notes expiraient dans l'air, avec un tremblement
de cristal... Il sortait de là, épuisé, le teint livide, les yeux
hagards, et courant précipitamment, comme s'il cherchait partout son
remède, et demandait où est la mort. Le soir tombait; Otto marchait
dans les rues solitaires, où le gaz dansait sur la neige. La colère
lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms injurieux; puis,
soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus
que lui, s'il la quittait.
Une nuit qu'il fuyait ainsi, après une scène de violence, il prit sa
course tout d'un coup, vers l'hôtel de l'Arc-de-Triomphe; et il se
jurait à haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne
reverrait plus Giulia. L'hôtel dormait, la place était silencieuse.
Otto, le front contre la grille, considérait les mornes statues, qui
levaient leurs lampes de gaz vacillantes, au fond de la cour.--Ah!
cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il éprouvait, à
l'idée de l'anxiété de Giulia, une amère douceur de vengeance, un
sentiment âcre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois
heures sonnèrent au loin; rien ne bougeait, l'air était aigre et
froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses réflexions; et
quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrêter devant la
grille de l'hôtel! Un homme descendit, sonna; c'était son frère, le
comte Franz.
--Pstt! pstt! et une tête hâlée, avec de gros favoris noirs, se montra
à l'une des portières:
--N'oubliez pas que c'est demain, que se joue au cercle, la grosse
partie, avec de Poix et Caussade.....
--Tiens, pensa l'enfant étonné; mon frère est devenu joueur.
* * * * *
Les intrigues le mieux concertées, quoique tissues avec tout l'art et
l'expérience possible, ont quelquefois, des suites fâcheuses; et
l'événement l'avait bien montré, pour Franz et pour Emilia. Si
indolent que fût le jeune homme, il avait senti très vivement, le
dégoût de son mariage. Et bien qu'ensuite, par l'effet de son naturel
accommodant, il se fût remis avec l'Italienne, les querelles, suivies
à peine de réconciliations passagères, ne tardèrent guère à prouver
que Franz n'avait pas éteint tout ressentiment. Cependant, à son
départ de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille
espoirs de concorde et de rapprochement, sur la naissance de cet
enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrèrent à
Monte-Carlo, Romero, le célèbre joueur. On n'a jamais su les adresses
par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, audacieux, mais qui
avait beaucoup d'esprit et de magnificence, s'empara de Franz si
complètement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner
cette dangereuse inclination, dont les semences étaient en l'âme du
jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prétendu, que l'appât qui
séduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la
première nuit, à la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne
prit si chaudement à personne;--de sorte que, lorsque Emilia en eut
enfin le soupçon, il n'était déjà plus temps d'opposer à ce goût
devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.
Ah! qu'ils étaient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana,
où elle sortait à cheval, portait des jupes retroussées, favorables à
montrer sa jambe, et dormait les bras attachés en haut, afin d'avoir
de plus belles mains. L'Italienne semblait, depuis son retour, aussi
changée que l'était Franz, non seulement de visage et de port, que sa
grossesse avait gâtés, mais de conduite et d'esprit. On eût eu peine à
démêler quelques vestiges de la fringante cavalière, dans cette figure
allongée, les cheveux mal peignés sous un bonnet, sale, indolente, la
taille énorme. Enfermée dans son appartement, où le désordre était
extrême, elle s'y traînait d'un fauteuil à l'autre, tout le long du
jour; à moins qu'avec Térésina, sa camérière romaine, elle ne s'amusât
à couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel
qu'elle avait dressé à la Madone. Elle était demeurée en effet, fort
italienne dans toutes ses mœurs, et ne faisait d'autre remède à son
chagrin et à son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du
«bambino,» et de réciter le chapelet. C'était ainsi que, chaque nuit,
gardant Térésina près d'elle, Emilia persévérait des heures, à
attendre le comte Franz. Les _Ave Maria_ monotones, la lumière des
bougies, assoupissaient peu à peu, les deux femmes. Elles se
réveillaient soudain, et Emilia commençait à pleurer, à se lamenter.
Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourné
ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans
sa pensée, elle avait passé l'éponge sur tout, que Franz ne devait
plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.
Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci paraissait bien plutôt,
d'éviter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion: si
bien que, rentrant au matin, il ôtait ses souliers, pour traverser,
sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la
journée, leurs entrevues étaient au plus, d'un demi-quart d'heure,
pendant lequel, il échappait soudain, des torrents de larmes à la
jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant
pour offensé, prenait son chapeau et partait. Elle espérait toujours
se le ramener, mais cette espèce d'insensibilité qui rendait, il est
vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait guère de
prise sur lui. Il ne répondait mot, laissait passer les averses. Et à
mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins
et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.
Elle écrivit à la _mamaccia_, pour avoir des secrets de piété, des
prières qu'on récite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle
alla consulter des «voyantes,» accompagnée de Térésina, mais les
tarots disaient toujours «un deuil forcé.» Elle cousit dans un sachet,
divers brimborions magiques, dont l'assemblage composait un charme;
mais le scapulaire achevé, comment en harnacher le comte? Et le sachet
ne servit à rien. Le jour d'après, comme minuit sonnait, elle jeta
dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant:
--Je te renie, cœur!
--Je te renie, pique!
--Je te renie, carreau!
--Je te renie, trèfle!
Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz continua de jouer. Encore,
si elle eût trouvé quelque réconfort autour d'elle! Mais le cher frère
Arcangeli ne donnait rien en réponse à ses plaintes, que des
compatissements d'épaules; Augusta, la mère de Franz, à qui la graisse
survenait, et commençait d'en faire une baleine, et que l'âge rendait
aussi, plus acariâtre et plus visionnaire, refusait de conclure sa
paix, et se répandait en discours, contre cet impudent mariage; et
Christiane enfin, de qui même, la pauvre sotte avait espéré du
secours, s'obstinait à rester invisible, et sa chambre fermée à tous.
Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commença d'éprouver les plus
durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque
là, sa douleur avait été plutôt, une sorte d'écrasement, et comme un
long et affreux rêve, où il ne palpitait qu'un reste obscur de vie.
Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le
cœur. Hélas! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier,
elle était condamnée à vivre; elle allait traîner à tout jamais, son
expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des ténèbres
et des fantômes: toujours Hans Ulric devant ses regards, à la table où
elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait, à ses côtés,
lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsédait, elle n'en pouvait
revoir les traits; ce n'était rien qu'une forme confuse. La nuit,
rêvant de Hans Ulric, elle ne distinguait jamais, que le derrière de
sa tête.
L'ennui la consumait, le remords la tuait; le moindre bruit, le temps
qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renversée dans
son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants
du foyer, le ciel morne et plein de nuées, derrière les rideaux
brodés; puis, se remettait à sa lecture. Mais, si profonds que
fussent les abîmes, où elle tâchait d'ensevelir sa pensée, son cœur
n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par
instants, une corde éclatait, avec un long gémissement, à quelqu'un
des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane
tressaillait, et jetait ses regards, çà et là. Elle était en proie,
soudainement, à des terreurs inexplicables; elle craignait que le
plafond ne vînt à s'abattre sur sa tête, ou qu'un des lourds
bas-reliefs d'émail, encastrés au-dessus des portes, ne l'écrasât, en
se détachant. Elle frissonnait, s'éloignait, couverte d'une sueur
froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore à la vie.
Mais, morte, quel serait son sort?--Je suis damnée, se répétait-elle;
et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs,
ce feu si vif, si dévorant, les hurlements rauques des damnés, et ces
effroyables profondeurs de ténèbres et de brasiers. Sa pensée
s'arrêtait sur les démons; elle eût voulu être l'un d'eux, car ils
sont seulement bourreaux, et les tourmenteurs, assurément, souffrent
moins que les tourmentés. Souvent, le père Le Charmel et la princesse
de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature
éperdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle
tâchait, aux paroles du Père, de lancer son âme vers Dieu, mais ses
épouvantables pensées ne lui donnaient pas de relâche.--Oui! son péché
était trop grand, point de miséricorde pour elle. Et, puisqu'elle
serait damnée, elle pouvait pécher sans effroi, s'assouvir l'âme,
autant qu'elle le souhaitait. Alors, n'écoutant plus les exhortations,
elle songeait à Hans Ulric, elle évoquait sa trop chère image, elle
appelait les souvenirs les plus passionnés de leur amour, le duo de
Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprême, goûtant à
s'enfoncer plus avant dans son crime, une volupté de terreur, qui la
jetait hors d'elle-même.
Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de
sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son cœur
inclinait davantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui
console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adoucit tous les maux.
Un rayon d'espoir commença de s'insinuer dans son âme. Quoique
persistant à se regarder comme une personne réprouvée, et presque sans
espérance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait,
comme disait le père Le Charmel, «et sa grande misère à elle, et la
grande clémence de Dieu;» et il se répandait en elle, à cette idée,
une joie et une chaleur, qui lui émouvaient les entrailles. Pauvre âme
altérée de pardon! Comme elle pleurait, en écoutant les paroles
tendres du Père:
--_Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat_, lui disait-il, citant
saint Augustin:--Venez vers nous, venez à l'Eglise, mon enfant; c'est
une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer en
gémissant... Mais, moins misérable pendant le jour, ses nuits
cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle goûté les douceurs
du premier sommeil, et voilà qu'elle se réveillait, toute pleine de
Hans Ulric.--Si je viens à nommer son nom, je suis damnée, se disait
Christiane. Elle se cramponnait aux draps, haletante, la face enfouie
dans l'oreiller, puis, se dressant sur son séant:
--Hans Ulric! Hans Ulric! criait-elle.
Elle demeurait immobile, à écouter son cœur qui battait... Et une
voix lui répétait:--Je suis damnée, je suis damnée, jusqu'à ce que la
malheureuse tombât enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni
couleur, ni chaleur, ni respiration.
Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais
Christiane fut gagnée par quelque chose de plus cher, par l'espérance
que le châtiment n'était pas éternel peut-être, que tous les pécheurs
n'étaient pas damnés, que le purgatoire attendait les âmes plus
faibles que coupables. Le jour où le père Le Charmel lui exposa, sur
ce sujet, la vraie doctrine catholique, la sœur d'Ulric fut
convertie; il se répandit dans son cœur, une foi spontanée et
heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impiété, son frère n'étant pas
damné, se partager à lui et au Seigneur, sa résolution fut prise: elle
consacrerait sa vie, à racheter Ulric de leur crime. Oui! elle
entrerait au couvent. Que ferait-elle désormais, par ces grands et
vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition? Mieux valait
chercher un asile, sous la droite levée du Sauveur. Aussi bien,
d'ailleurs, l'hôtel Beaujon devenait déjà inhabitable, par les
scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le
spectacle.
On n'a jamais bien démêlé les motifs de la fâcherie de Son Altesse,
avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prétendu, pour le
museau d'un valet de chenil, à qui cette nymphe témoignait une bonté
singulière? Le Duc ne put-il plus souffrir ces éclats de rire
impertinents, dont elle le régalait à son nez, sitôt qu'il parlait? Le
cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour,
pour quelle cause, un beau matin, le comte d'Œls vint prévenir Son
Altesse, qu'il épousait mademoiselle Renz.
--Quoi! vous aussi, vous me quittez! s'écriait le Duc, avec émotion...
Et là-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement.
Tout l'avait tenté de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour où
Lyonnette était entrée à Beaujon: la fortune de cette femme, la
différence d'être à la merci du Duc, d'avec celle de se trouver
seigneur et maître dans son logis, et peut-être aussi, l'infamie qui
était attachée à ces noces. Il prit son temps, fit le passionné;
enfin, proposa le marché: liberté entière pour la belle, et rien de
changé à sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un état dans le monde.
Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite, avait réfléchi. D'Œls qui,
avec ses yeux méchants et sa physionomie ténébreuse, lui aurait fait
peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui déplut pas. Comme le disait
la vieille Irma:
--Ça, c'est l'air grand seigneur, ma chère...
Et ce serait drôle, après tout. En somme, il n'était pas plus laid que
le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il
n'avait pas de culottes, à la vérité, mais elle était riche pour deux;
de manière qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de
plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'Œls,
comme si elle gobait une fraise. Elle hésita encore, deux ou trois
jours, pour la forme, en jouissant d'avance, à s'imaginer le bon tour
que cela ferait, et la colère de Son Altesse; et finalement,
consentit, avec une avidité intérieure, qu'elle couvrit d'un air de
complaisance. Et telles furent les amours du comte d'Œls et de la
jolie Lyonnette.
* * * * *
Charles d'Este revint à Paris, vers les derniers jours de novembre,
plus dépité qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les
galopins, les grooms, les cochers, quittèrent tout, à son arrivée,
pour environner son landau, et pousser force vivat. C'était la
racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'hôtel, pendant
l'absence de son maître, et que Son Altesse ne connaissait point. La
mise en scène le ravit; mais ennuyé, dès le lendemain, de voir
fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annonça
qu'il ne tiendrait plus table, et tant par jour fut donné aux laquais,
pour s'en aller dîner au cabaret.
Il était possédé d'un démon misanthropique, et ne respirait que
colère, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, dès les premiers
jours, de procès et de tracasseries, car, sur les querelles engagées
pour la construction de l'hôtel, il s'en était bientôt greffé
d'autres; et le Duc, dans l'ennui où il vivait, avait promptement
débrouillé le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matière
à chicanes: l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures à longs
favoris. Riche comme était le bon seigneur, dépensant le million par
mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable,
d'une volerie de quelques écus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider
pour un mémoire de sept francs, que devait son heiduque à la
blanchisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparaître
au tribunal, et faire elle-même sa déposition: d'abord contre son
culottier, pour «défauts dans la fourniture» contre son sellier, son
carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux
avaient à moitié écrasé.
--Que l'on règle le prix, eu égard au cocher, disait le duc Charles;
je ne viens qu'après mon laquais, payant pour lui, s'il est
insolvable.
Et les dommages-intérêts ayant été fixés à quinze mille francs, le Duc
cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa
qualité d'étranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je?
Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, où l'on put craindre que la
cervelle ne lui tournât complètement. Tant d'extravagances de tout
genre, auxquelles le Duc se livrait depuis des années, mais seulement
par le vent d'ouest, comme l'on dit, formèrent à cette époque, le
tissu de toutes ses journées; et il parut lui tomber de la lune, les
idées les plus bigarrées. Après avoir donné audience dans son lit, au
bataillon des gens de loi, quelquefois à Van Moppes ou à M. Félix, il
se levait vers quatre heures, et la toilette commençait. L'hésitation
durait longtemps, dans le petit salon des Bustes, à bien choisir le
mieux harmonié à l'état d'esprit de Son Altesse, à ses projets, à son
caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; après quoi, le Duc
établi dans le cabinet des Miroirs, et campé au fond de son fauteuil,
Arcangeli se mettait gravement à reproduire les couleurs, peintes aux
joues de la tête de cire, sur le visage de Charles d'Este. Là-dessus,
brossé, cravaté, harnaché dans un corset de peau, et la face comme
figée sous son enduit de rose et de plâtre, le vieux galant montait
dans son landau, et fouette cocher!
Le plus souvent, passant au boulevard, il tirait son cordon, se
faisait descendre chez quelque confiseur en renom; et là, avalait
force fruits, des dragées, des sucreries, entremêlées de verres d'eau
glacée, en exhortant M. de Cramm ou Smithson, à en faire autant.
Parfois aussi, il s'attablait à la vitre de la Maison d'or. Bien loin
qu'il fût importuné de la foule des curieux qui s'attroupaient pour le
considérer, il était sensible, au contraire, à entendre admirer son
twine et ses diamants, à travers les glaces de la fenêtre; et c'était
une comédie que de le voir s'épanouir, sous les regards surpris des
passants.
Ses manières impétueuses avaient encore redoublé, et faisaient
craindre, à chaque moment, quelque accès fâcheux et irréparable. Un
soir, montant dans son coupé, il ordonne la plus grande allure, et le
cocher, de lancer ses chevaux...
--Pas si vite! ordonne Son Altesse.
Et la voiture, aussitôt, ralentit.
--Plus vite! s'écrie le Duc; puis, le revoilà qui arrête, et ainsi de
suite, par quatre ou cinq fois. Enfin, se redressant tout d'un coup,
le pistolet dans une main, car il était toujours farci de poignards et
de revolvers.
--A pied! traître!... brute!... hurle-t-il. Descends, ou je te casse
la tête;--et le coupé, finalement, s'en alla au théâtre, au plus petit
pas, conduit par le groom qui claquait des dents.
Installé dans une avant-scène, impassible et majestueux, avec quelque
sorbet près de lui, c'était là maintenant, chaque soir, que siégeait
et paradait Charles d'Este, et l'on en promettait la vue aux gens de
province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents,
son nez immense, sa face d'un rose vif, sous sa noire et mate perruque
de soie, et les diamants dont il était tout constellé, excitaient les
rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas
de lorgner la créature qui l'accompagnait, et qui chargée de bijoux,
vêtue de satins éclatants, se tenait quelque peu en arrière, ayant
ordre de ne parler, que lorsqu'on l'interrogerait.
--Mais c'est Esther Debloutz, ma foi!
--Allons donc, il a quitté Léo?
Et en effet, ce fut à l'hôtel, durant six mois à peu près, un défilé
si continuel de danseuses, d'aventurières, d'écuyères et de
comédiennes, que l'on était souvent en peine, quel nom devait figurer
cette fois, sur les états dressés chaque semaine, des pensions et des
gages à payer. Non certes, que Vénus se montrât si tyrannique, à Son
Altesse. Le pauvre homme n'était plus débauché, que par un reste
d'habitude, mais il voulait une maîtresse, sur laquelle étaler son
luxe, comme sur un mannequin, et qui complétât la maison.
La belle avait valets, cocher, camériste, et sa table particulière. Un
des coupés du Duc la menait toujours, affecté à son service; et le bon
d'Andonville était d'ailleurs, pour elle, en général, une façon de
majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgré de
telles douceurs, le métier rebuta promptement, toutes celles qui
l'entreprirent. Incommodée, malade, aux jours de migraine et
d'abattement, la favorite devait cependant, être gaie, sourire, amuser
le Duc, veiller, causer, goûter, souper, ne jamais marquer ni froid,
ni chaud, ni aucune incommodité, raconter des galanteries, toutes les
sottises de Paris, afin de dérider Son Altesse, sans que rien adoucît
jamais l'étiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisèrent
d'avoir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir à
elles, avec de pleins seaux d'eau lancés par la figure,--et leur
congé, le même jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se
défaisait honnêtement, en leur lâchant quelque bribe d'affaires,
créances véreuses à recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans
des procès, ou des banqueroutes,--sur quoi, bonne chance, et adieu!
Sa tête achevait de s'égarer; son orgueil, ce vice radical d'où
pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus
insolent qu'auparavant. Il s'entêta, le premier de l'an, à refuser
toute visite à l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommât à
l'ordinaire, «Buonaparte.» Lui, si poli anciennement, qu'à toute femme
il tirait son chapeau, même aux jardinières de Wendessen, il se piqua
de faire un affront public, à l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se
détournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opéra. Sa vie n'était
rien qu'un mélange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse
crapule. Il s'enfermait dans sa galerie, à considérer les portraits
des Rois et des Empereurs, ses ancêtres, à moins qu'il ne bouffonnât
avec Giovan et ses laquais, ou ne fît mettre sa maîtresse nue. Charles
d'Este bâillait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasié
de tout, jusqu'à la gorge, cet avare n'avait même plus de joie, à
considérer son coffre-fort: